Archives de catégorie : Les Nouvelles

SERGUEÏ

Je n’avais pas de lunettes teintées de noir dérisoire, je n’avais que des yeux pleins de larmes, des pupilles rougies, du déjà vu coincé dans les artères, de la peine diluée dans mes kilomètres de veines. Sergueï me manque. Sergueï n’aimait pas voyager. Plus jeune, plusieurs amis l’avaient abandonné, quitté. Un coin de route, un arbre, une chaussée qui ne savait que décimer. Trop d’amis étaient partis, la foi de Sergueï aussi. Continuer la lecture

TUNNEL SOUS DOPAMINE

-« La ferme Lars ! La ferme ! Sors de là, allez, bouge-toi bordel ! »

Lars partait en vrille, il n’était pas parvenu à me suivre et était resté coincé dans ce foutu conduit d’aération. Pour dire vrai, je ne voyais pas comment le sortir de ce merdier. Je trouvais ça injuste. On venait de se battre pour quelques dollars empilés et mélangés dans des sacs qu’on ne pourrait jamais partager ou en faire profiter ceux que l’on aimait, ceux pour qui on le faisait. Brièvement, je faisais le point puis finissais par chercher un milieu à toutes mes idées qui s’entremêlaient sans parvenir à le trouver. La lucidité revenait. Continuer la lecture

Cordes anonymes

Veti «était assis sur un banc. Le temps était comme l’avis qu’il se faisait de sa vie. Ni chaud, ni froid. Ni venteux, ni pluvieux. Un temps où les nuages se regardaient, voulaient se dire des choses mais ne le faisaient pas pour se préserver l’un l’autre de l’orage qui éclaterait si une parole en dépassait une autre.
Quelques gouttes d’une pluie fine venaient sortir le jeune homme de ses songes. Comme à son habitude, ses rêves portaient le prénom d’une femme, un prénom qui aurait pu être Mélancolie. Les femmes, c’est ce qui le tenait debout. Le reste, le travail, le pouvoir, l’argent, les murs, tout ça lui donnait parfois envie de ne plus penser, s’isoler pour exister. Tout lui semblait faux. Pourtant, quand il se posait dans l’herbe pour y lire quelques écrits laissés là par d’autres que lui sur le bois vieilli et déverni du banc, il y prenait un plaisir qu’il lui fallait répéter pour ne pas sombrer. Continuer la lecture

Sans âme, ni haine, ni violence.

Arvad et Larsen étaient assis l’un en face de l’autre, une bière à la main, les yeux dans les yeux, ils parlaient. L’un se plaignait, l’autre écoutait. L’un tentait d’expliquer une vérité, l’autre faisait mine d’acquiescer sans même écouter. Larsen mimait d’entendre une vérité mais, comme toujours, préférait que la vérité soit celle qui lui convenait. Arvad s’évertuait à répéter, convaincre pour se libérer, expliquer pour réveiller. Rien n’y faisait, Larsen buvait sans même prendre soin de dialoguer. Larsen avait toujours eu du mal avec la vérité. Tout ça le dérangeait, il lui fallait quelque chose qui l’arrangeait, quelque chose qui ne lui crachait pas au visage, Larsen se mentait et aimait ne pas être dérangé. Continuer la lecture

Parole d’enfant

 

Arvad était haut de six ans, Arvad était presque un grand. Sa mère venait de le déposer au coin du café où son père l’attendait. Depuis un moment, ses parents n’étaient plus ensemble. Il n’avait jamais eu la chance de voir son père et sa mère vivre sous le même toit, se faire dire bonne nuit par les deux un même soir, chacun leur tour, mais cela ne lui manquait pas étant donné qu’il n’avait jamais connu cette situation-là.
Arvad donnait un coup de pied dans le pissenlit qui trônait devant lui et qui avait poussé entre deux pavés. Le garçon aimait les belles plantes, les fleurs, pas les mauvaises herbes. Après avoir désherbé son chemin, Arvad se mit à courir pour rejoindre son père à l’intérieur du café. Continuer la lecture

Parfum salé

 

Sur les bords de seine. Seul, la liberté et l’air du large presque à portée de main, le souffle du renouveau à l’horizon. Il se baladait avec l’idée d’évacuer, de respirer, de se purger. Les chaussures plongées dans l’herbe un peu humide qui ornait le quai improvisé qu’il foulait. La tête ailleurs, le cœur et ses envies déjà trop éloignés de lui, Hervé, c’était son prénom, Hervé continuait de marcher.
Durant un long moment, il en avait voulu à ses parents puis, les années s’accumulant, il s’en était accommodé. Celui-ci ou un autre, peu importe le nombre de syllabes, si le prononcer sonnait à la guise de celui qui l’entendait, Hervé avait fini par se foutre de son prénom. Continuer la lecture

Complice 767, le regard fixe

 

