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Branlette Terre

Je sais pas ce que je fous là. C’est bleu, des nuages se dispersent un peu comme de la barbe à papa mais eux, et ça m’angoisse un peu, ne se mangent pas. J’aime pas tellement ça d’ailleurs. Je les regarde et  je pense pas à grand-chose, je me laisse naïvement porter par ce que je vois. Rien de fou, c’est même plutôt banal. Mes yeux voient ce que tout le monde côtoie mais d’un angle que peu ont la chance de prendre.
Voilà. C’est bleu, c’est cotonneux et moi, indécis quant à la marche à suivre, je pense à ma femme et ma fille. Je suppose que c’est normal. Après tout, j’en sais rien de ce qu’elles font. Peut-être bien qu’elles sont sous ce tas de nuages à s’amuser, parler de leur père ou mari, à faire des petits plats, des devoirs ou même, se poser devant un programme proposé par les télévisions, un de ces trucs qui vous filent des nausées.
De mon côté, je sais à peu près où je suis et, pour une fois, j’ai pas envie de m’échapper pour jouer aux retrouvailles. Pour dire vrai, là, maintenant, comme le reste du monde, elles deviennent une sorte de priorité forcée, de celles saupoudrées d’obligations mais dont on voudrait se séparer pour prendre une bonne grosse inspiration.
Ça peut paraître cruel, irresponsable et je comprendrais qu’on veuille me fixer une étiquette noircie de mes coordonnées sur le gros orteil, mais l’envie de revenir sur cette terre, les autres, leur voix, leur sourire, leurs mimiques, tout ça me devient étranger. Ça fait me sentir bien, alors je souhaite que ce moment reste, qu’il se prolonge et que le passé fasse un petit tour dans le mixeur, qu’on n’en entende plus parler, qu’il se taise à jamais. Je crois que cet instant, j’ai  besoin de l’épouser, mais j’ai peur. Peur qu’il tourne la tête et me refuse sa joue. Peur d’être menotté aux décennies qui l’ont précédé. Ce genre de pensée devrait me déchirer, me faire sentir comme une merde mais non, je suis bien. J’en viens à me questionner sur le pourquoi j’ai fourré ma queue dans cette femme il y a quelques dix années de cela. Notre gosse est parfaite, je lui reproche rien. Et puis, je l’aime bien cette gamine. Elle me fait rire, on se taquine, on se chamaille et, même, parfois, elle me fait chialer. Du coup, je crois que je suis fier d’elle mais je crois aussi que je peux rien lui apporter à cette enfant. Je crois que sa mère et moi, on a commencé à se plaire, on s’est baisés puis, au détour d’une absence, on a cru qu’on était faits pour vivre ensemble. Pire, on a cru qu’on grandirait en faisant quelque chose de mes deux couilles et de son petit ventre, que se bâtir un projet était forcément la priorité, que baiser ça suffisait pas alors,  et comme on est des humains plutôt naïfs, on a dû se résoudre à envoyer des faire-part de naissance neuf mois plus tard. Bracelets électroniques aux poignets, on a décrété qu’on s’aimait et que tout cet écran de fumée faisait partie du décor. La scène était posée, peu importe si les acteurs proposaient un jeu médiocre. On avait un petit budget alors chaque scène se tournait en une seule prise. Le rendu ? J’en sais rien, je préfère pas trop zieuter quand j’ai la sensation d’avoir foiré la bobine.

Qu’est-ce que j’en ai à secouer d’en bas moi ? Très franchement, entre les « boom » des bombes et les klaxons des bouchons ou les remontrances des patrons, il y a pas de quoi se vanter de vivre en gravité.
Souvent, on entend dire que faut pas chier sur le passé. Moi, le passé, je l’emmerde et ça tombe plutôt bien parce que, par définition, je fais jamais ça par l’avant. Du coup, le passé, il est au premier rang pour jouer la chasse d’eau. Une fois, et c’est d’ailleurs la seule parce qu’après j’ai préféré lui fichre mon verre de pinard au visage pour éviter toute récidive, tata Claudia, aussi sombre d’âme que son collier de chez Dior rayonne, celle-là même m’avait dit que le passé était quelque chose dont il ne fallait surtout pas se séparer. J’ai toujours vu ma tante comme une bourgeoise à qui on aurait greffé une bouche à merde. Elle avait ensuite dégainé l’argument du « sans passé, tu n’es rien, c’est l’histoire qui fait que tu es présentement devant moi » puis de surenchérir d’un joli « je fais partie de ton histoire, passée et aujourd’hui commune ». Bordel, le seul passé qui me dégoutait pas autour de cette table, c’était le vin qui avait bien vieilli dans la cave du papy.  Manque de chance et de discernement, je l’avais jeté à la figure de cette pauvre dame à l’esprit bien trop rigide  pour qu’on prenne un peu de plaisir à le chiffonner. Plus jeune, la main bien cramponnée pour pas que je me fasse emporter par un tramway, elle m’emmenait visiter des musées. Je voyais ça comme des pièces où on entreposait des sortes de pierres tombales mais pas seulement faites de marbre. Pour dire vrai, c’était l’ennui. J’ai jamais trop saisi l’idée d’enfermer des œuvres dans des lieux clos et, pire, que des gens paient pour voir et s’exclamer en mondanités.  Pour moi, ces trucs devaient être dans la rue, partout. Et puis, ça m’aurait évité de voir tout ce tas de cons alignés les uns derrière les autres pour commander un café signé, un hamburger  couronné ou un téléphone à l’éthique paumée. Je sais pas, je me disais qu’avec des œuvres sur les murs, derrière des vitrines ou même encastrées dans une aubette, on aurait pu éviter les attroupements de tocards devant la sainte mère dollar. Bon, ça ne s’est pas fait. Alors, depuis, mes œuvres à moi, c’est les gens et leur sens des priorités. Ils me font sourire avec leurs principes, leur besoin de se comparer, de se marcher dessus, de construire pour se montrer et, paradoxalement, se foutre du gros ruban adhésif sur la bouche et siester dans une camisole cent pour cent gros con.  J’ai bien essayé de comprendre mais je crois que je parle pas la même langue. Et puis, je me suis pris au jeu en faisant cette môme. À cet instant, le tas de cons a pris le volume d’un corps en rabiot.

Petit à petit, je me suis mis à acheter une bagnole, à zapper de façon indéterminée devant un écran, à faire de ma carte bleue un passeport. Très vite, j’en suis venu à me prendre en photo devant des animaux coincés dans des enclos ou des vitres où il était mentionné qu’ils venaient pas d’ici et que, par conséquent, ils avaient rien à foutre là. Je m’en branlais et j’étais content de publier les photos sur un réseau où mes contacts applaudissaient ou approuvaient, je sais pas trop, avec des pouces en l’air et tout un tas de petites images jaunes censées représenter une humeur numérique, éphémère et factice.
Un jour, au cours d’une balade, ma fille est venue se coller à moi. Au début, j’ai pas trop fait attention mais plus on avançait, plus elle se rapprochait alors je lui ai demandé pourquoi elle faisait ça, si elle avait peur de quelque chose ou de quelqu’un. Elle m’a simplement répondu qu’elle se méfiait des animaux qu’il pouvait y avoir dans la forêt. Alors, j’ai dû lui expliquer que non, il n’y avait pas de bêtes sauvages de la sorte dans le pays où on vivait. Elle s’est arrêtée, s’est plantée devant moi  avec ses bottes en caoutchouc salies par la boue puis, l’assurance en compagnie, s’est mise à m’engueuler de l’avoir emmenée au zoo la semaine précédente, que j’étais qu’un menteur et que, du coup, elle se demandait si « c’est pas nous le zoo plutôt ? C’est pas bien. On est méchants». Bien joué gamine, t’as réfléchi. Tu voulais que je lui dise quoi moi à la gosse ? Que dalle, j’avais rien à lui servir. Bon, je lui ai quand même répondu qu’elle avait raison. J’étais pas foutu de trouver des circonstances atténuantes. Non, vraiment, rien. J’ai acquiescé et on a continué de marcher. Le soir, elle m’a fait promettre de ne plus l’emmener dans une foire d’humains qui se prennent en photo devant des animaux. Je le dis mieux qu’elle mais c’était l’idée, naïve mais révolutionnairement gentille, que la petite voulait exprimer. J’ai promis puis je lui ai filé sa peluche loup qu’on avait achetée dans la boutique du zoo. Elle arrive pas à fermer les yeux si elle l’a pas à ses côtés quand il s’agit de rejoindre Morphée. Brave gamine.

Là, maintenant, je sais pas du tout ce que fait cette gosse. Si elle est à l’école ou si elle fait les boutiques ou des cookies avec sa mère. J’ai pas envie de savoir. Si elle pouvait écouter sa mère quand elle se défoule sur moi et mon incapacité à assumer et gérer ma paire de couilles, ce serait fait pour m’arranger. Ça filerait une sorte d’argument à notre fille pour détester son père et donc les hommes, ça lui ferait l’économie d’un gosse et lui donnerait la capacité d’affronter ce monde toute seule, comme une vraie personne.

Une vraie personne, la chance. Je sais pas vraiment ce que ça veut dire « vrai » mais ça fait joli de l’écrire. Ce dont je suis certain, c’est que les hommes, les femmes et les gosses… Non, pas les gosses. C’est innocent un gosse, c’est juste un petit truc que nous, adultes, on laisse naïvement grandir. Bref, revenons-en au reste. Évitons de digresser, tout ce qui n’est pas enfant est salope.
Une fois, mon frère m’a jeté à la gueule que sa famille, dorénavant,  c’était « sa femme, ses marmots et la meilleure amie de sa femme » puis qu’il mettait tout sa troupe au-dessus de « ses parents, de ses frères et de ses sœurs ». Il aurait pu positionner tout ce petit monde sur la même ligne mais non, en toute simplicité, cet abruti a préféré hiérarchiser. Je crois que depuis ce moment précis où il a utilisé sa bouche comme une pompe à merde, je l’ai pris comme garant de l’espèce humaine. Un troupeau de putains qui oublient vite, qui méprisent et ne sont pas foutues de s’excuser parce qu’elles sont dans l’incapacité d’y penser. L’égo ou la peur de faire machine arrière n’y sont pour rien, ces gens-là oublient juste de penser. Parfois, l’homme devrait se branler sept fois avant de parler. Ça sauvegardait l’espèce d’une montagne d’inepties. Bander mou rend lucide, c’est bien pour ça qu’on considère nos vieux comme sages.
Si on n’écrivait pas le passé, il finirait par s’effacer. En vrai, si on l’écrit, c’est parce qu’on se chie dessus à l’idée d’oublier, parce qu’il faut trouver des excuses et des exemples au présent. Je t’en ferais un bon  brûlot de ce merdier.
Je déteste pas mon frère, je lui en veux pas non plus. Je le trouve simplement lâche de ne jamais s’être excusé d’avoir, durant un petit passage de sa vie, pensé comme un zombie et zappé qu’une famille est une famille et que ce mot est contraire à toute hiérarchie. Il viendra peut-être jamais glisser des excuses au creux de mon oreille ou même sur un bout de papier. S’il se rend pas compte, c’est pas grave. C’est mieux pour lui. Dans l’attente, je l’emmerde. D’ailleurs, je crois que j’emmerde tout le monde. Je crois que j’ai jamais vraiment trouvé ma place. Maintenant, même au cinéma, les places se réservent. J’ai dû oublier de réserver, y a aucun fauteuil à mon nom dans la salle qui diffuse le piètre spectacle de ma vie d’en bas.
J’aurais pu être prof, postier, primeur, marchand, commercial, footballeur, c’est bien footballeur, y a même des autocollants avec notre nom dessus. Mais je suis rien de tout ça. Je suis un simple journaliste qui, sans vraiment saisir l’épaisseur de la chose, a accepté de suivre une formation de dix-huit longs mois pour ensuite accompagner la crème des métiers, au-dessus des nuages, là où plus rien n’est grave.
Aujourd’hui, il y a une sortie orbitale de prévue. En temps normal, j’ai pas le droit de suivre les mecs quand ils se mettent à nager dans le noir mais, ce mardi, on m’a donné l’autorisation de sortir. C’est un peu comme à l’entraînement sauf que ma paire de couilles se rétracte. Il y a plus de peur que de sang en moi. Je crois que je flotte dans ma chiasse. Les professionnels, qu’ils aient un écusson aux couleurs nord-américaines, européennes ou japonaises, tous me disent que c’est la même chose pour eux. À chaque sortie sa boule au ventre. Ça devrait me rassurer mais je pense trop à ce qui m’entoure. Tout et rien. Tout ce bordel veut plus dire grand-chose quand ta vie est suspendue à un petit mousqueton à la con. Je souris. Pas que je sois content, non, c’est nerveux. Une sorte de réflexe qui peu à peu me fout à l’aise.

Ma fille, mes amis, mon chien, mon frère et même mamie s’échappent de mon esprit. Je tente pas de les retenir. Je pousse ce petit monde vers la sortie et m’en déleste. Bientôt, c’est-à-dire maintenant, je me  sens léger. Gregor, le cosmonaute à qui j’ai quasi jamais adressé la parole, me gerbe quelque chose entre le russe et l’anglais. Je comprends que dalle. Je m’en balance. Je le regarde quand même et, même si j’ai rien capté,  lui fais signe de la main que tout est ok. Il me rend le geste puis se tourne. L’astronaute américain passe à son tour devant moi. Il me demande ce que monsieur Incompréhensiblinov m’a dit. Je ne lui réponds pas et lui fais également signe de la main que tout va bien. Il doit me prendre pour un abruti mais n’en laisse paraître aucun signe. Lui aussi forme un « ok » avec sa main. Il ne le voit pas mais, sous mon casque, idiotement, je souris.
Je les laisse travailler. Ils s’éloignent un peu de la porte de la station pour bricoler un truc sur un autre truc. Une fois de plus, je saisis pas grand-chose à l’affaire. Peu importe. Je suis supposé filmer tout ce merdier mais, à la réflexion, je me dis qu’enregistrer la scène serait synonyme de gâchis. Alors, sans rien dire,  j’accroche ma caméra à la station. Trop absorbés par leur tâche, les deux autres ne font plus attention à moi,  Quand j’ai fini de la fixer, je tente un pas vers l’extérieur. C’est agréable, moelleux, on dirait un gâteau au chocolat avec rien dedans.
En-dessous de moi, du noir qui me sépare de ce qui est censé être chez moi.
Au fur et à mesure que je m’éloigne, je me sens oppressé mais c’est une oppression autre que celle que j’ai l’habitude de côtoyer quand je foule le bitume mêlé aux pavés des villes que j’ai du mal à supporter. Il y a ce vide partout autour de moi et cette boule difforme et bleue qui semble m’attirer vers elle. Elle m’hypnotise, m’obsède, comme si elle me disait de rentrer chez elle. Chez elle n’est pas chez moi. Chez moi n’existe nulle part. Là où je suis, je me sens petit, ridicule face à l’immensité de ce qui se diffuse devant mes deux tout petits yeux. Je flippe un peu mais j’apprécie. Dans l’oreillette, on me dit que l’équipage, c’est-à-dire les deux héros et moi, va bientôt devoir rentrer à l’intérieur de la station. Ça signifie également la fin de la mission et donc un retour sur Terre dans le mois à venir.  Famille, pelouse bien tondue, sourire, travail, patrie… L’envie n’y est pas.
Un regard à gauche, un autre à droite. Personne pour me surveiller. Je crois que c’est le moment de dire au revoir. J’ai jamais su comment m’y prendre, je suis pas super fort à ce jeu-là.

Je jette un œil en bas. Je crois que c’est le Chili. Du moins, ça y ressemble. Il y aura fallu qu’on me propulse dans l’espace pour que je voie ce pays. J’y connais rien au Chili moi. Ça me dit rien. Pour dire vrai, je crois que je m’en branle du Chili. Un peu comme le reste.
Peu à peu, le Chili devient une forme plus arrondie. Quelques secondes passent et les arrondis deviennent une forme floue. Je ne distingue bientôt plus que le continent qui l’abrite. Je m’éloigne.
Le mousqueton dans les mains, je regarde le fil qui me reliait jusque-là au bout du tas de ferraille dans lequel j’étais en orbite. Il semble flotter. L’air ahuri, le ruskoff  se prend de panique mais sait qu’il n’y a plus rien à tenter. Il tend sa main, comme si des cinquante mètres qui nous séparent, elle pouvait me sauver. Il comprend et se tient la tête entre les mains. Chaque seconde m’éloigne un peu plus. Je lui fais coucou de la main. C’est un au revoir simple, banal, efficace.
Dans l’oreillette, ça gueule de tous les côtés, on me dit de revenir tout de suite, que c’est un ordre etc… Un tas de conneries quoi. Plus de vingt mois à cogiter, vingt putain de longs mois sans un seul jour de repos, ni même un petit après-midi pour me poser devant un pc et me branler. Rien. Que dalle. Travail puissance travail. Y a pas à chier, je suis mieux ici.
De loin, la petite boule céruléenne a encore plus de gueule. Je m’envie les secondes qui défilent. Les yeux plissés, on ne voit plus trace d’humain. Je découvre que tout n’est pas Paris, que tout n’est pas fictif mais que tout s’effrite et que… Pardon, j’ai failli partir dans un truc philosophique. Merde bonhomme, tu peines à respirer là,  t’as plus le temps de te la jouer Slavov Zizek. Mais je crois que si ce tocard pouvait me parler, il me dirait que techniquement parlant, il est plus facile d’imaginer ma fin que celle du capitalisme.
Un tas de choses me trottent dans le crâne puis, bientôt, plus rien. Le noir m’enveloppe. Une minuscule veilleuse bleue en compagnie,  je prends congé.

illustration: cristiano suarez artist

illustration: cristiano suarez artist

La baignoire


— « Faut dire vrai Luc ? Sérieusement, dis-moi. Je dois dire vrai ? Parce que là, entre nous, vous êtes tous les deux le cul posé devant moi, tout confort sur la banquette, mais j’hésite vraiment à cracher la sauce. Je sais pas si tu vois où se situe exactement le problème. Et même si t’as aucun doute concernant ce dernier, je vais faire l’effort de bien expliquer, parce que tu le veux, parce qu’au fond, oui, tu veux que ta gonzesse sache à quel point t’es con.
Alors voilà mon amie, je te considère comme une très bonne amie oui, je vais te raconter en te regardant dans les yeux et, la mâchoire tombante, tu vas pas décrocher les tiens des miens. Tu vas m’écouter, comprendre, puis te mettre à chialer. Tout ça parce que ton abruti ton copain, qui reste néanmoins mon pote, n’a pas été foutu de te faire un topo au bon moment. Non, parce que Luc, il a toujours tout repoussé à plus tard pour éviter les emmerdes ou les trucs qui gênent. Ton Luc là, celui qui a des sourires qui s’affichent constamment sur sa petite gueule d’ange, eh bien c’est un beau salaud ton Luc.
Et Luc, me regarde pas comme ça. S’il y a bien une personne et une autre qui ont voulu qu’on en arrive à ce moment embarrassant, c’est toi et toi. J’aimerais bien te trouver des excuses, je t’assure, mais y’a que dalle que je puisse mettre en balance pour équilibrer un tout petit peu ta défense. Que dalle. T’es mon pote de toujours, mon émeraude dans la chaussure, tu brilles mais tu fais chier quand il faut avancer. Même tête baissée, à un moment, tu te prends le mur si t’as pas eu l’ingénieuse idée de la lever pour te repérer. T’es un gigolo de la pensée Luc, tu loues des belles phrases et te couches le soir sans jamais acter quelque chose de concret, comme si ça pouvait te sauver. Je résume, tu fais chier.
Et toi là, tu me regardes toujours avec ton air mi pute, mi ébahie, avec l’espoir que je vais pas cracher un truc trop gros à avaler, un truc que tu pourrais pas surmonter, que tu voudrais de suite zapper parce tu sais que tu vas pas en dormir. T’es en angoisse, tu paniques, c’est la folie mais de celles qui te rendent dingue, sans saveur, qui ont juste de quoi te maintenir en vie parce que, toi, t’as pris le parti de l’aimer la vie.  Sans vraiment la vivre.
Voilà, deux amis, couple faussement uni, et moi avec une sorte de vérité pas forcément bonne à dire. Face à moi, avec vos yeux grand ouverts et la mine des mauvais jours, vous me faites peine les amis. Oui, je suis triste. Parce que dans cinq minutes, tout au plus, vous allez me détester ou me quémander de l’amitié pour que je vous rassure, vous allez me contraindre à jouer le rôle qui fait chier, celui qui veut qu’on choisisse alors que les choix, nous, on s’en branle parce qu’au final, on n’en pense rien des choix. Si vous voulez vraiment savoir, les choix, moi, je m’en contrecarre. Ça  me passe au-dessus. Mais vous, comme vous êtes des idiots et que vous êtes incapables de faire de la vérité votre partenaire d’unicité, vous imposez ces putains de choix aux autres. Irresponsables. Vous êtes des emmerdeurs, des éjaculations fécondes dont on se demande comment elles ont, une fois dans leur foutue vie, touché au but.
Et puis merde Luc. Démerde-toi. J’en ai dit assez pour que tu prennes tes couilles à pleine main et décides enfin de t’expliquer. Perso, j’en ai ma plaque, je me barre. »

Pour dire vrai, maintenant que je suis sorti de ce bar où  nos habitudes sont presque coutumes, c’est Luc qui m’a demandé de pondre cette petite scène. Je sais ni pourquoi, ni comment la suite va se dérouler, mais Luc est un ami à qui je dois pas mal de choses, alors, quand il m’a gentiment suggéré de jouer le rôle de l’ami qui en a gros sur le palpitant, j’ai acquiescé, sans broncher, sans comprendre. Pour le coup, peu importe la suite, Luc m’a payé la conso.

