[BILLET 11] Le Lionel Messi des Robots !


T
out se déroulait normalement. Je ne saurais plus trop vous confesser comment elle avait débuté, mais ma soirée était banale. Et puis, ça a foiré. J’ignore encore pourquoi j’ai allumé ma télévision et suis allé jusqu’à la chaîne dix-huit de la TNT, Gulli.
Je vous explique. Sur la dix-huit, il y avait une émission de combats de Robots. Et pas le truc que tu chies en troisième durant tes heures de techno (l’horloge cédérom, rappelez-vous). On est là en face d’appareils du genre qui peuvent vous crever en quelques secondes. Lance-flammes, pinces coupantes, broyeur, scie circulaire, pics, etc.  Le tout fabriqué par des ingénieurs et autres passionnés dont on ignore tout du corps de métiers. Vous n’en aviez peut-être aucune idée mais « ingénieur » fait partie des professions les plus souhaitées chez les enfants (on y reviendra plus tard).
Métal hurlant, machine fumante, passionnés au bord de la tentative de suicide dès la défaite se profilant… On va faire court, je me suis très vite pris au jeu et mes doigts se sont délicatement désolidarisés de la télécommande.
Vous auriez vu le combat entre Counter Revolution et Tombstone que, vous aussi, vous auriez du mal à l’exposer. En gros, Tombstone, c’est le Lio Messi des robots. Des petits appuis mais une faculté à faire perdre son équilibre à son adversaire puis une frappe rapide, précise, efficace. Alors, quand Counter Revolution est entré dans l’arène, ça a fait trente-sept secondes et pas plus. Et ça aurait pu faire beaucoup moins si le sadisme ne filait pas un peu la trique au proprio de Tombstone.  Un type doté d’une bonne bedaine et d’une paire de lunettes à rendre jaloux bon nombre de types d’Ensisheim.

Mais voilà, gros scandale. Deux combats plus tard, le public se voyait offrir un match d’outsiders. Complet Control versus Ghost Raptor. Une partie entre jeunes promus, entre équipes qui n’ambitionnent pas grand-chose si ce n’est de foutre une râclée à une autre écurie qui se bat pour les places en fond de grille. Pas le top si, coincé dans les gradins, tu veux éviter que l’ennui te pousse à te goinfrer de pop-corn ou autres sucreries déconseillées par ton médecin généraliste. Ce médecin, hier, il t’a parlé.
— Les sucreries, le gras et tout là, faut stopper mon garçon.
— Je mange pas de sucreries…
— Bah le gras et l’alcool alors.
— Ouais, ça se mange. Et bois.
— Bah voilà, faut arrêter.
— Oui monsieur. Sinon ?
— Sinon, mon garçon, vous ne pourrez jamais voir Tombstone ! Le Léo Messi des robots ! Sur Gulli ! Mardi soir !
Sont forts les médecins. Donc, voilà, c’est un peu grâce à ce personnage inventé que je peux vous faire écho du scandale mentionné un peu plus haut.
Ce qu’il s’est passé ? L’équipe du robot Complet Control a installé un cadeau sur ce dernier et le robot Ghost Raptor, comme il aime bien ça les présents, il a bondi et est venu s’empaler dessus. Sauf que, pas malin, il s’est fait prendre au piège, dans un filet dissimulé dans le cadeau. Là, vous vous dites « bien joué Counter Revolution » et je ne vous donnerais pas totalement tort si je n’avais pas connaissance de la suite de l’histoire. Cette suite, c’est que les juges ont stoppé le combat. Bah ouais, le jury a le droit de suspendre un match à tout moment. C’est eux les patrons. Tout le monde a gueulé et, de longues minutes plus tard (je suppose parce que la télévision use de montages, vous savez), la partie a pu reprendre. Depuis le début, parce que rien ne mentionne dans le règlement qu’il est interdit de poser un cadeau sur son robot et d’y dissimuler un filet. Sauf que ce même règlement mentionne qu’aucun élément extérieur aux robots ne doit intervenir dans l’arène. Les deux équipes, sous les yeux de spectateurs fatigués d’attendre (l’émission est montée que je vous dis), ont alors refait leur entrée sous des musiques dynamiques. Un peu comme celles de Joshua et Klitschko, fin avril de l’année 2017 (si vous avez loupé le combat de ce début de vingt-et-unième siècle, c’est par ici : https://www.youtube.com/watch?v=RqcFZqtra3o)

Au final, et après trois minutes intensives d’une lutte enfin équilibrée, c’est Ghost Raptor qui a fini par s’imposer. Les mecs de Complet Control sont donc repartis avec rien du tout dans leur filet. Fallait pas jouer aux plus malins les gars. Un résultat qui résonne comme une « évidence » pour les commentateurs qui annoncent également la fin de l’épisode.