J’avais huit ou neuf ans, tout au plus, plus ou moins, une approximation dans la voix, un doigté fragile et un avenir déjà tout tracé. Je pensais que cette fille serait mienne toute ma vie, je m’imaginais déjà lui passer la bague au doigt, lui faire porter mon enfant et même quelques-uns de plus, je m’imaginais rentrer du bureau, manger puis discuter avec elle de tout et rien, comme tout le monde fait. J’aimais déjà cette vie banale. L’amour en fond, sans concession, je n’attendais qu’une chose, grandir. Continuer la lecture

Madame Artaguas a un goût de vanille

Verdi Artaguas était un humain comme les autres, quelconque mais persuadé du contraire. Un travail qui lui prenait un bon tiers de la journée, un appartement dont il ne sortait que pour s’échapper des écrits qui le recouvraient et pesaient trop lourd, un chat qui traînait ses coussinets sur un parquet usé mais verni pour faire don de sa nonchalance à toutes les pièces de l’appartement, un évier débordant de vaisselles et une boîte à lettre qu’il n’ouvrait qu’une fois par jour, au moment du café et de son bol de bananes coupées en tranches saupoudrées de cacao. Continuer la lecture

Papi est parti

Jamais, rarement, parfois, souvent, toujours. Le temps, rien d’autre. Des aiguilles qui se suivent, se superposent puis s’entremêlent. Les secondes passent, les minutes les imitent tandis que les heures, scrupuleuses et inflexibles, prennent note d’un passé qu’il ne faut pas oublier.

J’ai peur. Mon estomac se contracte et se tend, je ne sais pas si les secondes que je compte une à une valent la peine de former une minute, puis d‘autres qui feront des heures. Le temps est arrêté, papi a changé de chambre, le temps ne reprendra pas avant longtemps.
Je venais de raccrocher le téléphone et de mettre fin à la conversation d’avec mon oncle. Quelques secondes s’écoulaient, je comprenais. Continuer la lecture

Artificielle

Le pirate le plus redouté des mers cartographiées possédait son propre navire. Ce pirate était une femme, ce pirate s’appelait Jeanne. Quiconque la croisait savait qu’il valait mieux tout donner pour espérer ne pas sentir un bout d’épée s’enfoncer dans son foie et voir son corps jeté aux squales dans un océan agité.

Jeanne était une guerrière, une sorte de vieille louve des mers, l’ancre tatouée juste au-dessus du palpitant, le sang qui circulait dans ses veines fragiles était fait d’un mélange d’eau salée et ensanglantée provenant des océans qu’elle avait avalés depuis qu’elle était née. Continuer la lecture

À en perdre la tête

Le roi est mort, vive le roi.

Arvad était un bon roi. Chaque matin, il mangeait, se goinfrait mais partageait. Chaque matin, le roi criait haut et fort qu’il était le plus fort et le plus ambitieux de toute sa dynastie, mais il n’oubliait jamais de déléguer. Chaque matin, le roi se réveillait aux côtés d’une femme, pas toujours la même, il lui souriait, lui disait qu’elle était la plus jolie puis lui promettait de revenir dès que la nuit serait tombée. Continuer la lecture

Souvenirs noyés

Une larme coulait, une goutte s’échappait, se faisait la malle et venait couler sur l’arête de mon nez puis ruisselait sur ma joue pour finir par se jeter dans le vide, s’éclater au sol, comme un souvenir éphémère, une pensée qui passe, fait demi-tour et s’en va.
Je ne pleurais pas. Je pensais. Simplement, humblement.
Chaque jour, je me levais, regardais le bleu du ciel suivi d’un ton grisâtre et d’un renouveau bleuté. Les couleurs s’enchaînaient. Cela me rappelait que tout pouvait changer, tout pouvait se transformer, se modeler, se mélanger mais malgré tous nos efforts le schéma ne faisait que se répéter. Les facettes se multipliaient tandis que le fond s’évertuait à rester le même, identique au jour où il avait été créé. Continuer la lecture

Bleu steppe

Les yeux bleus comme l’eau qui vient frapper une armée faite d’innombrables grains de sable fin, une eau propre, une eau qui fait le tour d’une île inconnue de tous, un bout de terre perdu au milieu d’un océan trop grand , trop fort, trop beau pour qu’on ait osé un jour s’y aventurer. Le bleu de ses yeux me transperçait, je décidais de m’arrêter, de parler, de prendre le temps de discuter.
Je commençais par m’agenouiller puis frottais ma cigarette à ses pieds, sur le bitume séché. Sans rien dire, je m’asseyais, comme lui, les jambes en tailleur. Un peu surpris, il prenait le temps de me regarder de la tête aux pieds, comme pour s’assurer que je n’étais pas un danger, que je ne venais pas troubler sa tranquillité. Continuer la lecture