Le cul posé sur la bouche d’incendie qui fait face au bistrot, je tire une blonde et les regarde à travers la baie vitrée qui nous sépare.
Elle ne bouge pas, il fait mine de se prendre la tête entre les mains et, enfin, prend de l’élan. Luc s’élance dans quelque chose qu’il ne maîtrise pas. À l’habitude, il n’est pas un bonhomme qui parle. Luc, c’est le genre à écrire sur des bouts de papier pour glisser une idée. Bordel, Luc se lance, avec des mots et tout. C’est quasi surréaliste. Pour frôler la vérité, je suis impatient de savoir, alors j’attends. J’endure et guette. Pourtant, la patience, c’est pas mon fort. Mais là, je pense que le monde ne se rend pas compte, Luc enchaîne des phrases et, à côté de lui, captivée, sa gonzesse l’écoute. Une femme qui débranche l’oral et donne tous les pouvoirs à l’ouïe, incroyable. Luc fait fort. Je me demande si ce con ne serait pas en train de devenir un homme. Merde, Luc. Pas toi.

Le voilà qui extrait une petite boîte de la poche intérieure de son veston, prend le temps de l’ouvrir tout en regardant cette fille dans les yeux, puis en sort une bague. Merde Luc. Luc, merde. Je sais pas dans quel ordre je dois foutre ces foutus mots, reste que le merde que ces phrases ont en commun n’est pas fait pour se loger en orbite.
Il a pété un plomb le Luc ?! Un mariage ? Sérieusement, ça déconne grave au milieu des synapses. Faut pas Luc ! Faut pas ! Qu’est-ce que je dirai à ses futurs mômes quand ils me demanderont comment j’ai pu laisser faire ça ? Zéro excuse. Nul. Nada. Luc, si tu pouvais m’entendre, sache que tu me fous dans une merde  qui pue bien plus qu’il le faut.
Et puis l’autre, là, en face, avec son large sourire et des larmes qui côtoient les pupilles. Elle pourrait pas faire mine de recevoir un appel d’une urgence extrême, simuler un malaise ou, mieux, se faire enlever par des extra-terrestres ? Allez, mettez-y du vôtre, faites crasher l’avion des illusions, le pioupiou qui survole n’importe quel nuage voisin d’horizon. Allez là, je veux un gros boom, une explosion, une Michael Bay avec le générique qui s’affiche direct pour nous épargner la suite.
Mais non, ces deux-là se regardent et même s’embrassent. Beau spectacle. J’ai envie d’applaudir, de rire parce que le tout est comique. Mais, en vrai, j’ai envie de gueuler « non », de descendre dans la rue, d’être rejoint par les syndicats des choses bien, puis, qu’ensemble, on fasse péter les fumigènes avec un grand F qui seraient le commencement de beaux slogans tels que « L’amour fou, un peu trop foufou quand même ! » ou « l’amour, tes illusions, tu sais où on se les fourre ». Ok, j’ai jamais été trop fort en slogan mais, pas grave, faut manifester là ! Mon beau Luc s’en remettra jamais. L’amour, c’est comme une  corde. C’est plein de nœuds et, plus tu serres, plus le tout s’emmêle. Ce truc-là, c’est une corde au mauvais cou. L’amour, c’est l’affaire Dreyfus sauf qu’on trempe sa queue au lieu de se faire baiser.

Non Luc, non. Et puis comment je vais faire moi ? Sans toi ? Je suis pas fait pour qu’on m’abandonne à la première gonzesse venue. Ok, ça fait un bail que tu partages les draps avec elle mais c’est qu’une nana, un bout de chair qui joue la tigresse, un échantillon de bon sens quand l’homme et ses idées se mettent à déraper, un savon qui bave des bulles quand on se sent sale et qu’on se frotte dessus, une roue de secours quand on tient plus tellement la route. Mais moi, je suis pas une roue de secours mon Luc. Non, moi, je suis la seule et unique roue du carrosse. Celle qui bien gonflée ne crève jamais mais qui se transforme en étron quand sa majesté Luc décide d’aller visiter d’autres stations. Tu m’emmerdes Luc. C’est pas bien ce que tu fais. C’est vraiment pas bien.
Ce soir, tu vas te coucher avec le sourire doublé d’une énorme trique. Demain et les quelques surlendemains qui suivront, tu auras l’impression que c’est encore le premier jour. Mais, bientôt, elle te fera moins bander, te fera rire pour se faire pardonner puis, très vite, elle t’ennuiera. Tu te lasseras mais, pris au piège des alliances et de la paperasse, fuir te coûtera. Je t’ai déjà lassé moi ? Luc ? Hein ? Je t’ai déjà lassé ? Non, jamais. J’ai été parfait mon gros. Presque. On va pas chipoter, ni parler de ce que j’ai pu faire par le passé. Non Luc, parce que le passé s’appartient à lui-même et que, nous, on n’est plus dans ce foutu passé. Non, nous, on est dans ce putain de présent dans lequel tu fais n’importe quoi. Ça me fait réellement mal au cœur ce que tu me fais là. Voilà, je l’ai mon boom. En plein dans le palpitant. J’espère que t’es à minima pris d’embarras mon ami.
Je dis « ami » mais j’ai maintenant l’impression que ça fait des années-néons que t’as mis ça derrière toi. Une femme se pointe, celle de ta vie que tu dis, et voilà que tu superposes le mot mari sur celui d’ami. Tu te rappelles plus. T’as zappé, oublié et même éclipsé cette promesse faite autour d’un feu de camp, d’une partie de console ou d’un bon snif sur une cuvette maculée d’urines aussi diverses que les feux d’artifices qui se chamaillaient au milieu de nos iris. Non. Luc veut être un homme et les beaux mots de ne jamais grandir s’évaporent comme mes couilles au sauna. T’as grandi Luc. Oui, t’as mûri et c’est  mal. Je suis sûr d’une chose, t’es maintenant trop grand pour te rappeler de quand tu as été enfant. Et tu sais pourquoi ? Parce qu’on devient adulte quand on ne sait plus à quand remonte la dernière fois où nos doigts ont pris le temps de se plisser parce que restés un trop long moment sous l’eau chaude puis tiède du bain. Et toi, les doigts fripés, ça t’est devenu étranger.

Je suis toujours devant cette devanture de bar à fumer et à tirer intensément sur ma clope tout en remuant ces reproches enfouis et muets à la con. Je les regarde avec un sourire débile. Un parterre de dents sorties qui veut dire « j’ai compris ». À leur tour, ils sortent du bar. L’un après l’autre, ils me serrent dans leurs bras et c’est Luc qui se jette à l’eau.
Luc est un piètre nageur.
— Arvad, mon pote, je vais me marier !
J’avais deviné Judas mais je vais continuer à sourire et vais même t’encourager dans ton suicide de vie.
— Bravo l’ami. Si on m’avait dit, un jour, que ce grand con de Luc se marierait… Putain, je t’avoue que j’aurais pas signé. Tu me surprendras toujours Lucky. Punaise, le Luc qui se fout la bague au doigt ! Je t’aime fort mon gros. Rends-la heureuse et, si tu lui ponds un marmot, fais en sorte qu’il ressemble à la mère.
— Merci Arvad. T’as toujours le mot pour…
Il cherche ses mots. Je vais te le foutre dans le front le bon mot moi.
Il reprend.
— …Bref, on s’en balance des mots, t’as toujours été là pour moi et, j’aimerais te demander d’être mon témoin. Parce que, de tous mes cons d’amis, t’es celui qui en a été le guide.
Luc est ton ami. Luc est ton putain d’ami. Garde ton calme Arvad, et souris. Oui, souris va.
— Avec plaisir Luc.
Bordel, je simule bien le sourire. Je suis pas peu fier de moi là. Il me sourit aussi. Même qu’il y a des larmes dans ses yeux. Sourire rendrait heureux ?
— Merci Arvad. Merci. Je compte sur toi pour nous chier un bordel de discours !
— C’est comme s’il était déjà écrit mon ami…

b2


Plomb dans l’aile

Une salle, un public, un concert. Une visite, lâche et faucheuse. Notes trompeuses.
Un grand boum. Avant, et je n’ai que ça pour maintenant parler d’elle, j’ai brouillonné quelques trucs. Je me souviens, avant, aussi routinier que banal, mon fil rouge faisait que je marchais, mangeais, trinquais et même échangeais. Avant, il y avait mes amis, ma famille, les relations indécises, il y avait elle. Rien de trop fou, juste de quoi faire patienter avant la promesse d’une fin de vie. C’était pas grand-chose mais il y avait de quoi combler les trous ou l’ennui. Je savais pas moi qu’il fallait profiter, se sentir concerné, sourire et encore profiter. Je savais pas. Alors j’ai vécu, sans folie, sans passion, sans de quoi me mettre en péril, ni même respirer avec l’idée d’être un privilégié. Je savais pas. J’ai fait comme je pouvais, sans me presser, en me laissant porter par le temps sans y donner trop d’importance. La pensée facile et fainéante, je me disais qu’il arriverait ce qui devrait, je voulais rien forcer. J’aurais peut-être dû mais on a rarement le recul quand on sait pas. J’ignore encore si j’aurais aimé savoir. Ça m’aurait éventuellement permis de prendre quelques précautions, donné la possibilité de pondre quelques belles formules d’au-revoir ou de mea-culpa, de lâcher un simple je t’aime. J’en sais foutrement rien.

En plus, mon boum n’était pas des plus fous. Ç’aurait pu ressembler à un clic clic boum des années quatre-vingt-dix, de ceux qui nous posaient devant le tube cathodique et répéter les paroles calquées sur une pernicieuse rythmique, partager le son avec le doc et emmerder maman qui, pendant ce temps,  assiégeait la cuisine pour nous nourrir. Non, moi, j’ai eu droit à un boum banal, un boum qui te laisse pas le temps de mettre le bras devant le visage pour te protéger de quelque chose qui de toute façon te touchera. Un boum sans concession, qui fait honneur à son nom. Rien qui m’emmène vers le nirvana, et pourtant, je me rappelle, tout va plus vite que Senna.
Tant pis, j’aurai au moins pour moi le coton des nuages. De toute manière, j’y suis déjà, dans les nuages. Ou tout comme. Il y a cet épais brouillard fait de fins et mouvants filets de fumée qui s’entremêlent et estompent l’image de ce qui se passe à quelques centimètres de moi. Je ne vois rien, j’entends des cris, des ratatatas et d’autres cris. Je me crispe, je crois que je flippe mais je tiens sa main. Elle aussi est crispée. Elle serre la mienne pour ne plus me quitter puis je sens le poids de son corps s’écrouler. Je suis encore debout, je ne vois toujours rien, que dalle. Je panique mais ne fais rien. Une demi-seconde ou peut-être le double, je ne sais pas, et je m’effondre à mon tour. Nos mains sont toujours coincées l’une dans l’autre mais la sienne ne bouge plus. Je ne la lâche pas et attends que les bruits s’éloignent. Cela n’arrive pas. J’essaye de la voir, de croiser son regard mais le nuage de fumée m’en empêche. Je reste à terre, me colle à elle, pose ma tête sur sa poitrine avec l’espoir d’entendre quelque chose battre, un léger tic-tac. Je sens un truc qui tape fort, j’espère mais la lucidité me fait vite revenir en réalité. Je me rends à l’évidence, mon palpitant bourrine dans tous les sens mais pas le sien. Déjà, j’ai des larmes qui se bataillent pour éviter de finir en cascade. J’ai peur, j’ai la rage. Mais je reste là, cloué, planté face contre terre sur le sol froid qui, maculé de sang, naïvement nous accompagne. Quand je me relèverai, il y aura l’empreinte de mes phalanges ancrées dans la mare rougeâtre qui m’entoure. Les tirs continuent, mes oreilles sifflent, je ferme fort les paupières avec l’idée que tout ça est un cauchemar, ou à défaut, que les scènes vont s’enchaîner plus vite et qu’enfin l’acte trouve une fin. Mais rien,  tout reste à l’identique, même les cris qui, scènes macabres coupées par l’entracte, se font de moins en moins nombreux.
Bientôt, le silence m’encercle. Il est froid, ne respire pas et transporte l’odeur de la mort. La mort pue. C’est quelque chose d’immuable mais, dès qu’elle est là, on n’ose ni la regarder en face, ni respirer, ni même lui parler. La mort a quelque chose de plus que les femmes, elle te choisit mais ne parle pas. C’est tout. Rien de plus.

Là, devant moi, j’ai envie de lui dire de faire demi-tour, qu’ailleurs il y a moins heureux, moins généreux, moins amoureux,  moins plein de choses que j’ai du mal à tartiner sur des mots. Vulgairement, je l’emmerde cette pauvre femme. Assez malsaine pour endoctriner et donner raison à des messagers débilement surarmés. Prête à tout pour pas qu’on l’oublie, l’âme pauvre d’un tueur en série, prête à faire des kilomètres pour cueillir une vie, comme un alpiniste qui donnerait l’aval au froid de l’amputer, juste pour proclamer au monde entier qu’il a laissé l’empreinte d’une semelle sur un sommet. Et voilà que ça tombe sur moi, l’alpiniste des plaines, qui venais tout juste de trouver sa petite colline à gravir. Mince. Si j’avais su, je serais resté à quai, je l’aurais jamais regardée cette fille, ça m’aurait évité de mélanger des pleurs à ce sang abject qui continue de couler. Je lui en veux mais refuse de la regarder. La mort, c’est pas fait pour moi.
Plusieurs fois, elle m’a fait des avances. Ça fait un moment qu’elle me tourne autour mais, moi, le noir, la faucille et tout le bordel qu’il y a autour, c’est pas fait pour m’attirer. Allez, fais demi-tour, efface la bobine et on se revoit dans un paquet d’années. Déconne pas, laisse-moi sourire, lui offrir des belles phrases, au pire des fleurs. Je suis pas très fleurs mais, promis, je lui en ferai livrer à toute heure de la journée, de la nuit et des petits moments qui occupent l’espace-temps. Vraiment, pars, je suis pas fait pour toi. Allez, s’il-te-plaît, je te le demande poliment, file de là.
J’avais un rencard ce soir et toi, tu viens tout flinguer, tout foutre en l’air sous prétexte d’idées dépassées, sous l’excuse bidon qu’il faut te faire entendre, sous couvert de principes de faussaires destinés aux poubelles. Mais laisse-moi te dire la mort, tu viens de tout froisser, mon rencard, mon amourette, peut-être même que tu viens de faire une lessive de tout mon avenir. Je peux pas, j’arrive pas.  Je vais te haïr comme j’ai pu chérir cette fille. La balle que tu viens de me planter dans le foie, je vais l’avaler, la déguster, la faire mûrir et, un jour, le tir bonifié viendra se loger entre tes yeux aussi sombres qu’ils devraient être honteux. Quand je déciderai de crever, parce que, de suite, je t’en fais l’aveu en serrant les dents et me bouffant les gencives, c’est pas pour aujourd’hui, eh bien quand je déciderai d’enfin te rencontrer, j’aurai un rictus aux coins des lèvres et tu te sentiras moins à l’aise d’avoir arbitrairement décimé. Vie de ma mort, c’était pas le jour.
Demain, après et les surlendemains qui suivront, j’irai me percher sur un rocher, tendre l’oreille  et écouter le son des confrères. Là-haut, sur le sommet de la falaise, tes images reviendront et me pousseront à sauter mais je résisterai, je serai debout, les narines remplies d’un air vif, électrifié à l’idée de profiter. Tu m’auras pas. Pas comme ça.
Je vais laisser ma main dans celle de cette fille et je vais attendre, attendre que tu comprennes que t’as pas besoin de ma vie pour avoir tout gâché.

Les minutes passent, les balles se font rares et, ma main ancrée dans la sienne, je ne bouge plus. Je l’imite mais fais semblant. Une révolte naît en moi et je m’en sers pour rester dans le monde des vivants même si, pour le moment, je n’y vois que brouillard et sang.
Je pense au futur, aux récupérations, aux lois business, aux masques de ceux qui ne comprendront pas, aux larmes qui vont couler autant qu’aujourd’hui  les gouttes de sang ruissellent. Je me sens fort et faible, je me sens rien. Alors j’hésite. Peut-être que je devrais lâcher cette main et courir, tenter de m’enfuir, crier à ces balles morbides que rien ne peut plus m’atteindre, que si je meurs maintenant, tant pis, que c’est pas une centaine de morts qui feront se désagréger les piliers d’une société à peu près civilisée.  Et puis, je me souviens d’elle, je me rappelle que si je reste, je pourrai la raconter et faire en sorte qu’on l’oublie le plus tard possible.
Je suis un aigle, un plomb logé dans l’aile. Mais je vais me remettre, me relever et faire battre les plumes bien au-dessus de tes rafales qui toutes seules se perdent. Balles vaines.

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Mirabeau

Les ponts. Ça veut tout dire les ponts. On les traverse, les franchit pour sauter une rivière, un ravin ou simplement passer une route sur laquelle marcher serait trop risqué. On en saute, parce que traverser, au final, ça commence à user.