Les veines encore envahies par l’adrénaline, j’ai vécu le truc intensément, j’ai alors zappé et suis tombé sur BFM TV. Il y avait Nadine Morano, candidate aux élections européennes, qui débattait avec Bruce Toussaint au sujet d’Alain Delon. « Cannes : Delon doit-il être honoré ? ». Nadine était pour. Puis il a fallu prendre une voix encore un peu plus grave lorsque le sujet de l’hommage aux soldats morts au Burkina-Faso est venu sur coller sur le pupitre du présentateur. Nadine a donc conseillé aux Français de ne pas voyager n’importe comment. Enfin, la même Nadine a réenchaîné sur les élections européennes. « C’est la fête des mères, ne vous laissez pas guider vos choix ! ». On ne saisit pas trop le rapport.
On s’imagine, un dimanche vingt-six mai, au repas d’une famille du Toulois.
— Eh bien tu ne me souhaites pas ma fête mon chéri ?
— Ah non ! C’est les élections européennes… Alors, tu ne vas pas me guider mes choix môman !
— Ah…
— Eh oui, c’est comme ça maintenant !
— D’accord mon chéri…
Nadine a poursuivi sa soirée en racontant un tas de conneries. Sur France 3 Lorraine ou dans la presse régionale, on a l’habitude. On s’y est fait, quoi. Mais est-ce que les téléspectateurs de BFM TV méritaient ça ? On est d’accord, ils sont passibles de pas mal de choses, mais Nadine… Quand même, c’est costaud.

L’instinct de survie en patrie, j’ai donc appuyé sur la touche « P -» de ma télécommande. Pour tomber sur la première demi-finale de l’Eurovision. Présentée par Manoukian et je ne sais qui. La voix ne me disait rien. Je ne vais pas vous mentir, l’ennui est très vite venu me tenir compagnie. Alors, vous savez, mécaniquement, la télécommande, la touche « P -». En toute logique, j’ai atterri sur la chaîne LCP Public Sénat. Dans le bandeau déroulant, en bas de l’écran, était inscrit « On va plus loin ». J’imagine que c’était le titre de l’émission mais j’ai suivi le conseil et ai appuyé plusieurs fois sur ma copine Pémoins, jusqu’à échouer sur France 5. On y parlait de Monsanto, de l’amende record de deux milliards d’euros, etc. Déjà-vu que je me suis fait la réflexion. Tout le monde savait et personne ne faisait rien. « Pour Monsanto, son produit est faible et sans danger ». Remplacez Monsanto par Balkany et on obtient le même procès. Notre époque est géniale.

Mon doigt a alors dérapé sur la touche « veille » de la zappette. Je sais, ce n’est pas bien. « Il faut éteindre les appareils, dans un souci écologique ». Alors, et peut-être que je vous mens, je me suis levé et ai appuyé avec mon gros orteil sur le gros bouton rouge de la multiprise. L’écran s’est alors laissé envahir par le noir. « Un gros orteil sauve un ours blanc », ça va faire les gros titres, c’est sûr.

Le silence accompagnant le sombre de l’écran m’a foutu une angoisse pas possible. Comment allais-je pouvoir occuper mon temps ?