Armistice

Fatigué. J’étais fatigué.
Les tranchées m’avaient épuisé, mes paupières n’avaient besoin d’aucune aide pour se fermer. Les semelles usées et cachées par la boue qui s’y était incrustée, je traînais les pieds. Heureux que tout cela se termine, machinalement mes pas se succédaient jusqu’à ce que nous l’apercevions. Enfin, nous y étions. Le camp de ralliement était à quelques centaines de mètres. Soulagés, nous nous relâchions et laissions s’évaporer les souvenirs noirs et grisâtres de ce qu’une patrie nous avait infligé durant ces deux dernières années. Nous, c’était mes amis et moi, mes frères soldats, mes amis blessés, mes amis amputés à jamais de leur humanité. Nous avions tué et savions que jamais nous pourrions nous en relever. Continuer la lecture

Le diable s’habille chez Jeanne

Il y a un an, le mensonge comme épiderme, un grain de beauté masquant tout le reste, le diable se déguisait en femme.

Elle se dirigeait vers moi, me tenait la main puis me prenait dans ses bras. Je venais d’apprendre une mauvaise nouvelle, de celles qui appartiennent au hasard, aux mauvaises pioches. Comme elle s’était levée à mes côtés, je laissais perler quelques larmes sur son épaule tatouée d’un noir qui portait le synonyme de son âme.
Le malheur avait frappé, au hasard, sans même que nous ayons pu nous y préparer. Fébrile, je continuais à pleurer. Fébrile, je donnais ma confiance à cette fille. Fébrile, je me trompais. Continuer la lecture

Un coeur à l’ombre, partie II

Il y avait ce jeune garçon devant moi.  Je lui faisais la leçon. Non, il n’avait pas le droit de reprendre ce qu’il avait donné. Il avait, après avoir gravé le prénom de celle qu’il croyait aimer sur un tronc d’arbre déjà trop vieux pour s’en plaindre, décidé de prêter son cœur. Il ignorait alors que la petite fille dépourvue de cœur allait le maltraiter, le piétiner et vouloir le garder.
Il était venu me voir pour essayer de le récupérer mais je ne pouvais le faire espérer. Moi, le sage du village, seul, isolé,  perché sur ma colline avec ma maison faite de chaux et entourée de vergers où le soleil venait se reposer. Je pouvais changer la nature mais pour les hommes, je ne pouvais rien.  S’il avait donné, c’est qu’il pensait qu’elle méritait. Il me répondait à chaque fois qu’il pensait que son prénom était vérité. Il s’était trompé. Elle n’avait pas de prénom, c’était une petite fille sans ombre. Continuer la lecture

Un coeur à l’ombre, partie I

C’était l’histoire d’une fille. Depuis toute petite, elle avait grandi dans un pays étrange, un pays où les habitants n’avaient pas de cœur. Ces gens-là vivaient d’air sale et d’eau noire.
Les ruelles étaient sombres, dégueulasses, les maisons n’avaient pas de fenêtre. Des murs grisâtres coulaient des larmes. La pluie ne s’arrêtait jamais. On disait qu’elle avait fait disparaître toute couleur, que les peaux grises des habitants étaient le fruit de cette pluie incessante. La végétation se résumait à de la mauvaise herbe, celle qui pique, qui fait mal quand on la touche. Quand on l’approchait, elle se rétractait et disparaissait. Trop naturelle pour un milieu hostile à elle. Continuer la lecture

Comme un caillou dans la chaussure

Mon crâne venait heurter ce qui semblait être un rocher, puis, mes longs cheveux s’imprégnaient d’une dégueulasse pellicule de sable fin et mouillé. Mon corps restait là, échoué, sur une plage où personne ne viendrait me chercher.
Fatigué, épuisé, je m’endormais avec la moitié de mon visage fouettée par le va-et-vient des vagues qui s’en allaient à mesure que j’arrivais.

Plus tard, la gueule maquillée par le sel, je me réveillais puis me demandais. Sans trouver, je réfléchissais, m’efforçais pour savoir où j’étais. Puis, tout en m’essuyant les lèvres, je me rappelais.
Misère, je n’y croyais pas.
Comment allais-je me sortir de ce merdier ? J’suis pas Crusoé moi… Continuer la lecture

Humeur cancérigène

On aurait dit que tout ça n’était qu’un vague souvenir. Le temps que l’œil cligne, j’avais déjà volontairement presque tout oublié de ma putain d’existence.
Rien ne s’était passé, je  m’en convainquais. Cataclysme mémoriel. Intrinsèquement parlant, c’est un peu comme si j’avais dû subir une vasectomie et que mes couilles étaient venues remplacer mon cerveau. Je n’ai plus goût à  rien, je me penche sur mes souvenirs comme on plonge la tête dans le vide sans jamais autoriser le reste du corps à l’y rejoindre parce-que la vie nous donne le vertige.

Un pas, puis deux. Je m’écroulais. Continuer la lecture