Quinze mètres, sous moi la Seine. Les pensées coulent tandis que les idées peinent à regagner les berges. Berges où plus personne ne m’observe. Peu importe, idées et pensées ne vont pas à ces gens-là. Aujourd’hui, égoïstement, je pense à moi. Faut dire que si je m’y attarde, la quantité de travail risque d’être colossale. Les deux pieds ancrés sur le pont, je le domine. Une merveille. De ma hauteur, je guide le monde. De là où je suis, les décisions font illusion.

Les gens parlent d’idées noires. Moi, je parle d’idées blanches, d’idées qu’avec un peu d’envie, on peut colorer, effacer, retracer ou même rendre abstraites parce que devenues trop complexes.
Mais tout ça m’emmerde, tout ça, c’est de la prose mentale, le genre de chose qui te fait réfléchir alors que tu as déjà décidé. Déjà décidé mais avec le besoin d’être rassuré, besoin que quelqu’un vienne approuver.
Très franchement, j’ignore pourquoi je suis là. J’ai dû me planter de sentier, prendre la route où le sens interdit était patrie. Je sais pas. Ce que je fous là, j’en sais rien. Aller à contresens, histoire d’être sûr de doubler personne. Leçon de conduite. Et les deux grosses pierres de vingt et quelques kilos posés à mes côtés, destinées à lester chacune de mes chevilles, ça non plus je sais pas.
Ce matin, les idées brouillées, la pensée à peine levée, j’ai décidé de venir ici, sans même essayer de me contredire. Je suis têtu parfois.

Et puis il y a ces cons qui klaxonnent, comme si ça allait me faire descendre, comme si leur opinion pouvait me faire changer d’avis. Commencent à me faire chier les gens. Qu’ils prennent exemple merde. Regardez-moi bande de tocards, mes problèmes, moi, je les règle avec moi-même, je me mêle pas des vôtres pour régler les miens. Bordel, sont chiants. Prendre autrui en otage, ils ont que ça. Bande de cons.

J’ignore encore pourquoi je suis là. De fait, je me fais les poches. Doit bien y avoir quelque chose qui me dira qui je suis et m’en dira plus sur le comment j’en suis arrivé là. Rien dans mon jean, que dalle. Je les ai toutes faites, devant, derrière, mais rien, le vide. On passe à la veste. Je l’aime bien ma veste en cuir, elle est usée juste comme il faut, juste comme j’aime. Ça me donne un petit air méchant garçon. Alors que pas du tout, je me trouve plutôt sympa comme mec. Même que parfois, je file quelques pièces au sdf qui assiège le bureau de tabac rue Mirabeau. Je passe tous les jours devant, je m’y arrête de temps en temps pour y acheter un paquet de clopes que je suis sûr de griller avant la fin de la journée et, en sortant, s’il me reste un peu de monnaie, je la pose dans le gobelet du vieillard. Je suis un peu sa caisse de retraite au vieux. Ça me permet de me dédouaner de toute mauvaise conscience quand je repars et m’allume une clope, sans prendre la mesure que moi, en comparaison de lui, je décide de comment gâcher ma vie.
Pour sûr, il m’en veut d’être meilleur parisien que lui. Pour sûr, il m’en veut mais ne me dit rien, parce qu’on a ce pacte silencieux, celui où je lui donne la pièce pour qu’il empêche ma conscience de venir hanter mes rêves.
C’est pas pour ça que je dors beaucoup mieux, mais c’est un sujet en moins à traiter. Quelques centimes pour une nuit un peu plus paisible. J’aurais dû me lancer dans les affaires, j’y aurais certainement contenté un tas de fumiers avides de nuits calmes dopées au profit. Ces gens-là ont des enfants. Moi, non.
Bientôt quarante piges et toujours pas de marmot. Mes parents doivent croire que je suis, au choix puceau, voire pédé. Doivent être déçus de jamais n’avoir vu gonfler le bide d’une des quelques gonzesses que j’ai ramenées le dimanche. Le dimanche, c’est le jour où on se retrouve tous dans la maison de nos vieux. Enfants qu’on est, on se pose et on laisse faire maman. Elle nous sert l’apéro, nous fait de bonnes tartes et nous prépare un café toujours aussi dégueulasse. Nous, on met juste les pieds sous et sur la table, ça dépend de l’humeur de chacun. Parfois, ça passe. D’autres fois, ça agace puis part en vrille. Y a toujours un débat qui fait qu’on s’engueule, comme de savoir si tel môme a le droit de reprendre du gâteau alors qu’il fait déjà dix kilos de trop. Tout le monde s’en fout mais les avis de tout le monde se mélangent, s’entrechoquent et finissent par dériver sur de la politique, sujet que personne ne maîtrise, puis sur le racisme et tout un tas de conneries qui me fatiguent tellement elles sont jumelles d’inepties. Dans l’histoire, ça fait deux heures que le gamin attend un oui ou un non de ses parents concernant la part de gâteau qu’il voulait s’enfiler. Il est gentil le gamin, il a demandé. Mais les parents, le oui et le non, ils gèrent pas. Eux, ils gèrent le « on verra » ou le « va jouer avec tes cousins et cousines ». Mais ce qu’ils savent pas les incapables, c’est que leur gosse, il peut pas jouer avec ses cousins qui courent partout. Non, il est obèse votre gamin, il avance pas. Quand il court, il recule, tellement son gros cul le tire en arrière. Encore dix ou quinze piges aux côtés de tes despotes mon ami. Bientôt, t’auras tiré ta peine et tu pourras décider seul de te poser un anneau gastrique, de suivre un régime drastique à base de racines ou, si tu veux pas de tout ça, de sauter d’un pont. Bon, choisis pas le même que moi. Celui-ci, c’est le mien. Pas touche.
Bref, j’aurais quand même voulu leur présenter un môme à mes parents. Pas pour les rendre heureux. Non, ça je m’en cogne. Un gosse, ça m’aurait permis d’éviter leurs questions idiotes sur mon travail ou sur mes projets de vie. J’aurais pu leur dire que ce bébé, c’était ça mon projet. Trois ou quatre années auraient passé et les questions se seraient délocalisées vers mon gosse. Baiser sans se protéger pour faire de mon futur gosse un bouclier, celui qui m’aurait protégé de parents envahissants et chiants à mourir. Tuer le père et la mère en foutant en cloque une grande brune aux courbes flatteuses. J’ai jamais trop aimé les brunes mais on fait avec ce qu’on trouve. La récup’ quoi.

Je continue de fouiller les poches de ma veste. La première poche n’a rien donné mais, comme je suis pas organisé et que j’ai pas pensé à déposer mon paquet de clopes de la veille sur le meuble qui fait mon entrée, je le retrouve dans la seconde poche extérieure. De suite, je m’en allume une.
Bordel, c’est bon. Comment je peux penser à regarder quinze mètres dessous moi alors que j’ai ça. Comment je peux penser à me priver de ce truc. Je sais pas. Comme à l’habitude, j’ignore ce qui me pousse à prendre des décisions à la con.
Le regard perdu dans les nuages, je tire sur ma nicotine comme pour expirer assez vite de petits nuages de fumée. Je trouve la scène un peu cotonneuse et ennuyeuse mais elle me plaît. Très vite, il ne reste qu’un mégot que je jette dans l’eau. Je m’en fous, bientôt j’irai le rejoindre. Ce sera à celui qui flottera le plus longtemps. Pour être franc, je le donne gagnant.
Je n’ai pas fouillé les poches intérieures. J’ai peur d’y trouver quelque chose qui pourrait me faire passer d’un avis à un autre. Mon souci, c’est que je suis curieux. Curieux, et malchanceux. De fait, j’arrive pas à me retenir. Une dernière fois, je cède.
Malchanceux que je vous dis. Mes doigts font les fonds de tiroirs. Bon, c’est une poche, pas un tiroir mais une expression, c’est toujours mieux quand ça meuble. La poche est assez étroite, je touche quelques papiers, ça doit être mon passeport et ma carte d’identité. Je les dépose sur la rambarde du pont. Ça y est, je ne suis plus personne. Pour dire vrai, ça change trop rien sauf une chose. Maintenant, je peux continuer les fouilles sans me soucier de ce que je vais y trouver. Je deviens un inconnu qui va se confronter à la vie de quelqu’un qu’il n’est plus. Cette poche est vraiment étroite, j’ai du mal à y plonger tous mes doigts, alors j’y vais avec l’index et le majeur. Ça me rappelle déjà des souvenirs. Je touche quelque chose, c’est pas très grand, ça a l’air métallique mais je ne parviens pas à l’attraper. Les secondes passent et se transforment en minutes. Je trouve le temps long. Et, surtout, je commence à me trouver ridicule. Du coup, je force et déchire cette poche à la con.
Faut jamais forcer. Ça gâche toujours tout. Faut y aller doucement et prendre le temps de progresser. Mais moi, comme je m’en fous de tout, j’ai forcé. Et là, maintenant, si vous pouviez me voir, vous verriez un bonhomme de quarante piges en train de courir derrière un anneau sur le pont Mirabeau. Je dois avoir l’air d’un fou. Et puis cet anneau qui ne s’arrête pas de rouler. Bordel, je savais que j’aurais pas dû forcer. Je le savais.
Et puis je peux pas m’arrêter de courir après, il doit bien signifier quelque chose cet anneau. On n’a pas tous un anneau dans la poche. Faut que je sache. Alors je cours.
L’anneau finit par stopper sa course un peu folle au pied de la rambarde. Sans réfléchir une seconde, l’instinct qu’on dira, je me jette à terre pour l’y rejoindre. C’est mon anneau, pas question qu’un autre se l’approprie. Je pense que je me fais une petite fixette. Autour de moi, tout le monde s’en fout. Les personnes foulent le pont, le traversent et ne regarderaient pour rien au monde ailleurs que l’écran de leur téléphone.
Me voilà au sol, à genoux les mains bien accrochées à ce petit objet. Je le regarde, le fais tourner pour mieux l’observer et en faire jaillir de ma mémoire ses secrets. Ça y est, je me rappelle.

Elle est blonde. Pas brune, c’est déjà ça. Antipathique et fascinante à la fois. Pas humaine et si faible ou fragile parfois. Ses yeux, j’aime bien ses yeux. Je suis incapable d’en donner la couleur mais je les aime. Quand ils me regardent, quand ils osent ou ont le courage de se fixer dans les miens, je me sens vulnérable mais je ne les lâche pas. Je dirais même qu’il y a un peu de sens en eux. Pour sûr, j’ai trouvé là quelque chose de rare. Ce regard, je le trouve honnête et faux à la fois. Humain.
Elle a rien d’exceptionnel. Banale mais avec assez de prestance pour que tu t’arrêtes de réfléchir. Banale, mais avec plein de choses qu’on n’arriverait pas écrire même si l’on couchait un nombre élevé de lignes. Je l’aime bien, c’est tout. Sa petite fossette, son air de je te vois pas mais en cachette je te regarde, ses vêtements beaucoup trop amples qui dissimulent son corps frêle. Cette fille, c’est pas du tout ce que j’aime, et pourtant, je la trouve belle. Et puis elle a des seins. C’est dingue. Je suis pas trop gros nibards mais, les siens, je les avais pas en ennemis. Va savoir pourquoi. Faut croire que l’appréciais. Faut croire aussi que l’histoire était trop compliquée pour qu’elle se laisse aller à être partagée. Mais sans ennemi, on ne gagne pas de guerre. Sans guerre, on ne marche sur aucune frontière. Le drapeau blanc moi, je l’ai gardé pour la fin. Les pensées annexées par l’idée de s’être éloigné, j’ai fini par le brandir et le secouer. Personne ne m’a regardé, alors j’ai sauté.

Oui, finalement, j’ai sauté. Ça s’est passé il y a une ou deux minutes. Grosso modo, je sais plus trop. Faut dire qu’on perd vite en lucidité là-dessous. Je commence à fatiguer mais je vais finir de raconter. Quelques secondes avant le grand saut, j’ai vu cette grand-mère qui marchait vers moi. Elle m’a d’abord salué, croyant que je faisais juste regarder la Seine passer sous mes pieds, puis elle s’est attardée, m’a observé un peu plus attentivement et a fini par saisir. Elle s’est alors avancée, a calé son caddie, m’a tenu la main puis m’a suggéré de reculer de quelques pas, de ne pas faire ça, que j’étais encore jeune, que mes enfants n’y étaient pour rien et qu’il était de mon devoir de les élever.
Je lui ai alors répondu que les enfants, j’en avais pas. Elle prit un air gêné, ne sachant plus trop quoi faire pour me convaincre de rester à quai puis, tout en me tenant encore un peu plus fort la main, elle me dit qu’elle aussi, elle n’avait pas d’enfant et que, pourtant, elle était là, devant moi, avec ses quatre-vingt et neuf années. Alors, moi, petit con sans même la moitié de son âge, j’allais pas sauter parce que je lui devais le respect.
Ma réponse fut que, du respect, je m’en cognais. Que si elle avait eu une vie de merde, c’était parce qu’à mon âge, elle n’avait pas eu le courage de sauter. Alors oui, le courage pour aller acheter le pain le matin, le courage pour faire des yeux de putain au boucher pour qu’il lui ajoute quelques grammes de plus à la viande qu’elle mangera seule le soir venu, le courage d’envoyer des cartes postales aussi laides qu’inutiles aux enfants de ses frères et sœurs, le courage de rien pour dire vrai. Alors je lui ai dit. Je lui ai dit que son respect, personne ne lui devait. Que le seul respect qui convenait, c’était celui qu’on veut bien se donner. Elle s’était contentée de sa vie de merde. Moi non, j’avais laissé filer ma blonde et ça m’allait pas.
Elle m’a alors taxé de lâche, que je n’avais pas à imposer ça à d’autres gens que moi, que me donner en spectacle décrédibilisait tout ce qui aurait pu justifier à minima mon acte. Puis de me demander pourquoi je ne m’étais pas taillé les veines, seul, chez moi. Comme si j’y avais pas pensé mais, le sang, il coule pour ceux qui se battent. Moi, je voulais pas me battre.
Mais je voulais pas me barrer comme ça, alors, je lui ai demandé si elle avait eu un homme dans sa vie. Elle me répondit que oui mais qu’aucun n’avait daigné l’épouser. Pour sûr, ce devait être une chieuse, comme les autres, mais les années et les rides font qu’on prend les personnes âgées en pitié. J’ai donc posé un genou à terre, l’ai regardée dans les yeux, c’est beau le regard d’une vieille, puis lui ai demandée sa main.
J’ai d’abord cru qu’elle allait me claquer dans les mains mais, pleine de courage, elle a tenu. Juste ce qu’il faut pour me sourire. J’ai pris ça pour un oui, alors j’ai passé ma main entre sa nuque et l’arrière de son crâne, puis ai posé mes lèvres sur sa joue. Elle a rougi. C’est beau une vieille femme qui rougit.
Enfin, petit à petit, ma main s’est désolidarisée de la sienne. Le temps cédant le passage, j’enjambai la rambarde, respirai puis sautai et me laissais couler. Cheveux longs et blancs au vent, impuissante, ma veuve regarde le commandant et son radeau de sous vie sombrer.

L’eau est fraîche. Je ne sens déjà plus le bout de mes doigts, mes membres se crispent, mon cerveau ne sait même plus comment s’épèle blonde, plus rien ne l’irrigue. Là-dessous, il y a au moins autant de déchets qu’en surface; je me fous en l’air pour ne plus les voir et me retrouve avec les mêmes, des bulles en supplément.
J’expire une dernière fois, entends la foule s’amasser puis les secours et leur sirène arriver sur le pont, mais c’est trop tard. Après et avant d’autres, je vais avoir mon petit encart dans le journal. Peut-être qu’ils y citeront Apollinaire, la rupture et l’eau qui s’en va avec le temps qui passe, cent et quelques années plus tôt. Je n’ai pas choisi ce pont sans raison. Moi aussi, dreyfusard, j’accuse. Moi aussi, sans navire, je fuis.

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Sans profession

Mon âge devait osciller entre huit et neuf ans, voire dix. Il n’avait pas encore choisi. Compter, c’est s’ennuyer.
Je venais de finir une partie de football avec les copains. J’avais mal rebouché la bouteille et cette dernière s’était vidée sur les graviers du terrain rouge. Un mélange de poussière et de saleté s’évaporait du sol, comme un magicien qui aurait jeté un écran de fumée pour lui donner le temps de disparaître.
Tout le monde était fatigué, il fallait maintenant rentrer. Je n’en avais pas spécialement envie mais maman devait m’attendre assez impatiemment avec mon assiette froide posée depuis trop longtemps sur la table. J’allais me faire pourrir, c’était sûr. Mais je préférais cette option-là plutôt que de manger à l’heure et ne pas voir les copains.
Comme je m’y attendais, mon retour ne fut pas acclamé, je ne fus pas accueilli comme un héros ou comme Hinault à Pleynet-les-Sept-Laux. Ce fut plutôt un accueil du genre gruppetto, mange et file direct dans ta piaule. Comme un enfant se doit d’obéir, je m’exécutai, sans broncher. C’est en franchissant la ligne d’arrivée la tête basse que les spectateurs adoubent le courage. C’est donc plein de courage que je pris la direction de ma chambre. Maman m’ordonna d’aller me brosser les dents, je le fis puis j’allai me coucher. Sans user du moindre mot.

Le lendemain matin, quelques tartines et un bol de lait chaud m’attendaient sur la table de la salle à manger. Apparemment, maman avait décidé de continuer à me nourrir malgré les nombreuses péripéties que je lui faisais endurer. Au fond, je voyais bien qu’elle m’aimait mais je m’apercevais encore mieux que je la fatiguais. Je l’avais déjà surprise en train de parler avec la voisine, faussement amie, de me placer dans une sorte d’orphelinat, loin de tout ce qui faisait que je provoquais en elle un malaise qu’elle ne se sentait parfois plus de supporter. Sur le coup, la nouvelle m’avait calmé mais, enfant que j’étais, je l’avais vite occultée et avais recommencé mes bêtises.

C’est ce jour-là que papa avait décidé de nous laisser. J’ai jamais vraiment compris pourquoi. C’était vachement tôt quand même. Ça avait rendu maman malheureuse comme tout. Elle disait qu’à partir de ce moment, deux cœurs avaient lâché, celui de papa et le sien. Je trouvais ça mal dit, maladroit mais c’était maman, alors je hochais la tête et la laissais pleurer sur mon épaule. Ce que je comprenais pas moi, c’était qu’on puisse serrer la pince de la faucheuse de façon aussi précoce. Enfin merde, c’est pas difficile de lui dire non à ce grand truc drapé de noir. C’est peut-être la faute à maman si c’est arrivé. Au final, papa, il lui disait jamais non à maman, ça lui aura sûrement fait perdre l’habitude à mon vieux. Ce n’est pas pour autant que j’en voulais à maman. Une femme à qui on dit non, elle vous quitte ; une femme à qui on dit oui, elle vous quitte, mais elle le fait un peu plus tard. Pour un oui ou pour un non d’ailleurs, une femme est faite pour quitter. C’est pauvre, malsain, pas humain. En somme, féminin. Pour contenter une femme, faut être plus que parfait mais au présent. Le truc pas clair qui te ferait grincer n’importe quelle craie.
Trois jours plus tard, on se retrouvait tous autour d’une boîte faite de planches d’orme clouées entre elles. C’est du bon bois, c’est maman qui l’a dit. Ce jour-là, elle a aussi dit que papa serait plus serein là-dedans et que plus personne ne viendrait l’emmerder. Mon père, les emmerdes, ça le connaissait. Je pense qu’il avait autant d’emmerdes que de courage pour nous élever. Mais comme père, il assurait.
Maman le méritait pas mais il ne s’en rendait pas compte. Lui, ce qu’il voyait, c’était ses gosses et sa baraque. Le reste, il pouvait s’en passer. Ça faisait négligé mais ça sonnait vrai. Maman, elle, elle voulait toujours plus. Alors, papa, amoureux comme il était, il magouillait encore un peu plus pour offrir le maximum à sa dulcinée. À sa place, j’aurais peut-être fait pareil parce que, comme il me le disait toujours, « une femme, tu sais pas pourquoi tu l’aimes mais tu sais pourquoi tu veux la garder ». Je pense qu’il lui trouvait rien d’exceptionnel à maman, je crois même que parfois il la détestait un peu, mais que sa paire de nibards, son sourire et leurs discussions tard la nuit le faisaient à chaque fois succomber. Surtout les discussions. À eux seuls, ils auraient pu rebâtir le monde. À chaque fois, le vieux, utopiste qu’il était, il replongeait.

On était là, autour d’un cercueil, à parler pour justifier notre tristesse, parce que pleurer en continu, ça faisait pas assez bien. Fallait qu’on reste une famille présentable, unie, le genre de fratrie qui fait bien dans la vitrine, comme dans les films ou les séries b que personne n’a envie de regarder mais que tout le monde continue à zieuter parce qu’il a la flemme de chercher où se planque la télécommande pour zapper. La chaîne que je regardais, j’arrivais pas à la décrypter. Les acteurs jouaient comme des pieds, même le mort jouait mal. Ce film, c’était un fiasco. Le pire là-dedans, c’est que la suite était déjà écrite. Comme quoi, il y a pas de mauvaises scènes, il y a que des faux acteurs qui connaissent par cœur un scénario qui pue le déjà vu. Papa allait louper tout ça. Pour sûr, il aurait aimé profiter encore quelques années des scènes de ménage de sa gonzesse. Au lieu de ça, sa gonzesse, elle pleurait, me prenait dans ses bras, comme pour que je l’aide à cacher ses larmes. La peine, ça ne s’éponge pas. La peine, c’est un agrume, ça se presse pour que ça ruissèle. Et s’il y a des morceaux, c’est tant mieux. La bouffe, comme le cambouis, c’est fait pour tâcher, pour salir. Les larmes aussi.
Derrière le cercueil, sur le mur, il y avait un crucifix qui tenait péniblement grâce à un clou. Je trouvais que si quelqu’un n’avait pas sa place ici, c’était bien lui. Alors, je l’ai regardé puis m’en suis discrètement approché pour lui glisser quelques mots, ceux d’un enfant trahi, ceux d’un enfant devenu grand en un instant. Je lui ai alors dit que s’il s’était permis de prendre la vie de mon père, alors, moi, je ne croyais plus en lui. Je lui ai dit qu’agir comme il le faisait, c’était trop facile et que celui qui avait rendu ma mère triste, j’allais lui pourrir la vie.

Ce que je savais pas à l’époque, c’est que le mec tordu sur sa croix, il était vachement revanchard. Du genre ne me cherche pas ou tu vas me trouver. Je savais pas, alors, durant quelques années, j’ai continué de le maudire, de lui balancer un tas de saloperies. Je lui disais que prendre la vie d’un père, c’est dire à son fils de grandir et que ça, il avait pas le droit, que moi, je voulais pas être grand tout de suite et que si un jour ça arrivait, alors il entendrait parler de moi, que je me gênerais pas pour lui en coller une entre les deux yeux ou pisser dans son eau bénite. Je savais pas mais, très vite, j’ai su.
Trois années ont passé et maman a rejoint papa. On a jamais trop su comment elle avait eu le courage de sauter de si haut. Apparemment, maman n’avait pas eu le cran d’élever ses gosses mais en avait trouvé assez pour monter au dernier étage d’un immeuble pour s’y jeter sans même laisser un petit mot. Les adieux, dans la famille, on n’a jamais su faire.

Comme pour mon père, je suis entré dans l’église, j’ai écouté la moitié de ce que le curé racontait puis j’ai hoché la tête quand les gens sont venus me faire part de leur tristesse. Comme si j’avais pas assez de ma peine. Les gens sont égoïstes, ils vous plaignent, veulent vous rassurer, comme s’ils avaient le pouvoir de soigner et de guérir des plaies. Ce qu’ils ont les gens, c’est tout juste le pouvoir de les infecter les plaies. Je crois que j’aime pas les gens. Ils simulent des sentiments, ils mentent, ils puent le factice. Moi, ce que je voulais, c’était qu’on me laisse tranquille. Mais ils ont continué, ils ont persévéré dans leur connerie, à vouloir m’entourer, me protéger, me persuader que tout allait s’arranger, que j’allais m’en remettre et qu’ils avaient plein de pansements pour m’apaiser. Moi, j’avais envie que ça pique, j’avais juste envie de pleurer devant mon miroir, de regarder le lavabo se remplir de mes larmes et de plonger dedans pour y battre le record du monde d’apnée. Mais non, y avait toujours une tante abrutie ou un oncle à l’instinct faussement paternel pour me tirer par les cheveux et me sortir la tête de l’eau. Pouvaient pas me laisser souffrir à ma sauce ces cons, fallait que je sois triste avec eux, que je mime de sourire à table quand tata avait mis trois putains d’heures à préparer un repas bon mais qui ne méritait pas non plus la légion. Je crois que c’est à ce moment-là que j’ai décramponné, que j’ai décidé de ne plus faire de rappel.
Le lendemain, après avoir tout rangé dans la piaule que ces hypocrites m’avaient gentiment libéré, j’ai enfilé mes pompes en cuir, mon blue jeans préféré ainsi qu’une chemise. J’ai alors ramené mon sac jusqu’à mes épaules, suis passé par la cuisine pour y prendre quelques denrées et suis parti. Je me sentais tellement libre. Pourtant, j’étais pas bien loin, mais l’autre bout du quartier me paraissait déjà beaucoup moins nocif. Ça puait moins, j’avais l’impression de sortir tout droit d’une lessive. Alors j’ai continué à marcher, sans me retourner. Quand fallait pisser, je baissais mon froc et ça me soulageait. C’était mes seules pauses, sinon je marchais, encore et encore. Je savais pas vraiment où j’allais mais je m’en foutais. L’important, c’était de fuir.

Un jour, après que quelques années aient défilé et que mon errance s’était faite normalité, je suis tombé sur une église. Bizarrement, je l’ai trouvée belle. Elle avait des courbes qui collaient parfaitement à ses vitraux pour la plupart cassés par des jets de pierres ou de ballons de football mal contrôlés. Elle était un peu comme moi cette église. Perdue au milieu de nulle part, pas bien présentable, amochée, usée, mais toujours debout.
La porte était ouverte alors, après avoir craché un gros mollard sur les marches, j’ai reboutonné ma chemise et suis entré. Sans rien dire. La tête baissée, comme pour me rappeler, me souvenir de ce que le mec sur la croix m’avait fait. Je connaissais son nom mais m’étais interdit de le prononcer. Les salauds, ils méritent pas qu’on leur donne un nom.
Longtemps, assis sur un vieux banc fait d’un bois robuste et déverni, je l’ai regardé. Durant tout ce temps, j’ai rien dit, pas prononcé un mot, pas même un soupir. Rien, que dalle. Je me suis juste contenté de le regarder. J’avais rien à lui dire moi, si j’étais là, c’était pour l’écouter. Maintenant qu’il m’avait obligé à grandir, j’attendais qu’il m’explique pourquoi.
C’est alors engagé un combat de silences. Le sien répondait au mien, duels intenses, pas le moindre répit. La nuit commençait à tomber, je m’en foutais mais mon ventre se mettait à grogner, alors, humain que je suis, j’ai craqué et suis allé me servir en hosties. Et là, j’ai compris. On ne se confronte pas à un mensonge, on l’accompagne. J’allais faire gonfler l’addition pour ne jamais la régler. J’allais moi-même tourner la scène.

Aujourd’hui, mauvais acteur, je suis là, devant cette église. La messe commence dans dix minutes. Les paroissiens me saluent, je leur offre des sourires. Bientôt quarante ans que je fais ça. Dans dix minutes, devant l’autel, comme au théâtre, je mangerai une hostie, boirai de la vinasse dégueulasse et leur ferai croire que tout ça existe. Le public a l’acteur qu’il mérite.

 

hostie

Tamburello

Juillet. Une terrasse, des pavés, une table. Une tasse de café asséché, un sachet de biscuit entrouvert, deux verres remplis d’une bière fraîche. Arvad et elle, chacun sur une chaise, négocient une brise.
Le soleil s’en fout. Sans adversaire, dans le vide, il frappe. Seul dans le ciel, coin bleu que l’on regarde à contresens, égoïste, il ne laisse aucune place à ses amis cotonneux et frileux qui l’accompagnent la plupart des jours. Les nuages se cachent, derrière les volumes des montagnes, loin de là, enfants vexés d’être ainsi snobés, ils se chamaillent, se reposent et reviendront pour couvrir la chaleur d’une journée sans couleur, récif trompeur.

Évidence ou simple romance, reste la route floue, sans nom, factice mais plus clémente, Arvad se fout de tout ça. Les rayons et la lumière le caressent puis lui fouettent le visage. Ses yeux se plissent, son regard fuit. Toute cette merde l’aveugle. En face de lui, Céline, Marie, Frédérique, Marguerite ou Coquelicot. Il n’en sait rien. Aucune idée et il s’en fout. Elle est là, en face, le reste ne compte pas. Trente ou quarante centimètres les séparent. Un prénom, et pourquoi ? Il s’ennuie, et c’est là la seule donnée du problème qui se travestit en un elle. La table sur laquelle sont posés les verres est un pont. Vétuste ouvrage. Sans fondations, sans barrières, sans rambardes, sans charme, juste une rivière où personne ne s’aventure tant qu’il ne s’est pas assuré d’y avoir pied.
La fille lui parle. Il continue à la regarder mais le malaise s’est déjà enveloppé autour de lui. L’ennui a creusé un trou puis l’a jeté avec elle, au fond, sans rien pour remonter, la seule issue est de crier mais Arvad est des bien éduqués, il ne sait pas crier.
L’âme muette, il parle, répond, mais sur le circuit du vrai contourne les vérités. Visière baissée, Arvad se contente de dialoguer.

En face.
Toute seule, elle refait le monde, parle de libertés menottées, de voyages espérés et d’idées envolées. Toute seule, elle prend de la vitesse pour s’empaler contre un mur, celui où Arvad se lamente sans même concéder la moindre expression à son visage devenu solide au fil des minutes passées à ses côtés.
Il se saisit de son verre, le porte à ses lèvres, boit puis le repose doucement sur la table pour être sûr de ne pas faire trop de bruit. Il ne veut pas la déranger. Surtout pas. Sans savoir pourquoi, il attend que ça passe. C’est long mais tout début est suivi d’une fin, alors, ses yeux faussement perdus dans les siens, il fait mine de l’écouter. En vrai, il laisse les mots filer. Il aimerait être un mot, pour le plaisir de s’envoler, de s’échapper sans avoir à se justifier.
Les virages se succèdent mais, dans un bolide à pleine vitesse, les airbags ne sauvent pas. Ils explosent, la tête les accompagne, les imite, s’offre un dernier voyage sans atterrissage. Elle se prend pour Prost mais son avenir se calque lentement sur celui d’Ayrton. Arvad s’écarte, frôle les graviers puis, au dernier moment, la laisse passer. Virage de trop, freinage décalé, miss pilote ne peut plus freiner. Crash annoncé.

– Tu m’emmerdes.

C’est 1994, c’est Saint-Marin, c’est Tamburello. La courbe qui devait rapporter gros mais qui finit par l’amener tout en haut. Un peu trop haut. Six tours et puis s’en va. La colonne de direction cède, la monoplace s’encastre, fume puis s’arrête. Un défilé d’images anime sa tête, elle n’est pas certaine et lui demande de répéter. Arvad n’aime pas répéter, ni même prêter sa main à une personne en danger. Mais, pour s’assurer que la scène ne puisse être rembobinée, il répète, comme un dernier vœu exaucé.
– Tu m’emmerdes.
Puis d’en rajouter.
– Ce que tu me racontes, ça m’emmerde, ça m’ennuie, ça me fatigue, ça me donne même plus envie de te regarder.
Il cherche son prénom.
– …
En Vain.
– Tu me fais chier. T’as dû me raconter un tas de conneries, un paquet de choses inutiles et, involontairement si ça peut t’aider à te relever, je n’ai même pas retenu de ton prénom. Allons-y, c’est quoi ton prénom ?
Uppercutée, le visage rougi, gênée, elle répond. Des larmes accompagnent un « enfoiré » à peine murmuré. Arvad de se lever, de lâcher un billet pour régler puis de s’excuser. Arvad n’aime pas les larmes, surtout sur les joues d’une femme.
– T’es pas elle. T’es pas le bon virage.
Le soleil persévère. Arvad a chaud. Se reposer, s’évader. Tout zapper. Il se laisse bercer.

Elle le regarde, ne comprend pas, insiste, le retient par la manche, l’oblige à s’expliquer. Arvad lui rend son regard, pose une main sur la table, sort une cigarette puis l’allume.
– T’as tout pour toi. T’es 1991, un grand chelem mais une France Gall loupée, un accident d’amour. Un tube de variété. J’aime pas ça la variété, c’est toujours dépassé. Ça plaît, ça se répète et ça finit toujours par aussi mal vieillir qu’un fruit frais dans une corbeille d’homologues plastifiés. Ça décore mais avec le temps, ça se détériore, ça se jette, ça s’oublie et très vite nous lasse. Tu me lasses déjà.
– Arvad…
Il la coupe.
– Je sais, je ne t’écoute pas, je suis un idiot, je ne veux pas entendre ce que t’as à dire parce que j’ai peur de comprendre. Comme si comprendre changeait quelque chose. Comprendre, c’est fuir, c’est l’indicible, l’innommable. Comprendre, c’est une perte de temps. Si tu comprends, tu t’emmerdes, tu foires ta vie. Comprendre, c’est n’avoir aucun projet. C’est mettre une étiquette « fragile » sur un tas de choses qu’on ne veut pas casser par peur de devoir jeter. Moi le fragile, je le casse, je le piétine, je le jette du quinzième étage, je veux que tout éclate mais, après, je répare. Avec des regrets, y a rien de mieux pour réparer.
Je sais pas pourquoi je t’explique tout ça, t’es pas celle à qui j’ai besoin de raconter tout ça. Je sais même pas ce que je fous là.

Sur la table, le cendrier laisse s’échapper les restes de fumée du mégot qu’Arvad vient d’écraser. Il ne la regarde pas, lui tourne le dos puis part. Toujours assise, elle le voit s’éloigner, ne lui court pas après pour le retenir. Elle croit comprendre.
– J’te dis pas au-revoir
– Tu pourrais Arvad…
– Ni bonjour, ni au-revoir. Le factice ne m’intéresse pas. Les débuts et les fins m’emmerdent. Je ne regarde jamais le début et la fin d’un film. Ce qui compte, c’est pas le cadre, c’est le dedans. C’est à l’intérieur que tout se passe. Le fascinant d’une montre, c’est son mécanisme, pas l’heure qu’elle affiche. L’heure, elle te met soit en retard, soit en avance, une histoire de temps. Idiot, tu regardes les aiguilles alors que juste derrière, c’est de la mécanique, du temps sous vide, de l’ennui qui humilie ses copines aiguilles. J’aime bien ça le bel ennui, celui qui berce, celui qui s’apparente aux silences. Tu vois, tu m’aurais peut-être jamais parlé que je t’aurais sûrement pu t’apprécier. Y a fallu que tu parles.
– Tu fuis Arvad. T’es qu’un con et tu fuis.
Cerné, les mains presque déjà derrière la tête, proche des aveux, il se détourne du sujet, l’ironise pour mieux l’éviter.
– Innocent, je plaide non-coupable. Regarde bien, tu peux tirer mon visage et mes traits dans tous les sens, le sosie de Dreyfus que je te dis. Le même…
Dubitative, le temps en réaction, elle se passe la main dans les cheveux. Une fois, deux fois, puis reprend la parole.
– Tout ce que tu voudras, j’ai du mal à tout saisir mais je t’en prie, arrête de mater mes nichons. Faute de mieux, offre-moi un au-revoir dans les yeux.

Arvad hésite. C’est pas son genre d’hésiter. Quelques longues secondes passent durant lesquelles il revient sur ses pas, le regard dans le vide, les idées mélangées, le temps de se rappeler qu’Ayrton n’a jamais freiné mais accéléré pour ne pas percuter l’obstacle de plein fouet.
Ses yeux s’extirpent du vide qu’ils avaient en point fixe. Lente reprise de conscience au milieu de la chaleur frappante et des nuages depuis trop longtemps absents. Le visage couvert de sueur, avant de s’en aller sans la regarder, ni la saluer, il répond.

– Circuit non-homologué. Je peux plus freiner. T’es bien trop droite, t’es un mirage, un faux crash. Tu n’as rien d’un virage.

 

senna

Expression

À côté de moi, qu’est-ce que je fous là ? Un parfum de foulard, une vague idée de toi, une virgule à laquelle on voudrait ajouter quelques lignes juste parce que la ponctuation nous fait chier. Les faux mystères ont en répondant qu’ils emmerdent. Tu n’es peut-être qu’un point, une histoire à laquelle on s’attache alors qu’on sait que le début précède d’un tout petit rien la fin. Ou, peut-être, tout le contraire, un paragraphe qui se multiplie en d’autres et qui façonnent une histoire. Un récit qu’on aime lire en laissant les pages se tourner parce qu’on a envie d’une suite.
Tu te souviens ? L’imagination fait qu’on entretient un truc factice, un goût d’’illusion, une bouffée d’auto-persuasion. Et, très vite, l’on s’aperçoit que non, de diverses façons, les idées n’ont même pas le courage de se mélanger, s’entremêler ou même se confronter. Le pacifisme en patrie, j’ai juste en vœu que tu prennes les armes, pour tenter le combat. Une idée, c’est se battre, prends moi cette putain d’arme. S’il faut, devant moi, pose-la. Que la bataille se nomme Verdun ou Alesia, peu importe qui l’emporte, perdre est un outil pour donner au mot gagner à peine plus de légitimité.
Tu te souviens ? Lâcheté, images floutées. Bouteille messagère, océan à la vague précaire. Rapidement, je me perds, mens, fais écran d’espérances. Sans savoir où mon ancre se plante, je me mords l’intérieur des lèvres, me dis que c’était bien, que j’aurais pu saisir les cordes descendant en rappel. La pensée sécuritaire, la sûreté qui semble t’apeurer, ose te risquer. J’accepte de chuter d’une falaise, pas d’une vallée au nom de malaise.
Puis la parole, tu te souviens ? Loin d’être ton point fort, tes mots cachés, jamais utilisés.
La peur du oui, le silence en réponse, l’éloge de l’absurde parce qu’il rassure. Le oui qui effraye au point de ne rien dire. Silence. Et pointent des mirages à l’horizon. Si tu joues avec les décisions, moi non.
S’enfuir, mentir. Se taire, se soumettre. Ignorer, se voiler. Expliquer, converser. Un peu partout rouillent des pièges à loup, des pièges qui stoppent une course, des crans qui déchirent les chevilles, qui font que l’on vacille. Les éviter, ralentir, résister, essayer. Au bout, vaguement, les aiguilles tournent. Je veux bien abandonner cette course, marcher pour mieux situer où je pose mes semelles usées, t’écouter pour mieux avancer. Mais parle, signale le premier virage, ne fais pas du silence ton arme. Arme risible, dépassée, au charme sans audace.
Tu te rappelles ? Un souvenir, un écho, le retour d’un cri porté bien haut.
Il y a les routes rapides, aucun son, aucune décision, on les paye car tout presse.  Il y a les routes plus fébriles, plus tactiles, plus à même de se faire mélanger les bruits. Il y a les chemins pavés de oui et de non, ceux qui riment avec décisions. Il y a les chemins à tracer, les dispendieux, ceux-là sont sûrement les plus réussis mais ils ne sont jamais silencieux.
Tu te souviens ? Une main dans une autre, sans penser à autre chose. Ta tête pourrait hocher, ça me plairait. Elle pourrait se balancer d’ouest en est puis faire le geste contraire, refuser n’a rien de mauvais. Tu pourrais hisser et faire flotter un pauvre drapeau pour me faire monter là-haut, les vents le feraient quelques fois se mouvoir, je m’en foutrais, j’ignorerais, ça m’emmerderait, j’oublierais.
Je pourrais insister. Le joli, l’intrigant, ton cul m’attireraient mais pas le muet.

 

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Mauvaise trajectoire

J’ai cette migraine, cette petite chose incrustée dans la tête, ces mots emmêlés qui résonnent en rappel, ces échos qui font que je me souviens que tu es belle.
J’ai ce petit truc dans la tête, un bout de ferraille, de plastique ou je ne sais quoi. Pour dire vrai, je n’ai pas le courage de regarder mon reflet, celui que le rétroviseur peut à tout moment me donner. Je n’ai pas mal, je me contente de ne pas toucher, de plisser les yeux et d’attendre qu’on me sorte de là. Ma seule douleur est d’avoir peur. Peur de ne plus jamais tenir la main de la seule personne à qui je voulais bien la prêter, peur qu’on m’appelle un peu trop tôt pour voyager au pays où flotter est une loi sans gravité.
Du sang sort de l’entaille qui couvre mon cuir chevelu puis, lentement, me coule du front au menton mais, tu sais, même si je tangue, je me rappelle.

Déjà trop de minutes que je tends l’oreille, déjà trop de temps que je n’entends pas venir les sirènes. Peu à peu, mes souvenirs se font soupirs, la date de péremption expire.
Il fait à peine jour et encore trop nuit. De la rosée vient se poser puis s’évaporer du pare-brise. Pupilles fatiguées, je peine à suivre les gouttes ruisseler et s’engouffrer dans le verre fissuré. Le goût du sang se faufile à son tour dans ma bouche pour y irriguer mes nombreuses plaies.
Au loin, le soleil se lève. De près, mes yeux se ferment. Ton sourire, ma mémoire qui n’arrive plus à te voir, les souvenirs qui s’effacent avec ta voix qui reste ma meilleure compagne. Les pointes et les paroles mauvaises à dire s’évanouissent, je pense avec le sourire. Je t’oublie, de nouveau mes yeux se plissent, mes rides blessées se font Nil, le cœur se fatigue mais bat toujours le pas pour imiter nos danses compliquées; celles où je te marchais sur le bout des pieds, celles où je m’excusais, celles où j’inspirais sur ton épaule l’odeur de nicotine mélangée à celle du parfum que tu portais, celles où j’ai regretté de ne pas t’avoir plus proposé. Je ne me souviens pas, seule ta voix reste avec moi, seuls tes sons parviennent à tenir à peu près rangée mon armée d‘avenir décimée. Imposture en armure. Bouclier transpercé, épée cassée, espoirs fissurés.
L’espoir à peine voilé, corps échoué, radeau brisé, maquillage estompé, tes traits ont coulé. Je me suis accroché, les digues ont cédé. Ile déserte, je n’attends plus aucune aide, plus rien ne sert de sonner l’alerte.
Je me répète ton prénom, l’épelle de manière erronée, commence à divaguer. Je regarde la plaine comme si elle était une mer. Des vagues de souvenirs se travestissent en oublis. L’ancre est jetée, je me laisse sombrer.
Tu te souviens le lycée, les idées brouillées, les armées de cœurs dessinés pour libérer ton sourire alors assiégé par ta fascinante timidité. Ta voix en exutoire, je n’ai que des cris pour tenter de te dire au revoir.
Je tousse, crache, mélange tout puis finis par être lucide. Enfin, je lève le menton et regarde mon reflet, celui d’une approximation sur laquelle spéculent des illusions. Un tiercé gagnant non validé, un braquage raté, une vision qui peine à saisir l’horizon, une main qui en serre une autre sans conviction, un chiffon blanc au bout d’un fusil, une excuse griffonnée à la craie un jour de pluie sur le mur durant la récré.

Autour de moi, plus rien ne bouge. Le moteur laisse s’échapper encore quelques fumées, seul le vent qui souffle sur mes plaies parvient à m’apaiser. J’aurais préféré la paume de ta main, la politesse de tes caresses, la cordialité de ton doigté, l’indulgence de tes phalanges à outrance. À défaut d’espérer, je me contente d’imaginer. Mes souffles s’espacent, je ne panique plus, j’ai compris. Je peine à déplacer mon regard mais parviens à le poser sur mes mains encore accrochées au volant. Elles tremblent. Je n’ai plus froid, je n’ai plus peur, je pense déjà à ce marbre recouvert de fleurs.
Je pense à l’avant tout en sachant que l’après s’apprête à disparaître, je me dis que j’aurais pu éviter tout ça, qu’avec un peu de chance aucun arbre ne m’aurait coupé la trajectoire, que mes proches n’auraient pas eu à pleurer dès la nouvelle donnée, qu’aucun ami n’aurait eu à regarder ma tombe anachronique au milieu de ce cimetière statique, qu’aucun amour n’aurait pensé à m’accompagner parce que je l’aurais soudainement quittée. Je me demande pourquoi.
Sérieusement, un platane ? Juste à cet endroit, dans ce virage ? Je porte mon regard vers le haut et me demande comment le mec posté là-haut va bien pouvoir justifier de m’infliger une sortie de piste aussi médiocre. Tu t’ennuyais, c’est ça ? Je peux comprendre tu sais. Je n’ai plus aucune once de lucidité, c’est d’ailleurs ce qui me fait te parler…

Le temps passe, les réponses ne se font pas. Comme moi, elles s’évaporent, interrogent. Je me questionne, pense aux amis qui vieilliront avec cette plaie. Certains décoreront le cimetière, d’autres préféreront se taire ou écrire que des deux ils ne peuvent se défaire.
Le temps manque, je ne veux pas l’occuper à pleurer. Je refuse de m’apitoyer, alors, trivialement, je pense à papa et maman, à leur fils aîné, à leur fille, et, surtout, je pense à elle. Je l’imagine inquiète, perdue, en colère, le regard noir, les nerfs entrant en guerre, la faucheuse en adultère.
Je m’apprête à quitter tout ça. S’il faut dire la vérité, je ne suis pas vraiment prêt. Vingt-et-un grammes s’échappent, le céleste me happe. Vingt et quelques années, je fais déjà partie du passé.

Une dernière fois. Je m’excuse, inspire et profite. Une dernière fois. Mes mains se figent, mes doigts se crispent, mon regard se fixe. Une dernière fois. Sans savoir si ce sera tout noir ou si j’aurai la chance de vous revoir, je me laisse partir.

Déjà deux années sont passées. Les platanes continuent de grandir tandis que sur le marbre, les fleurs se fanent.

triv

Il faut que je te dise

Il faut que je te dise.
Tu n’es pas encore partie. Alors, timidement, j’en profite. Du bout des doigts, je fais s’abaisser le bout de mon crayon pour faire s’élever les souvenirs qu’à jamais nous partagerons.
Je ne connais de toi que ce que tu as bien voulu me dévoiler. Un passé est plus facile à cacher qu’à partager. Sûrement as-tu décidé de le dissimuler pour mieux partager ce que le présent nous offrait à chaque jour passé à tes côtés.

Tu es d’une décennie éloignée, je viens d’une autre au temps plus rapproché mais qui mérite beaucoup moins de respect. De tes prières, tu as su nous sauvegarder, nous la famille que tu as su éduquer. J’aurais aimé que l’on puisse en parler, en discuter pour connaître ton secret, celui de savoir comment il se peut de toujours avoir su m’impressionner. Une posture, pudique nature, au service de ceux qui t’entouraient malheureusement à ce jour un peu éloignés. Ceux-là te regardent, fiers d’avoir été accompagnés jusqu’au bout par tant de bonté et de charité. Toi qui n’as jamais rechigné à te plier en quatre, ces plis qui ont appelé ceux qui se sont dessinés petit à petit aux coins de nos sourires. De rictus en éclats, nos rires naissaient autour de toi parce que tu savais nous faire oublier les idées tracassières qu’à l’époque nous aurions dû avoir honte de faire naître car outrancières. Toi, le mérite en héritage, j’espère qu’un jour je partagerai ne serait-ce que la moitié de ta sagesse qui n’a d’égale que ton grand âge.
Toi la passagère silencieuse, toi la passion de l’autre presque pernicieuse. Toi que longtemps j’ai observée, toi que j’ai encore un peu plus admirée. Toi, l’image d’une femme tranquille, toi le portrait d’une femme dévouée à l’évangile. Toi qui avait l’élégance à chacun de tes mouvements, toi qui a su me faire comprendre que la géométrie se faisait beaucoup plus jolie quand elle se traduisait par des rides.
Je n’oublie pas le cache-nez que tu m’obligeais à porter lorsque je t’accompagnais à reculons rendre visite au curé, curé que j’avais froissé en faisant un signe de croix inversé. Déjà, je ne respectais pas les croyances que toi et ton aînée, main dans la main, partagiez. Mais, déjà, le soir venu, je priais pour que cet au-delà auquel vous aviez espéré puisse exister, rien que parce que vous l’aviez mérité.
En rentrant de cette église aux tons gris et salis, en compagnie d’une sœur et d’une seconde, nous nous empressions de te retirer tes bottes qui, de mon alors bas-âge, paraissaient munies de talons d’une taille infinie. Je tirais sur leur bout, tu faisais gigoter celui de ton pied, puis, la botte faite d’un cuir teinté et joli, se retirait de ta jambe au collant jamais filé. D’un coup, par la force de mon entreprise, je me voyais projeter en arrière. Alors, je tombais sur les fesses et riais. Enfin, cela signifiait l’heure de manger. Enfin, tu nous faisais aller chercher le pain dans la pièce d’à côté. Pièce en temps normal réservée à notre papy, son lieu de travail et de trouvailles où résonnait le son parasité de sa radio toujours allumée. Pièce décorée d’un parquet où glisser nous amusait, pièce où mes souvenirs sont ancrés, pièce de laquelle je revenais parfois en ayant volé un petit pain pourtant bien caché pour le petit déjeuner du lendemain qui s’annonçait. Un petit déjeuner où l’on se régalait de la confiture que toi et mamie aviez confectionnée. Faute maintenant avouée, je laisse un sourire m’envahir, mais, à l’époque, je pensais que tout cela était risqué alors qu’avec le recul je ne me rappelle pas qu’une seule fois tu m’aies disputé. L’éducation par le respect, celui que pour toi j’aurai à jamais.

Après m’être en douce goinfré, je revenais, posais le pain dans son entier sur la table que tu venais à peine de dresser, je m’asseyais et, seulement, papy allumait la télévision pour qu’ensemble nous nous informions sur ce que le JT voulait bien nous diffuser. La première chaîne faisait l’affaire. Peu importe, je ne faisais qu’écouter. Mes yeux, eux, étaient occupés à observer l’élégance bornée d’une paire de dames aussi différentes que resplendissantes. Mamie servait la salade, papy s’acharnait sur la télécommande qu’il avait peine à maîtriser puis, toi, naturellement, tu remplissais nos verres, t’assurais que nous ayons tous nos serviettes, te préoccupais que tout était au mieux pour que nous puissions partager ce repas sans avoir à nous disperser. Un tracé du bout d’un couteau bien aiguisé sur le dos de la baguette que j’avais préalablement rapportée et, enfin, le repas commençait.
Sans encombre, nous finissions de manger, débarrassions, donnions les miettes aux pigeons, puis filions à la cuisine pour t’aider toi et mamie à laver toute cette vaisselle alors empilée. Il faut l’avouer, et même si tu avais dû l’observer, la plupart du temps je m’occupais à mimer de ressuyer. Mes sœurs grondaient, mamie rouspétait. Tout cela se légitimait mais, toi, tu avais ces petites phrases pour tout désamorcer, ces petits mots qui faisaient de moi le petit rusé qui s’épargnait des tâches qu’il aurait pourtant fallu me contraindre à effectuer. La ruse est restée et, malheureusement, la fainéantise l’a accompagnée. Ah, si un jour je pouvais accomplir toutes les tâches pénibles que tu as dû effectuer le long de ta vie. Toi, la travailleuse. Toi, la grande tante que j’espère avoir rendu heureuse.

Petit à petit, les souvenirs s’estompent mais leur particularité est telle qu’ils sont faits pour être rédigés, ressassés et pour que chaque nouvelle génération puisse en profiter. Un jour, si l’avenir me le dit avec un grand oui, j’ai l’espoir de pouvoir raconter ô combien tu as permis à chaque membre de notre famille d’être grandi, et, auréolé d’une sagesse héritée de la personne que tu étais. Une sagesse synonyme de fierté. Je souhaite qu’à la simple pensée de t’avoir côtoyée, la génération qui viendra à me succéder puisse voir un sourire parcourir mes joues alors parsemées de larmes de fierté accompagnées de cette tristesse qui déjà me blesse.
Si ce n’est à mon enfant, alors je raconterai à mes nièces et peut-être neveux, que leur grande tante
me laissait parfois gagner au nain jaune pour éviter que je retourne le plateau d’un élan de mauvais esprit de perdant. Petit à petit, je leur raconterai qu’en grandissant, je me suis rendu compte que même si quelques défaites s’étaient faufilées au milieu de mes innombrables victoires volées, la plus grande de ces défaites aurait été de ne jamais te connaître.

À ces enfants, je raconterai nos après-midis dans le jardin de la maison de famille. Jardin parsemé d’arbres fruitiers, d’une grande allée, d’un tuyau d’arrosage que seul papy pouvait faire usage, de cachettes innombrables où mes sœurs et moi aimions nous aventurer, mais surtout un jardin où se trouvait un potager. Un potager où se battaient haricots, radis, tomates, prunes, cerises, courgettes, framboises, salades et autres fruits et légumes par-ci et par-là plantés dans une terre que j’adorais humer dès lors que papy l’avait arrosée. Je raconterai aussi les longues matinées agenouillé à vos côtés, les genoux enfoncés dans la terre, les mains couvertes de gants troués et de couteaux bien aiguisés pour retirer des différentes allées les mauvaises herbes qui s’y trouvaient. Le soleil tapait, mes doigts fatiguaient mais jamais je ne me serais stoppé avant que toi et mamie n’ayez terminé le même travail du haut de vos quatre-vingt années.
Je raconterai aussi que j’avais fait la promesse de continuer à venir vous voir mais, qu’avec le temps, l’adolescence et les péripéties qui n’excuseront jamais mes absences injustifiées, je n’ai pas tenu une parole que j’aurais pourtant dû faire priorité.
Arrive alors le temps des regrets,  celui sur lequel j’aurais dû insister. Ce temps perdu qui nous a vus nous éloigner. Les années manquées, puis celles qui ont succédé où je ne peux que m’en vouloir de n’avoir pas su réellement te remercier.  Années éhontées.
Je raconterai aussi, pour faire sourire, qu’il m’ait arrivé de voyager, de t’envoyer une carte pour te dire le soleil ou le temps mitigé de l’endroit où je me trouvais, je me rappellerai alors cette fois où je t’avais rapporté une bouteille des caves de Porto. Bouteille que tu t’étais siphonnée en compagnie de ta sœur aînée le temps d’une journée. Je me rappellerai qu’il n’y a que l’âge qui fait que l’on peut profiter, qu’il n’y a qu’en atteignant constamment les souvenirs qui sont en train de s’effacer que l’on a le droit de continuer à boire autant qu’à penser.

À ces petits, je raconterai que je suis comme eux, que je ne grandirai probablement jamais parce que trop bien dans le monde où ta main et la mienne se tenaient. Alors, je raconterai qu’à égalité avec mes deux autres grand-mères, tu étais de celles que je préférais. Je raconterai aussi qu’encore cette année, j’ai oublié de te souhaiter ton anniversaire, la fête des grands-mères mais, et surtout, que j’ai oublié de te raconter à toi toutes ces choses car, excuse pudique, j’ai l’idée que ces mots-là doivent être rédigés et contés sur papier pour être appréciés.
Il faut que je te dise, j’hésite entre pardon et merci.

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Toi, Charlie et moi.

(lettre à un assassin)

Toi le lâche,  l’ignoble, celui qui a fait d’une religion ce qu’elle n’est pas, toi qui cagoulé tires sur des personnes seulement couvertes de Unes, toi qui endoctriné, armé de kamalgamechnikovs, a tué du génie, toi, l’anonyme en quête d’une patrie, toi, ton nom rimera avec l’oubli.
Toi qui crois que l’histoire ne retiendra que le son de ton arme, détrompe-toi, le seul souvenir qu’elle gardera n’est autre que l’impact inverse que ton acte aura. Toi qui ne défends des idées qui n’ont pas même une once d’humanité, toi qui ne sais que protester armé, toi, tu apprendras derrière les barreaux dans un livre d’histoire que seuls les fusillés restent gravés dans le marbre à jamais.
Toi qui as voulu punir le génie, le peuple français en se rassemblant t’a montré qu’il n’est pas dans le déni et qu’il est uni. Toi le martyre d’un fondamentaliste pour groupies, tu ne resteras pas impuni.
Toi qui tues un homme déjà à terre, toi qui crois que c’est comme cela que tu feras un heureux dans le ciel, toi, tu saisiras un jour qu’un coup de crayon fera toujours plus de tâches que celles que tu as laissées sur les pages d’un journal.
Toi l’idiot qui a pensé que réussir rimait avec faire mourir, c’est en colère que je m’adresse à toi, l’homme sans patrie. Si là-haut quelqu’un t’accueille, alors pense bien que c’est d’un enfer libraire que tu vas devoir faire ton logis.
Toi l’incapable, toi le misérable, permets-moi d’oublier qui tu es et de faire de mes artistes préférés mon goût de liberté.
Toi qui as voulu impressionner, te montrer en justicier, toi, attends-toi à ce que les seules impressions que tu laisseras seront celles qui feront de toi l’idiot du village, celui qui muni d’un bonnet d’âne pourra se faire lire des pages satiriques d’un journal qui ne mourra pas. Un journal qui fera de toi une chose illusoire.
Toi qui donnes des nausées au pays, sache que c’est uni qu’il te vomit. Toi l’indigeste personnage, nous avons bien compris le message. Pour toi, la presse continuera de ne pas être sage. Rien que pour leur rendre hommage.
Toi que je tutoie même si tu es au nombre de trois, car il n’y a que les grandes personnes que l’on vouvoie. Messieurs Cabu, Charb, Honoré, Tignous, Wolinski et Oncle Bernard, je vous remercie mais ce n’est qu’un au-revoir. Crayonnez et planchez sans relâche car beaucoup espèrent qu’il y aura de la lecture lorsque notre tour de vous rejoindre viendra.
Toi qui n’es rien, sinon un assassin qui passe pour un crétin, je t’écris et je signe. Je suis Charlie.
Je suis Charlie

L’oubli

Une date de début de janvier, un mois où le froid fait que l’on reste chez soi pour cultiver nos pensées. 1921 me paraît bien loin et pourtant je me souviens.
Au souvenir, je regarde un portrait qui n’a plus que l’ancienneté comme réalité. Je me dis qu’elle est belle et aboutie. En somme, une photographie réussie. Mais ce bout de papier glacé, aussi précieux que j’ai le palpitant rugueux, ne me la ramènera pas. La est un elle. Elle est celle  sans qui je n’aurais pu échanger quelques bouffées d’air avec ce mélange de tout et rien sur lequel je m’efforce à fouler le bitume. Un planisphère devenu faux frère, un monde au goût de sans elle.
Au souvenir, son amoureux la regardait comme un coffre-fort dont seul lui avait la clé, une clé jumelle d’autres qui en faisaient un trousseau. Précieux lot. J’enviais ce regard  et ce sourire qui lui répondait.
Un jour qu’il descendait la rue sur sa bicyclette, les cheveux au vent, les pensées entremêlées, il l’avait vue. Coup de frein improvisé, frayeur aérienne puis semelles à terre pour la regarder de plus près. L’idylle était née.
Il me parlait culture, potager, histoire, philosophie et français, elle me parlait cuisine, église et gymnastique. Au souvenir, de mon jeune âge, je retirais ses bottes pour la soulager des talons qu’elle faisait mine que jamais ils ne la torturaient. Fallait voir ce sourire, prix d’une classe sauvegardée. Enfin, signe de croix inversé et messe terminée, je m’asseyais, posais mes mains sur la table et attendais qu’elle revienne de la cuisine. Œil affamé versus repas soigné.  Quand elle s’abaissait pour me servir, j’apercevais sa poitrine décorée d’un grain de beauté. De mon maigre pécule d’années, je comprenais que ce grain de beauté serait un trouble, une légion, un esquisse élégante et indélébile.  Du moins, jusqu’à ce que la faucheuse vienne à ma rencontre me conter sa pénible chanson.
Au souvenir, enfant amoureux et un peu trop chéri, je regardais son amoureux me reprocher d’engloutir bien trop vite un repas si finement préparé. Alors, au fil des semaines qui se plaisaient à s’écouler, machinalement, mes papilles dansaient le tango en compagnie de cette cuisine étoilée.
Le temps faisait son chemin. Elle se mit à vieillir mais, toujours le raffinement en reflet, elle illuminait mes journées que l’ennui avait pris en otage.
Toujours au souvenir, patiemment, l’admiration en monopole, je l’écoutais et lui consacrais la plupart de mes regards. J’en étais à me demander comment cet amoureux avait fait pour la séduire, comment il avait fait pour la garder et comment il faisait pour à chaque repas la faire sourire. Si j’avais pu le jalouser, je l’aurais fait. Mais l’amoureux, partageur, me chuchotait de jolis mots que je n’avais plus qu’à glisser à l’oreille de sa femme.
Parfois, du haut de ses quatre-vingt années et celles qui suivaient, elle me laissait l’accompagner à la gymnastique. Sur un tapis, je gesticulais avec mon corps peu enclin à la discipline puis je m’arrêtais et encore une fois la regardais. Pour l’imiter, je tentais quelques figures improvisées et non-maîtrisées qu’elle s’empressait de qualifier de performances de piètres qualités. « Cesse de faire le nigaud » qu’elle me disait. Autorité qui faisait de moi un gosse charmé. Alors, je me contentais de l’observer, ça me plaisait de la voir se contorsionner mieux que la chose raide que je pouvais être.
Au souvenir, lors du retour, toujours les godasses frottant le goudron, je serrais ma main dans la sienne, fier de ce bout de femme. À notre arrivée, dès la porte franchie, je courais, montais les marches de l’escalier par trois et allais raconter à son amoureux ce que j’avais vu. Alors, nous partagions notre fierté de l’avoir en commun.
Au souvenir, le soir venu, elle m’expliquait que son amoureux aimait dormir dans des draps froids. Alors, pour ne pas le froisser, elle glissait une bouillotte de son seul côté du lit toujours bien fait. Enfin, elle ralentissait le pas pour venir me coucher en me suggérant de prier pour qui je le voulais, m’embrassant et me souhaitant de faire de jolis rêves au côté de Morphée. Les paupières closes, je l’entendais discuter avec son vieil amoureux dans la chambre voisine. Vieille bobine, de celles qui nous contaminent. Je me laissais bercer par leur rire puis le silence se faisait un. J’en profitais pour remercier le monsieur d’en haut, auquel je ne croyais pourtant pas, de m’avoir offert quelques moments avec cette femme débordant de choses que j’aimais plutôt bien.  Invitation au sommeil.

Un matin, l’esprit sur le porte-bagage mais les jambes fatiguées, l’amoureux se faisait la malle. Dernière marche trop haute pour le patriarche, celui qui fit d’une encre noire mon arme principale et mon seul véritable héritage, celui qui fut pour moi le seul sage, cet homme-là dessinait son dernier voyage sans même emporter le moindre bagage. Dignement, l’humide des larmes ruisselant sur les épaules des uns des autres et, le futur manquant d’imagination, simplement, nous le pleurions. Impuissants, nous le regardions une dernière fois puis le laissions s’évaporer au pays des regrets.
Sablier retourné, temps figé, plus rien de légitime pour la retenir. Naufragée d’un passé dont elle ne voulait pas se séparer, elle aussi s’enfuyait. Un voyage dont elle ne reviendrait pas, une escale au pays des souvenirs oubliés, là où la lucidité est un truc rare, une chose illusoire.
Sa mémoire, île prisée parce qu’apatride, était déjà faite de failles mais, ce jour-là, elle implosait. Un peu comme pour l’aider. À son tour, elle pointait l’abandon en horizon. Peu à peu, un sosie la remplaçait et ses souvenirs s’effaçaient. Peu à peu, elle nous quittait, s’isolait puis, une journée, ne laissant pas le temps au soleil de se lever, finissait par rejoindre celui dont elle avait besoin pour poursuivre son chemin, celui dont elle ne voulait pas lâcher la main, celui qu’elle avait disputé parce qu’il ne l’avait pas attendue ce jour où il avait disparu.
Les semelles plantées dans les graviers, je les regarde à nouveau se côtoyer. Des larmes coulent et, apaisé, je lui parle en supposant que maintenant elle se souvient du petit garçon qui l’avait tant admirée. Seul avec elle, une dernière fois, je lui fais promesse qu’aucune femme n’aura de rimes égales. Enfin, je termine de lui raconter quelques sottises que j’ai en souvenirs, ceux que la maladie a fait s’effacer et qu’il m’était impossible de lui rappeler avant qu’elle ne parte rejoindre celui qui en avait fait sa dulcinée.

À chaque début d’année, un souvenir, celui qu’à cette date une dame était née. À chaque quatrième jour de janvier, je me rappelle que l’oubli est une maladie dont j’ai appris, appris qu’une dame se construit mais qu’un mal muet suffit à la détruire, suffit à la priver de souvenirs qui font sourire.
Elle est partie. Il reste les oublis. Je m’en prends à la maladie.
Au souvenir, toi, lâche et imprévisible, maîtresse en fourberie, je ne manquerai jamais de me rappeler que, d’une aube à une autre, tu as fait de moi l’unique naufragé d’un îlot trop grand pour ne pas être partagé. Toi qui fais qu’une parole devient frivole dès lors qu’une personne, victime de ton aléatoire caprice, n’enregistre plus parce que tu la lui voles. Toi à qui je n’ai que mépris à offrir. Toi, qui, peut-être après quelques années que tu auras laissé défiler, viendras me cueillir.

Mémoire d’une maladie qui m’aura appris que l’encre des souvenirs n’a rien d’indélébile.
Mamie est partie. Elle a oublié de nous prévenir.

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J’accuse

 

Ne t’approche pas, surtout n’ose pas.
Si tu savais ce que tu es, si tu savais tout ce que je tais en moi pour préserver ce peu que tu es, ta seule pensée serait de me remercier.
Ne t’approche pas, la poudre risque de s’enflammer, d’exploser, au risque de te voir éparpillée en morceaux qu’aucun n’oserait toucher car personne ne saurait que tel bout est de toi, incapable de reconnaître tous les « tu » que tu as créés. Oublie la mauvaise idée de faire naître l’étincelle du peu de lumière qui t’éclaire.
Je t’ai vue marcher, fouler le pavé, sourire comme si tu n’avais pas honte de venir salir l’horizon qui s’offrait à moi. Je t’ai évitée, j’aurais pu faire de toi une empreinte sur la pierre usée se trouvant sous tes pieds, te balayer comme une rafale de vent proche des océans, te cracher au visage pour me rendre meilleur le paysage.
Ne t’approche pas, la rage s’attrape comme ça. Ne traverse pas une rue en haussant le visage. Non, ne fais pas ça. Reste loin, loin du monde sain, celui qui te paraît si lointain parce qu’incapable de s’accoupler au tien.
Ne t’approche pas, goûte à la ciguë, fais d’elle ton issue. Toi le spam, toi la chose qu’on n’aime pas, qu’on ne regarde pas mais chose contre laquelle on ne lutte pas car l’on se demande à quoi rime ce toi. Une publicité, un mensonge bien ficelé qu’on estime avec pitié après l’avoir baisée.
Le comptoir, devant moi, des histoires, du facultatif, mais il en faudrait plus pour que mon verbe soit abusif.
Je suis sali, il faut que je t’oublie. Tu es un souvenir, ces choses-là brûlent sitôt qu’on les ravive.
Ne t’approche pas, règle ton histoire, fais une croix en bas d’une page, celle où il est écrit qu’aucune autre ne suivra, celle qui te dit que tu as grillé autant de jokers que de ce fait tu seras perpétuellement un roman de  guerre.
Mais une guerre ne se gagne pas, elle se perd ou ne se gagne que lorsqu’on accepte de la perdre, de la perdre sous le modèle de Phèdre. Tu es elle, l’amour criminel, l’aveu d’une faiblesse pour finir par s’empoisonner parce qu’il est devenu impensable d’assumer cette pensée éhontée.
Mais une Phèdre sans Racine est un brouillon sans saveur, à peine une fleur, une rose sans épine, à peine une bouffée de nicotine, une once de morphine, un liquide épais venant s’agripper sur une veine telle une ronce que l’on estime à peine. Une haine. Un tronc imberbe de feuille sur lequel on brûle les âmes qui entendent des voix, celles qui sont propres à Jeanne, celle pour qui berner pour rassembler était un art.
Ne t’approche pas. Non, n’essaye pas. Ne provoque pas. Si ce n’est moi, le destin se chargera de te faire comprendre le pourquoi. Force toi, assume toi, provoque toi, construis enfin ce  « toi » qui t’abritera des pluies acides qui puisent leurs idées perfides dans le lac pour lequel tu as bâti un barrage, celui où flottent tes outrages et où gît ton peu de courage.
Tout n’est pas fait pour être expliqué, ni pour être vérifié, mais tout est réuni pour faire éclater une vérité, même si tu te tentes à la dissimuler. Il ne reste qu’à trouver l’artificier, si seulement ton prénom pouvait rimer je l’aurais couché sur ce papier.
Un jour faneront les pétales de la fleur qu’à chaque fausse identité tu refais naître pour mieux paraître. Un matin où le temps se sera fait beau, tu te tromperas de vase et glisseras un tonneau des danaïdes pour accueillir cette fleur illusoire qui préside. Privée d’eau, la jolie fleur s’épuisera puis s’éparpillera pour se décomposer là où personne ne regardera. Amoureux, malheureux ou soucieux taiseux, face à la débâcle, selon d’où l’on assiste au spectacle, peu importe, enfin les nuages auront rendu les oracles.
Ne t’approche pas, ne recule pas. Funambule depuis trop longtemps, tente la traversée sans filet, inspire ta fierté, fais d’elle Thésée, fondateur d’une cité, puis expire des excuses à l’assemblée venue t’observer comme on jette un regard à l’accusé présumé.
Tu n’es pas coupable, tu es une fable. Une flèche décochée sur un arbre sur laquelle flotterait un message, celui qui te demanderait d’être charitable et d’avouer tout autour de toi cette vérité, ce toi à peine condamnable tellement il fait naître l’effroi, ce toi qui doit enfin déclarer à ses fausses amitiés que  cette fille à l’allure de mirage a menti pour ne pas être méprisée, ce toi qui n’a au passé comme au présent rien de pardonnable. Breuvage enivrant mais infâme sur lequel est collée une étiquette où l’on fait la lecture d’un ingrédient au nom de naufrage, conservateur couvrant un parfum qui diffame.
Maintenant, approche et regarde. L’âme dreyfusarde, l’injustice ne trouve plus sa place, réhabilite moi, puise et fore pour trouver ta part de Zola, toi la fille à l’âme fuyarde.

 

j accuse

Agora

Tu es grande, tu es mince, on dirait un mannequin. Tu es brune, plus petite, plus jolie, plus théâtrale, plus rien ne me fait mal. Tu es drôle, me renverses, je te regarde, je crois que j’aime et frôle le sol. Tu es normale, tu es banale, j’aime aussi ça. Tu as le cheveu ondulé, des tonnes d’idées, ça me plaît. Tu me contraries, c’est puéril, tu te regardes le nombril et bizarrement je t’apprécie, je suis séduit. Tu te fringues comme les rideaux tissés de mamie, ça te va bien, tu me rends dingue. Tu es rousse, ça me rend fou, l’amour aux trousses. Tu as les cheveux courts, des bottines en cuir, un chapeau qui prolonge ton joli cou, quelques-unes de mes paroles maladroites te font déjà la cour. Tu as le cheveu châtain, pour moi daltonien ça ne diffère pas trop du brun, des lunettes posées sur ton joli nez en trompette, des fossettes qui rendent mon sourire bête quand sans t’écouter, je te regarde juste me parler, obsédé par tes yeux bleus grisés.
Tu es un musée, un lieu où chaque œuvre est là pour être regardée, mais interdit d’être touchée. Parfois, je vole l’objet. En profiter le temps d’une soirée, te dire des choses, l’osmose fait qu’on ose, l’alcool fait qu’on décolle, le matin fait qu’il n’y a pas de lendemain.
Tu es un « tu » multiple, des noms de filles, autre chose, une différence qui fait que je tangue, mais tu n’es pas.
Tu n’es pas une rupture. Tu n’es pas un anneau dans l’oreille, assez gros, assez lourd pour qu’à chaque journée résonne un rappel. Un cercle vertueux, une récession en bout de chaîne, une dépression, un Kondratieff dans l’oreille pour que je me souvienne.
Tu n’es pas un œdème, un truc qui te rappelle que tu es à quelques pensées du repos éternel, à quelques coups de pelle d’un séjour prolongé sous terre.
Non, tu n’es pas tout ça. Tu es celle que je croise, que j’apprivoise sans même le vouloir, que j’aime parce qu’on nous dit comment faire. Mais, très vite, je lâche l’affaire. Tu es celle que j’observe sans verve. Peu importe ton prénom, je n’en ai qu’un intérêt primaire, je veux juste celle que tu n’es pas. Celle pour qui j’aurais pu clouer le christ, bétonner les contours de mon âme pour qu’elle coule sans jamais revenir du pays où aimer voulait dire trahir. Je la veux elle pour lui dire de se taire, un deuil d’orgueil.

Aparté qui complait, au milieu d’une pensée droitement dirigée. Et celui qui nous regarde, qui se délecte de tout ça, tu es qui toi ? Tout et son contraire, incapable de prendre parti dans une guerre qui n’a rien d’objectif pour le sans-avis que tu as en patrie, parce que guidé par tes couilles qui ont trop peu servies, asservies dès qu’une jolie fille te fait un sourire et te prends pour un journal intime. Grillé, zoné, illusoires syllabes enchainées en soirée, apprends à penser, signe l’arrêt de cette prise collective en pitié. Zappe le corps d’athlète, lâche les haltères, c’est la tête qu’il faut muscler, amer gage de personnalité.
Aparté terminé, écoute puis lis, toi le faux ami, fils du mépris. Enfant aux pensées vidées, aux idées couillées. L’inverse aurait pu te servir, te sortir, te sauver de l’affront que tu te fais.
L’avenir, c’est répéter. Aparté terminé.

J’observe un objet qui aurait vécu, qu’on oserait à peine déplacer de peur de le casser, fragile pour l’éternité, aussi poussiéreuse qu’ennuyeuse, un meuble quelconque sur lequel n’importe qui se poserait, une fille seule, une fille-meuble.
Une commode aux innombrables tiroirs, le contenu en discontinu, un hommage à ta vie de fille volage.
Ça fume, ça boit, ça vit, ça ne s’interdit pas et, pourtant, ça fait semblant de sourire quand il faut échanger un regard, échanger une parole est devenu trop dur pour une lâche. Alors quoi ?
Dis-le, viens le voir, le sage est là. Il t’écoutera sans te croire, l’oreille il tendra quand même pour toi.
Au fond d’un puits où tu sens les ronces qui te piquent et t’agrippent, tu oses dire, tes regrets, tes erreurs, ta folie. La main tendue, le sage t’aide à en sortir. Retour en lumière, tu lâches sa main et fais promesse d’oublier dès que le lendemain se pointe. L’aveu en éphémère, la vérité comme ulcère, aussi vague qu’une pensée perdue en pleine mer, dis-leur qui tu es à ces faussaires, penche-toi, ne tombe pas, et glisse-leur à l’oreille le mensonge que tu es.
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Pute est un métier, ne te force pas à le saloper. Force ta main à un peu plus trembler quand il faut la lever pour jurer, pour qu’enfin transparaisse que mentir est devenu pour toi un papier où est mentionné contrat à durée indéterminée. Montre ta paume, jure, avoue. Moi je sais. Les preuves signées, rien ne sert de les exposer, de vive voix tu les convaincras mieux que moi. Le mal n’est pardonnable que s’il fait ses aveux en haut lieu, là où les amis verront enfin que toutes mes fables étaient justifiables. Mens pour ne pas pleurer. Peu importe, savoir n’est pas gratuit, paye le prix.

Parfois, j’aimerais que tu partes, que tu ne reviennes pas. D’un simple au-revoir, j’irais planter quelques remords autour d’une plaque de marbre sur laquelle des âmes mensongères viendraient se recueillir alors qu’elles n’auraient rien compris du toi tout juste parti.
Maître en lucidité, la pensée irraisonnée placardisée, je me convaincs que le pire qu’il puisse t’arriver n’est autre que de côtoyer l’avenir que tu t’es créé. Celui bâti sur une armature jolie mais rime de torture.
Le soufre en patrie, les soupirs en compagnie. Si l’aveu n’est pas public, tu mérites.

Imposture sur le retour. À contre-jour, l’ombre montre l’impure.
Si une promesse tu peux tenir, fais celle de ne plus jamais revenir, reste le souvenir d’une mauvaise idée qui ne veut plus rien dire.
Évite-moi, vomis-moi, salis-moi, mens de moi, n’assume pas tes derniers envois. Mais, utopie expirée, laisse-moi le plaisir de fouler le pavé d’une ville qui peut se passer du peu de dignité que tu pourrais lui apporter, laisse cette ville respirer. Si tu es incapable de te révolter, délaisse et pose ce pavé. Profite de cette trêve pour signer devant tout le monde une paix. La liberté ne peut s’acquérir que lorsque  les révolutions sont jumelles des excuses du passé, quand elles sont pensées et assumées.
Une vérité qui s’isole est plus crédible qu’un mensonge en porte-parole.
pavés

Voyage en naufrage

 

Si tu veux. Tu es une église, une prière, une croix, un espoir glissé dans la flamme d’une bougie, un cierge qui s’éteint, qui oublie.
Regarde de plus près, l’esprit vierge. Si tu desserrais l’étau de tes paupières, tu y verrais un cimetière, un illusoire alimentant l’infernal bûcher des damnés, des coupables à la vanité insupportable, une âme qui s’immole avec l’idée de paraître moins folle.
Si tu veux, convaincs le monde, fais-lui montre de ta perception, celle qui te donne raison.
Regarde de plus près, le reflet dit vérité, les fautes avouées emprisonnées. Les mensonges tiennent, s’épongent puis, au jour venu de ma décision, retomberont, te couleront. Au-revoir ambitions, au-revoir trahisons. Vérité au pouvoir, salutations.
Si tu veux, assumer veut dire adieu, synonyme pauvre d’un à jamais qui n’a rien de précieux. Fuir pour ne pas dire, s’échapper comme si rien ne s’était passé.
Regarde de plus près, tes yeux fuyants, tes mots tremblants, ton sommeil faussement brillant. Ton échappée, regarde. Regarde cette croisade au goût de mascarade.
Si tu veux, le semblant en lieu de palpitant, les inventions en invasion, le sourire en patrie.
Regarde de plus près, le cœur qui lui-même s’écœure, les belles phrases qui te font croire que tu montes sur pégase mais sous lesquelles tu t’effaces, on appelle ça le rationnel. Et puis ce rictus, une victoire à la Pyrrhus. Regarde bien, tu ne convaincs plus.
Si tu veux, fière d’être mensongère, les secrets cadenassés, sécurité en trompeuse amitié, le costume d’une fille maladroite au sourire indélébile, idée juvénile.
Regarde de plus près, celui pour qui pardonner résonne avec jamais, seul, coincé avec tes vérités, à savoir que ta meilleure amie est une lame de rasoir, une goutte de sang pour imiter une amitié, des pilules qui te rapprochent chaque jour d’une cellule, parce qu’un jour des larmes de sang couleront au crépuscule. Regarde. Observe-toi. Regarde. Regarde.
Prends le soin de glisser un message dans la bouteille que trop souvent tu vides avant sommeil, puis jette-la entre deux vagues, à l’hymne sauvage, histoire opaque d’une eau au goût d’arnaque . Viendra une barque, un radeau, une bouée, une main pour te sortir du malsain que tu as depuis trop longtemps rejoint. Une bouteille à la mer pour exister, mais que tu t’évertues à ne jamais lancer par peur d’être regardée comme celle que tu es. Maîtrise en lâcheté.
Si tu veux, une île déserte, isolée, protégée, là où aucun navire ne peut accoster.
Regarde de plus près, un jour, une marée viendra te recouvrir les pieds de l’écume corrosive que tu as semée. Érosion masquée d’un bout de terre au nom de dignité, une terre abandonnée.
Toi la naufragée.

écume

L’anniversaire

C’était un jour de décembre, le premier jeudi d’un mois froid et glacial, à l’image des années accumulées, des jours sans goût et bancals.
Le temps me ressemblait, maussade, fatigué de tourner en rond, de se répéter et de surprendre pour se montrer. Quelques rares degrés, un vent dont les rafales me fouettaient, des nuages d’un gris blanchi, puis, sans prévenir, une poignée de flocons. Ils étaient là, à tomber sur et autour de moi, à se coller entre les pavés pour mieux les entourer et les mettre en valeur, comme s’il fallait que je les regarde encadrés pour mieux les apprécier. La vie n’est qu’une affaire de cadre. Peu importe l’œuvre, l’artiste, la main fragile qui la dessine. Peu importe. Seul compte le cadre, ce bout de bois recouvert de feuilles d’or ou d’un simple bois vieilli et usé mais qui, sans s’en vanter au milieu de la galerie, humble et sympathique, ne payant pas de mine, a vécu, fait le tour du globe pour mieux revenir et se faire chérir par sa patrie. Il est pâle, son vernis se casse et pourtant il se tient droit. Lui, c’est celui dont, fier et curieux de l’avenir et d’autrui, son petit-fils, son héritier, racontera l’histoire. Ce cadre-là, c’est le grand-père idéal, l’aïeul appréciable, celui qui griffonnait de façon maladroite mais qui racontait si bien les histoires. Ce cadre-là, il se transmet, protège et, fidèle, porte les espoirs. Ceux, qu’un jour, le guide des valeurs triomphera sur les paroles mensongères des œuvres belles au regard mais sans âme. Les femmes sont des tableaux aux traits dispendieux, les hommes sont des forêts de chênes. Ancêtres robustes qu’il faut abattre d’un coup de hache inhumain, délaissant et arrachant racines et terre maternelle, bout de bois sculpté le temps d’une vie. Une affaire de patience, de résonance, d’échos attrapés au vol, de mots soignés et répétés, de paupières fermées pour mieux se concentrer et écouter l’œuvre qu’on nous offre d’encadrer.
Parfois, les tableaux brûlent. Parfois, le beau n’est qu’un simple faisceau de lumière qui ne fait que transparaître. L’illusion par le mensonge. L’écran de fumée pour faire rêver, le temps d’une danse, d’un baiser mais jamais pour plus d’une vérité projetée à longue durée.

Les pavés que je continuais d’observer me faisaient penser à un autoportrait. Du gris entouré de blanc, du sombre sur lequel marcher fait mal à la plante du pied. Indignes d’être exposés, à peine frottés par mes semelles usées. La neige, c’est fait pour rêver, modeler, donner un peu de relief à des souvenirs d’une enfance qu’on aurait aimé ne jamais quitter mais qu’on ignore chaque jour qu’elle se rappelle à nous. On grandit vite, on oublie vite, on aime trop vite, on déteste trop vite. On écrit parfois trop vite mais jamais l’on efface. Le passé est particulier, le passé a la plume indélébile.

Le froid commença à me couvrir d’un voile que je n’aimais pas, alors, sans vraiment de poésie à offrir à l’avenir, je fis se chevaucher mes pas sans jamais que l’un d’eux n’empiète sur la ligne sinueuse de l’autre. J’y étais. Devant moi, un bâtiment comme on les aime, le teint vieilli, la pierre taillée d’une main précieuse et humaine, une grande porte, en bois, qui nous invite à entrer et, juste au-dessus d’elle, sculptées dans la pierre, quelques lettres indiquant qu’un musée y avait fait logis.

Je m’avançais. Je connaissais bien ce musée. Un multiple de fois, je lui avais emprunté son charisme pour faire de ses œuvres ma fierté en tenant la main d’une fille, d’une autre ou même d’une inconnue croisée la veille lors d’une soirée arrosée où mon esprit s’était échoué sur les récifs d’une vie agitée, sur le comptoir d’un bar où les vagues névrosées venaient s’écraser pour repartir dès le bord du gouffre touché.
Alors, sans plus traîner à rêvasser, je franchissais le pas du hall d’entrée après avoir enjambé les marches de l’escalier non sans frôler de peu une chute pourtant prévue. Un rendez-vous est une fausse promesse faite au concret. M’y voilà. Sans surprise, la galerie résonne le vide. J’aime entendre le bruit de mes pas, marcher sur mon ombre, fouler l’air et le transpercer d’un geste. Je fais un tour et regarde.
J’observe, apprends et savoure les odeurs du vrai et du faux qui se mélangent. Mon pas lent et hésitant me guide au pied d’une œuvre. Mes yeux restent fixés. Je la connais. Le tableau représente une fille, le cheveu légèrement ondulé, à peine bruni, le cou saupoudré d’un grain de beauté. Une beauté encadrée d’un bois joliment agrémenté d’une couleur qui brille, d’un or au reflet presque trop insolent pour résonner le vrai. Le regard de la fille dessinée me rappelle que j’y ai effleuré quelques coups de pinceau, naïfs mais engagés. Presque trop ou pas assez, selon le recul et l’objectivité que j’y mets. Être laxiste avec ses souvenirs, l’art de se prêter un avenir moins assombri.
Le visage que je regarde est fatigué, enivré par la bouteille de vin presque vidée et posée à ses côtés. Le portrait fait de la réalité un résumé. Je me rappelle. La toile est de moi.

De loin, derrière la foule amassée devant le portrait, j’observe une dernière fois ce public s’émerveiller de quelques traits tristement griffonnés et ratés dont seule la beauté de son cadre fait ma fierté. La foule ne voit que l’image, figée là pour être appréciée.
De loin, derrière l’ignorance massée, je me pose dans le regard de cette fille. Elle fait me souvenir du passé, appelle mon aide, malheureuse, peu à l’aise, sous une plume qui ne lui prête aucun avenir ou alors seulement celui, pauvre et sans saveur, d’être jolie. Un avenir qui ne trouve aucune rime. Pourtant, j’arrive à sentir son parfum mélangé à celui de la cigarette. Une poignée d de secondes suffit à ce que je me laisse enivrer puis, le sourcil froncé, je me ressaisis et relève mon menton venu s’engouffrer dans le col de ma chemise aussi claire que fragile.
La foule continue de se laisser berner par le cadre doré qui orne ce tableau que j’ai fini de peindre il y a déjà une année. Je ne méprise pas cette foule, je la laisse se tromper. Elle aussi, le temps aidant, apprendra et finira d’être leurrée par la bonne et trompeuse qualité d’un tableau précieusement entouré.
Mes épaules se tournent. Une dernière fois, je laisse un courant d’air porter mon regard vers elle puis m’éloigne de la mascarade. Ailleurs.

Ailleurs, pas si loin d’où le monde s’attarde, au fond d’une pièce moins éclairée, se trouve un simple miroir au cadre cassé, usé, au vernis craquelé, l’objet a servi. Je m’approche, m’arrête et m’y vois. Je reste là quelques secondes. Quelques instants qui suffisent à me donner un reflet. Une figuration que je peux sans honte regarder, serein, apaisé, sans la crainte d’être dupé.

 

cadre

Radeau tiré

J’aurais dû te rappeler, te dire des phrases, des mots, une sorte de vérité à l’écho flouté. Tu veux savoir ? Savoir que, pas à l’aise, j’ai remis ma veste pour m’enfuir, me faufiler sous les draps souillés sans même me retourner une seconde fois. Parce qu’il y a eu une première fois. Celle où, de mon regard, je t’ai observée, les yeux fermés, endormie sur l’oreiller, à rêver que j’allais rester. Les songes en garant d’une bague qu’avec le temps j’aurais pu te glisser au doigt. Autel devant lequel on ment, chaste terrain vague. Savoir que fuir est en moi une patrie, une enclave faite de réponses qui rétorquent systématiquement à des oui par la négative, coulée meurtrie de lave en symétrie.
Savoir qu’uni est le mot proscrit, qu’il veut tout dire quand seul un amer parfum se diffuse pour te tenir compagnie.
J’aurais dû te laisser un mot, te griffonner un quelque chose, un bout de papier froissé, une prose osée, des rimes trompeuses mais maitrisées. Le brouillon aurait rimé, les syllabes des mots se seraient entrechoquées, j’aurais fini par te dire que « je » et « tu » auraient fait un pluriel que j’aurais vite barré car trop pressé de reposer le pied là où mes idées m’ont toujours porté. Pays des libertés, frontières écroulées, obsession de plaire à l’autre ruinée. Marie Antoinette sauvée. Adieu le fardeau, celui du bourreau qui se plaît à guillotiner une chose vaguement savourée.
J’aurais dû ne jamais te raccompagner, accepter de te voir pleurer, refuser ce verre qui nous a fait fusionner, te dire sans mentir que la fin de l’aube scellerait le commun d’un avenir au lendemain qui se laisse périr. Je me retiens, serre mes liens, m’emprisonne pour éviter qu’aussi désinvolte résonne la révolte.

Une table, une ligne, un miroir, reflet rasoir, ombre illusoire et impalpable qui ronge l’âme. En rappel des mensonges, pour peu mes narines se saupoudrent de blanc, alors nait une fable. Accusée lève-toi, approche-toi, ici c’est le ban. Direction où seul le coton des nuages supporte mon poids, endroit où la lourdeur du passé ne coule pas, s’ancre mon âme et laisse pleuvoir les soucis construits sur l’oubli. C’est vrai, je suis parti, loin de moi, à courir sur les toits, à l’abri, s’enfuir pour respirer le libre. Carte de crédit, les narines à nouveau talquées d’une teinte opaline, le temps d’un merci, je souris.
Voyageur d’une locomotive aux rouages douteux, d’un billet au prix ruineux. Là, clandestin à te dire que j’en avais envie, qu’en stratosphère, les rails aux effets ondulatoires donnaient un tournis prospère. Guides à la verticale, ne font jamais le même voyage, m’éloignent du je t’aime d’un soir pour m’emmener faire la visite de catacombes aux cœurs dessinés à l’encre de chine, celle qui ne s’efface et ne part que lorsqu’on y appose une flamme, celle qui brûle les doigts, fait fondre une bague.
Tu resteras l’inconnue, l’équation délaissée, celle qui fait fléchir les paupières quand on veut y trouver la lumière. Il reste les souvenirs, la muse, les traits qui accusent le surréalisme d’une idylle. Je te dessine, t’oublie pour mieux te reconstruire, te gomme pour me simuler homme.
Prends une bague, une dague, un parchemin, retrouve-moi, plante-moi pour faire de l’illusoire un espoir. Viens me chercher, me trouver, m’égorger. Jailliront les regrets, ruisselleront  de mes lèvres les effluves du sang, celui d’une plaie, celle d’un baiser.

Trajectoire oblique, prisme toxique.  Mon trait est une croix, une gravure sur le cuir d’une peau pleine de césures, un blâme dont on ne revient pas. Un blâme qui dit rendez-vous là-bas, pays où la main du diable t’invite au bal. Bal des faibles, des lâches qui se construisent sur le mal, le mensonge, la trahison, ceux qui font de l’autre une éponge, une prison.
Pieds foulant galets, pieds ancrés dans mer agitée, à l’oreille me suggère un aller en amertume, me repousse l’écume. Alors, au loin, je regarde et te vois, le visage recouvert d’une dernière vague, c‘est un au-revoir. Un viens me voir pour que j’arrache une dernière fois ton regard, que je puisse revoir ces yeux coupables, cette âme lâche, ce mensonge qui sombre sous les vagues pacifiques, houle tragique. .
Au large, le radeau dérive puis les mains liées de menottes, le bois s’épuise et s’érode.  La casquette du capitaine flotte.

Capture

Mirage

 

J’étais sorti prendre l’air, le vent s’est faufilé sous ma veste, a pris la direction de mes artères qui ont fini sous oxygène précaire. Tu étais là, me regardais prendre le froid puis es venue te coller à moi. Le vent chassait sur mes épaules, celles qui te protégeaient, qui jouaient le mauvais rôle. J’en profitais pour allumer la cigarette que tu allais me voler d’un baiser, j’en sortais une autre pour que partout l’on soit couplé.
Une autre, presque aussi jolie que toi, une brise qui s’enroulait autour de moi, un boa aux envies noires qui rampait pour monter les marches. Une à une gravies, mon cœur aurait pu être pris. Mais elle n’avait rien de toi, l’infini ne s’égale pas. Je quittais son regard pour le tien et priais déjà pour que mes regrets soient tamponnés « excuses acceptées ». Trop tard, eau goût nectar.
Les yeux ancrés dans les tréfonds de mer culpabilité, là où les yeux n’ont que le noir pour promouvoir les couleurs de leurs fables faites d’espoirs inaccordables. Je me suis à nouveau posé dans les tiens, je les sentais miens, déjà j’aurais voulu grimper et crier je t’aime sur le toit embrumé des souvenirs que l’on fabriquerait. Ceux qu’on n’avait pas eu le temps de modeler, ceux d’un passé écourté, d’une preuve d’amour ensablée, d’un trésor qu’une armée de soupirs couvrirait, d’un coffre où seul ton nom serait la clé. Tu m’as giflé, c’est un sourire contrarié que j’ai esquissé. De là, je n’ai plus jamais cessé de le cadenasser. Tu sais, le truc qui fait du mille tours minute quand il bat, juste parce qu’il te voit.
Des mots échangés, des syllabes pour reculer, on a fini par des onomatopées, histoire de pouvoir homologuer nos statuts de fusillés. Pour toi, ma patrie, les yeux emmurés, l’impact des balles jusque dans l’estomac où un nœud s’était fait pieu. Un nœud qui voulait dire je le veux.
J’ai oublié. Ta voix, ta mauvaise foi, ton désir de moi, tes envies de me dire au revoir. J’ai oublié. Viens, tiens-toi droite, relève-toi et dis-moi, dis-moi que tu es lasse, que tu gardes la face. Moi pas. Moi je te regarde, je ferme les yeux mais je te vois. Tu n’es plus là mais je t’observe, loin de toi, l’amertume en morphine, rempli d’ineptie, la verve alexandrine en porte-plume.
Je noircis du papier, rien ne m’amuse, tout m’abuse, sans accepter l’au-revoir, une brise d’air, ma muse, mon illusoire, mon trajet, mon foutoir, celle pour qui mon annulaire se serait fait roi.
Dans tes yeux, les flammes d’un endroit, aux adieux, tu ne devrais pas être là. S’évaporent tes mains, tremblantes et moins dures que les barreaux sur lesquels elles se cramponnent, sur lesquels tout est aphone.
J’ignorais ce que je faisais devant ce foutu toi. J’avais mal, me traînais sans vraiment fouler ce trottoir, juste avec l’envie que tu détournes le regard. Partir loin de moi, loin de ce que tu avais fait à cet homme-là, ce garçon qui me rappelle moi dès qu’il s’approche d’un miroir, s’effraye et s’enlace pour accepter que réalité est la rime de claustré, voyou sous les verrous, dette de sûreté.
À nouveau, je te regarde, je suis lasse, repars, tête basse. Je ne t’en veux pas, tu n’es juste pas moi. Un jour tu verras, un jour tu les fermeras, tes yeux noisettes aux rétines salées par la marée qui t’a trop souvent emportée. Toi, la noyée pour qui je n’ai su être qu’un navire déjà coulé. Enfin, tu rêveras. Au terminus, tu descendras. À la fin, tu verras, la chance que c’est d’être un mirage. Une idée qui n’a pas d’âge, une pensée que l’on boycotte comme flotte un parfum qui pour moi est le tien.

 

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Aller en détours, retour improvisé

 

 

Tu te rappelles ? C’était un jeudi matin appartenant à un novembre vieux d’un an. Nous avions partagé l’oreiller pour la dernière fois, l’osmose comme pansement d’ecchymose, en imitant la veille où nous avions momentanément stoppé nos querelles. Tu te rappelles ?
Moi je me souviens, ton regard malicieux, ta peau délicieuse, ton grain de beauté outrageux, ta sueur emprunteuse, ton parfum sinueux, ton sourire d’amoureuse. Tu t’es levée, tu as fumé à la fenêtre, au loin je voyais tes fesses dénudées et m’en contentais. Tu as écrasé ton mégot entamé, a enlevé mon seul gilet qui te couvrait, t’es rhabillée et m’a remercié avant de m’embrasser. Et puis, tu es partie.
À nouveau, je t’ai croisée. À nouveau, me regarder ou me reconnaître, un signe de tête étaient un péché. Tes yeux clignaient et fuyaient, le temps pour que je me souvienne, d’un toi, d’un nous, d’une haine, d’une peine.
La distance, comme excuse intérimaire, a servi de barrière. Ni approche, ni téléphone, ni encre sur feuille blanche, l’épistolaire et le satellitaire aux oubliettes, tu étais loin, le moi en forçat du rien.
Un souvenir, une brèche au milieu des artères, un cancer. Un manque, une toxine, valeur d’esthète en rappel qui inflige famine aux pensées autres que celles avec ton nom en étiquette. Une idée noire et versatile que j’aimerais saupoudrer de couleurs indélébiles.
À travers la serrure, tu le vois, le moi, il ravale l’écume des overdoses du passé devenues bordures de ses lèvres, remparts qu’avec l’espoir, piqure de rappel, l’on détruira.
Catapulté sur terre réalité, poussières en couverture, je m’approche, j’ébauche une esquisse de toi, j’embauche Satan pour savoir, j’emploie la vérité comme clé, je me fais ruine pour l’avoir, l’espoir qu’un jour tu reviendras, qu’enfin ton parfum de nouveau tu partageras.
Rideau tiré, l’acte sans toi ne débutera. Pas de spectacle, seul l’écho des cris illusoires, celui de la peur de ne jamais te revoir. Et sonne le glas, armada de regrets qui voguent ici et là.
Si près de la chute, je continue, me bute, me laisse cueillir par la brume. Loin de toi naissent froid et brouillard, l’opium m’enfume. Ce n’est plus un manque, c’est une dépendance.
Le souvenir d’un jeu, d’une oie perdue, prise entre le labyrinthe et la farine, de galets qui font mal aux pieds, d’une pierre en forme de palpitant,  de pêches aux poissons déjà décédés, de bousculades devant un océan spectateur de destinée, de vieux bateaux attachés sur un quai au futur artificier, d’un surnom, hommage d’un fumiste poète, fait de bougies éclairant la pénombre d’un appartement où gît mon ombre, mémoire d’un balcon, évocation d’une lettre première des miennes enneigée et entourée d’un cœur tracé du bout de ton joli doigté, je me souviens aussi de sa réciproque avec un « a » à l’intérieur.

Paire servie

Réflexion bancale.
En marchant, je pensais. Ce n’est pas ce qui m’allait le mieux, je ne crois pas que c’est ce qui me faisait réellement mettre un pas devant l’autre mais j’aimais me sentir perdu au milieu de pensées confuses qui n’aboutiraient jamais. Moi, Arvad Raegusti, j’aimais croire que la vie était une fable.
J’en déduisais que l’amour, c’était comme une paire de chaussettes, de leur durée de vie à leur vétusté programmée, il y en avait toujours une qui s’égarait. Alors, pour ne pas continuer à marcher le pied nu, on en enfilait une autre, jamais pareillée mais idéale pour dépanner. On s’en contentait puis, un jour, elle venait à se trouer. Une dernière fois, on la palpait maladroitement avec nos doigts et, une fois de plus, on la remplaçait tout en sachant que quelque chose ne collerait pas, qu’à son tour elle disparaîtrait. À nouveau l’on se dispersait.
Je m’égarais trop souvent. Trop souvent, j’en arrivais à me poser sur un banc, à baisser la tête puis à regarder mes chaussettes non assorties. Je grillais une clope, me laissais cueillir puis enivrer par la douce odeur du goudron et de la nicotine. Le tabac était fidèle, il ne m’avait jamais fait de promesse mais était resté à mes côtés dans les moments les plus compliqués. Certains faisaient d’un chien leur projet longue durée, de mon côté le tabac suffisait.

Sur mon banc, je constatais. La vie était une machine à laver géante, un tambour qui faisait du mille tours minute pour effacer les tâches dont elle nous avait souillé. Etre propre à tout prix, il ne faudrait surtout pas que l’on se balade une tâche sur la cravate au milieu des buildings. Le règne du tout aseptisé dans son entier mais, à l’intérieur, on n’hésite pas à se dégueulasser. Porno à outrance, publicités sexualisées, putains acclamées, télé réalité à son apogée, société pervertie et approuvée. Le monde dans lequel je vivais me donnait l’envie de le fuir, de lui dire au-revoir et d’en oublier même l’existence à l’horizon du soir venant.
Courageux, je le regardais dans les yeux puis finissais par m’enfuir. J’ouvrais les yeux, sortais de mes pensées et rejoignais la réalité. Je rentrais, mangeais et me reposais.
– « J’ai mal aux pieds. Porte moi s’il-te-plaît. »
– «  Je veux bien mais t’as un peu trop insisté sur la crème glacée ces derniers jours. Pas sûr que je puisse supporter le surplus ma chérie. »
– « Conn… Enfoiré ! »

J’aimais bien la titiller, la taquiner pour la faire râler mais, le soir venu, quand les lumières s’estompaient et qu’elle me demandait de la porter pour l’emmener jusqu’au lit, je m’exécutais. Les bras bien cramponnés, le dos contracté, à mon insu, je la faisais se cogner une ou deux fois aux murs du couloir qui séparait le salon de la chambre. Elle se plaignait, je lui offrais un sourire amusé. Enfin, comme pour faire oublier l’aspect chaotique du trajet je la déposais délicatement sur le lit encore fait puis l’embrassais. Le voile noir du soir tombait puis nous recouvrait.
Les nuits se succédaient,   je m’en contentais.
 

Virée nocturne.
Le temps passait sans se soucier de toute chose qui l’entourait.
Un début de soirée empreint de banalité, une valse d’assiettes cassées s’organisait. Sans trop comprendre d’où la dispute prenait sa source, je subissais. Au front, une fille aux mains tremblantes et aux sanglots illimités. En face d’elle, moi, penaud, pas bien décidé à me faire dédicacer les joues de marques rouges. J’esquivais les coups puis, peu à peu, lui demandais de m’expliquer.
Un mot trouvé dans un carnet, un mot doublé d’un numéro. Un nom de fille, une autre. Les larmes se multipliaient tandis que je tentais maladroitement de m’expliquer. Non sans avoir tenté de me justifier, je me retrouvais nez-à-nez avec le mauvais côté de la porte, le côté fermé. Sans réaction, je restais planté devant la poignée sans oser la toucher. Deux minutes s’écoulaient et la porte s’ouvrait. Mes affaires venaient m’accompagner. La porte claquait à nouveau.
Le cul posé sur ma valise, j’aurais pu prendre le temps de lui expliquer en glissant un mot sous la porte que le numéro de cette fille était celui de la bijoutière, celle avec qui je m’entretenais pour bien choisir la bague que je voulais passer à l’annulaire de celle avec qui je voulais passer le reste de ma vie, celle qui venait de me claquer la porte au nez.. Mais, dans l’impossibilité de me justifier, j’attendais sans trop savoir ce que l’avenir me réservait. À priori, je devais me trouver un logis et de quoi me sustenter mais, bizarrement, rien de cela ne me tentait. Je me relevais, plaçais mon poing à quelques millimètres de la porte d’entrée, prêt à toquer puis, lâchement, abandonnais l’idée.
À mains nues, fabuliste, on creuse un trou en quête d’un trésor puis, le temps passant, on s’aperçoit que l’on vient de creuser une tombe.
Lentement, je descendais les marches de l’escalier dont le bois grinçait puis me retrouvais à la rue. Les centres villes m’avaient toujours captivé, j’aurais pu y passer des heures pour y profiter de la chaleur et des odeurs mais là où je me trouvais, le centre-ville n’arrivait pas à m’exalter. Je prenais ma valise par la poignée et m’en allais. Je ne savais pas vers où me diriger, peu importait, je fuyais.

Sans arrêt.
Peu importait, je foulais les trottoirs, y usais les roues de ma valise puis soudain m’arrêtais, fatigué. Épuisé d’aller nulle part, je décidais de ne plus marcher et de me laisser guider par ce que le destin m’offrirait. Je levais les yeux et tombais sur la gare à quelques mètres de là. Je me forçais à y entrer, m’approchais du guichet puis achetais un billet. Le prix importait peu lui aussi, ce que je voulais, c’était partir, loin d’ici, loin de l’hystérie, du bruit et des rumeurs d’amour implosant. Fuir une rupture, par peur.
L’esprit ailleurs, j’attendais patiemment sur le quai qu’un train daigne s’arrêter pour m’emmener et me sortir des griffes du passé. L’horloge protégeait d’une fine plaque de verre les aiguilles qui y tournaient méthodiquement à l’intérieur, je les regardais, jamais essoufflées, toujours prêtes à recommencer les mêmes choses quelle que soit la journée. Voir le mécanisme se répéter me berçait puis finissait par m’ennuyer. Je me levais, jetais un œil à mes bagages puis à leur tour les abandonnais au bord des rails et m’échappais, encore une fois. Sans un mot. Les adieux et moi, on ne s’entendait pas.
La pluie ne s’arrêtait pas, elle me fouettait le visage et j’aimais ça. À défaut d’une gifle, mes joues se laissaient griffer par les gouttes d’eau qui n’en finissaient pas de tomber. Mes yeux se fixaient sur les pavés que je voyais défiler pendant que je marchais, au rythme de mes pas, au son de mes fins talons s’entrechoquant avec la pierre mouillée. Je regardais l’eau couler, suivre le chemin que le caniveau lui dictait puis, je la suivais. Une bouche d’égout se trouvait à quelques pas de moi, je m’en approchais, la soulevais pour enfin m’y engouffrer.
 

Liberté égouttée.
Des gouttes d’eau se détachaient du plafond sombre puis tombaient sur mon visage. Je ne l’essuyais pas. Comme envoûté par le bruit du courant et des cascades que le lieu abritait, je continuais d’avancer, un pas devant l’autre, sans me soucier de ce qui pouvait se passer dans le monde d’en haut.
L’humidité commençait à me couvrir d’un drap que je n’appréciais pas, je me secouais pour m’en débarrasser mais elle restait, accrochée comme une cape dépourvue de son amie l’épée. J’avais les inconvénients et pas les avantages. Une fois de plus, peu importait. J’étais mouillé et m’en foutais. Soudain, un bruit vint m’interpeller. Un de ces bruits peu rassurants quand on est seul face au vide laissé par le silence devenu absent. Le bruit reprit, je pensais percevoir le bruit du verre cassé. Sûrement une bouteille de lait qui venait de finir de voguer en percutant violemment une pierre ou un objet plus fort et solide qu’elle. Tout de même tendu, je continuais d’avancer en tentant de ne laisser s’échapper aucune fragilité. Un peu inquiet, sans lanterne pour me guider, je me retournais à la moindre sonorité qui ne m’avait rien de familier. Les égouts regorgeaient de bruits non-familiers, je faisais des tours sur moi-même par dizaine et enfin entrapercevais une lueur venue de l’extérieur. Je m’approchais. Je comprenais mieux pourquoi les égouts étaient un lieu délaissé, je décidais à leur tour de les quitter, de les fuir pour ne plus jamais y retourner.
Assez rapidement, je m’agrippais à l’échelle qui se trouvait devant moi, mes mains bien cramponnées dessus, je levais un pied, puis l’autre et enfin arrivais au niveau d’une plaque d’égout que je soulevais. Je passais la tête à l’extérieur, la foule déserteuse ne me remarquait pas. Je poussais sur mes bras puis enjambais le trou laissé par la plaque soulevée. Enfin, je posais mes mains sur le pavé froid et mouillé de la route et me relevais. Trempé, l’idée de fuir me passait et, petit à petit, je faisais le chemin inverse de ma journée. Nonchalamment, je me dirigeais vers la gare, y retrouvais mes bagages, les trainais sur les trottoirs tandis que le vent me glaçait un peu plus le sang. Je poursuivais ma croisade puis finissais par me retrouver en bas de chez elle.

Main couplée.
La nuit avait eu le temps de tomber. D’où je me trouvais, je levais la tête et apercevais de la lumière chez elle. Elle était encore là. Je forçais la porte du bas faite d’un vieux bois puis montais les marches une à une, l’escalier grinçait toujours, rien n’avait changé.
Je m’approchais de la porte de son appartement et, cette fois, moins lâche et malgré quelques hésitations, j’envisageais de toquer. Mais avant, je prenais soin de bien respirer, il fallait calmer le palpitant. En me calmant, je tendais l’oreille et l’entendais. Elle pleurait. J’avais rendu malheureuse une fille à qui je voulais passer la bague au doigt. Je me demandais par quel mécanisme j’avais pu en arriver à user de tant de lâcheté. La peur d’une réponse péremptoire, préférer la blesser plutôt que d’attendre. Sans laisser un peu plus le temps s’éparpiller, je toquais.
Quelques secondes suffisaient à ce que je vois la poignée se tourner puis, elle et son chagrin venaient me rejoindre sur le palier. Elle me voyait trempé, désordonné et une paire de chaussettes à la main. Surprise et entre deux sanglots, elle me demandait :

– « Tu fais quoi avec ça dans la main ? »
– « Le numéro dans le calepin, c’est la… »
– « Je sais, j’ai appelé… Je m’en veux… »
– « Je suis désolé, j’ai mer… »
Elle me coupait
– « Peu importe, mais… Vraiment… Tu fais quoi avec ça ? »
– « Elles sont assorties… »
– « Qu’est-ce que tu me racontes ? Je comprends rien. »
– « Rien, laisse-moi entrer, épouse-moi et je t’expliquerai plus tard.»

pp

SERGUEÏ

Je n’avais pas de lunettes teintées de noir dérisoire, je n’avais que des yeux pleins de larmes, des pupilles rougies, du déjà vu coincé dans les artères, de la peine diluée dans mes kilomètres de veines. Sergueï me manque. Sergueï n’aimait pas voyager. Plus jeune, plusieurs amis l’avaient abandonné, quitté. Un coin de route, un arbre, une chaussée qui ne savait que décimer. Trop d’amis étaient partis, la foi de Sergueï aussi.

Je suis dans une église, celle où parfois j’allais déjà tout petit en compagnie de mamie. Elle y entretenait son hymne catholique, je la suivais pour lui faire plaisir, faisais le signe de croix dans le sens inverse du conventionnel, le prêtre me regardait, les yeux froncés et me faisait grâce du blasphème.
Sans vraiment comprendre, je posais une pièce dans la corbeille. Deux petits francs au milieu de nombreux autres, la quête était plutôt bonne. Je venais de me faire pardonner mon péché. L’argent achète tout, même la foi inébranlable d’un curé de petite paroisse.
Petit à petit, en grandissant, je m’éloignais de cette église et apprenais à réfléchir sans que celui qu’on appelle dieu ne me dicte quelle conduite adopter. Pourtant, souvent, le soir venu, je lui parlais, lui demandais pourquoi mes deux mamies ainsi que papy étaient partis, mais, avec le temps, je prenais conscience que ce dieu-là ne répondrait pas. Il écoute, c’est tout. Je n’insistais pas. Se plaindre ne servait à rien, alors je gardais mes questions pour plus tard. S’il existait, j’aurais le temps de lui en parler d’ici quelques années. À lui d’en décider, son agenda devait être chargé. Il aurait bien un quart d’heure pour un petit bonhomme curieux de savoir. D’ici là, je décidais de jouer à cache-cache. Un jour, il me trouverait et, la défaite acceptée, je le suivrais.
L’église ne me rappelait pas que de bons souvenirs. Quelques mariages, du riz jeté par-dessus les mariés, des promesses mais aussi des pleurs, des larmes d’enfant sur la manche du costume d’un père tenant le chagrin de son enfant face à la mort d’une grand-mère. Ce jour-là, le bras de mon père était un perchoir pour un oisillon qui ne pouvait encore s’envoler en solitaire. Ce jour-là, le bras de ce père portait le chagrin de son enfant, un chagrin aux ailes encore trop fragiles pour prendre leur premier envol, fouler le même air que mamie partie au ciel.
Au milieu de l’église, massé dans la foule venue lui dire un dernier au-revoir, je pense à Sergueï. Je serre les dents, me pince les lèvres, me mords l’intérieur des joues. Je reste debout, comme au garde à vous, Sergueï est devant nous, couché, il se repose. Un air funèbre sort tout droit d’un orgue d’église, cette musique me plombe. Mes joues se creusent un peu plus, mes yeux se ferment, mes paupières tremblent, résistent puis le barrage cède. Des larmes coulent. Je suis depuis un moment dans le monde des adultes mais pleurer me rappelle que Sergueï a bercé mon enfance. Lui qui n’a jamais eu la chance d’être père était devenu au fil des années le second père de nombre d’enfants qu’il côtoyait. Ses blagues, ses genoux sur lesquels on se reposait, sa fausse barbe blanche pour nos premières et jeunes soirées de vingt-cinq décembre.

Parfois, je m‘autorise à lever les yeux que j’essuie maladroitement de mes mains fébriles puis je pose mon regard sur mon père et ses amis. La belle bande, celle où longtemps Sergueï a fait des siennes. Un tas d’anecdotes ont été racontées mais peu me parviennent. Les souvenirs, c’est comme pour séduire une femme, il faut souvent répéter pour se rappeler du cadeau que l’on nous a donné.
La belle bande a le sourire, elle se rappelle aux bons souvenirs de Sergueï comme la fois où la barmaid du bar qu’ils fréquentaient en fin de soirée avait gueulé parce qu’il y en avait encore un qui avait renversé sa bière sur la façade du comptoir alors, qu’en réalité, ce n’était ni plus ni moins que l’ami Sergueï qui, la paresse en compagnie, n’avait pas daigné se lever et avait ainsi snobé les toilettes pourtant pas trop éloignées. Les hommes ne pleurent pas les uns devant les autres. Ils sourient, trinquent à l’oubli, refusent de s’affaisser sous le poids des reliquats de mémoire. Tant pis si ça ne fait pas de moi un homme, je préfère laisser couler ces quelques larmes pour lui dire au-revoir.

Derrière le micro perché sur l’autel, les témoignages se succèdent. Des esquisses de sourires se manifestent, les souvenirs réveillent les images et retiennent les larmes qui ne demandent qu’à rejaillir, ruisseler puis s’éclater sur le sol de l’église. Je n’écoute pas vraiment, je sais déjà tout ce qui se raconte et prends de l’avance en me remémorant les souvenirs partagés plus vite qu’ils ne sont racontés. Le regard dans le vide, j’attends que cela se finisse. De toute manière, tout est fini depuis qu’il est parti, depuis qu’il n’est plus là pour nous faire l’accolade, depuis qu’il n’est plus là à boire son petit jaune ou sa vodka, depuis qu’il n’assiste plus aux matchs du samedi soir, sur les parquets où sa bande a joué et où l’avenir continue de s’y presser pour les imiter. Je suis fier que Sergueï ait été de la famille, fier qu’il ait tendu sa main à mon père pour l’inviter dans la sienne.

Sergueï m’aura appris que le père noël existe et que les souvenirs ne s’offrent pas. Ils s’emballent précieusement, se cachent dans un coin où personne ne les touchera. Ici ou là, petits ou gros, ils sont tous des cadeaux, blottis dans une couverture qui à chaque fois qu’une main la soulève laisse renaître le croquis d’un sourire, le dessein d’une soirée autour d’une cheminée et d’une bonne cuvée.
Sergueï manque à l’appel, il n’y aura plus de fête à la saveur si particulière. Juste celles dont on se rappelle.

 

Je passe devant le cercueil, lève le poing puis reprends mon chemin. La tête basse, mon regard se pose sur le sol de l’église avec qui cohabite la poussière. Les cloches sonnent, le cercueil prend son envol à bord du corbillard qui le mènera à ses semblables. Pour la dernière fois, sans le choix, Sergueï voyage.

poussiere