J’ai d’abord ouvert mon frigo. Il y avait des yaourts, natures. Paraît que c’est meilleur pour la santé que ceux avec des morceaux de fruits. Je les ai regardés, les ai saisis, ouverts, mangés. Après ça, j’ai jeté un œil à ma bibliothèque avec l’espoir qu’un bouquin me donnerait envie. Il était tard, ils me tournaient tous le dos… Alors je n’ai pas forcé. Faut jamais forcer. Ça arrivera quand ça arrivera. Et puis j’ai vu mon ordinateur portable. Je n’ai pas trop saisi pourquoi il était débranché. Je l’ai donc pris entre mes mains, ai appuyé délicatement, comme un pardon, sur la touche « On » et me suis connecté à la toile, au web. Comme à l’habitude, je me suis baladé sur les réseaux sociaux, les sites sportifs et tout un tas d’autres qui m’ont appris plein de choses. L’un d’eux répertoriait un paquet de statistiques invérifiables. Du genre, et j’imagine que vous en douterez à votre tour, « 18% de la population est persuadé d’avoir vu un fantôme ». J’ai regardé à droite, à gauche, au plafond et me suis économisé au moment d’inspecter en-dessous du lit. Faudrait pas faire grimper les stats. Et puis, t’façon, ça n’existe pas. Je ne sais pas si j’ai omis de vous le dire mais la locataire qui habitait précédemment l’appartement est tombée par la fenêtre. Du troisième étage. Vous me croirez ou non, mais je suis persuadé de ne jamais avoir vu son fantôme. Il se pourrait qu’elle soit là, à tenter de m’interpeller à l’aide d’amples mouvements ou de grandes initiatives.  Et moi, pas enclin à me trimballer avec une parabole, je ne vois, ne capte et n’interprète rien.

— Eh oh ! Je suis là !!!! Mais pourquoi il ferme les yeux ce tocard ? Il veut pas me voir ou quoi ? Eh oh ! Réponds-moi… Mais, pourquoi il persiste à fermer les yeux aussi fort et à se cacher sous ses draps ? Attends, il s’urine dessus là ? Laisse-tomber, je vais le laisser tranquille. Fragile le gars…

 Ça me fait penser que cette semaine, dans le cadre d’un article, j’ai croisé une dame. La cinquantaine, un peu plus ou un peu moins. Le sujet du papier était tout autre et, au fil de notre causerie, elle m’a raconté qu’elle avait été maraboutée ou envoûtée, je ne sais plus trop, et que ça l’avait amenée jusqu’en hôpital psychiatrique. Elle m’a aussi glissé que son mari avait voulu la tuer. Trois piges durant. Mais que, par la suite, il était venu s’excuser. Grand seigneur. Bon, voilà, j’ai hoché de la tête et lui ai souri. Un sourire. J’avais trop rien d’autre à lui proposer.

Sinon, une autre statistique m’a interpellé. Une transition ? Pour quoi faire ? Paraît que « 22% des personnes occupent le travail dont elles rêvaient lorsqu’elles étaient enfants ».  J’ai donc pris rendez-vous avec  un moteur de recherche et ai tapé « quels métiers veulent faire les enfants ? ».  C’est pas super français mais j’ai tout de même obtenu quarante-quatre millions de résultats (en 0.47 seconde s’il-vous-plaît). Sur cette quarantaine de millions, et comme j’en ai rien à faire de donner du crédit à ce récit, j’ai cliqué sur le premier lien. Vous me direz, la plupart des personnes censées lutter face au discrédit de l’information usent du même procédé. Bref, j’ai cliqué sur le premier résultat et l’on m’a renvoyé sur le site de LCI. L’article qui y était couché se contentait de reprendre une étude d’un webzine nord-américain (Fatherly). On y apprend que sur cinq cent enfants interrogés (américains les gosses, entre 1 et 10 ans), les réponses les plus citées sont : sportif, médecin, véto, instit, pompier, scientifique, astronaute, ingénieur (je vous avais dit qu’on y reviendrait), designer de jeux vidéo, flic ou « ne sait pas ».  La dernière proposition tient sûrement son nombre élevé de voix à l’interrogation d’enfants âgés d’à peine une année. Les journalistes américains savent tout faire.
— Tu veux faire quoi plus tard ?
Comme le gosse, âgé d’un an on vous le rappelle, saisit que dalle à ce que le mec lui demande, il gueule un « maman » ou un « papa » pour se sortir de là. L’un des parents prend alors le môme dans les bras, lui chantonne un truc doux puis lui glisse à l’oreille :
— Tu sais, mon bébé, ce n’est pas grave si tu ne sais pas. Tu as le temps.
— …
— Allez, crie « maman » pour qu’elle vienne te changer ta couche maintenant.
— Du coup, je coche « ne sait pas » ?  Tente le journaliste.
— Oui, faites comme ça.

A part ça, les gamins de deux piges mettent le métier « animal » en tête tandis que les plus grands, quatre ans s’il-vous-plaît, font de « parent » ou « super-héros » leur favori. L’étude mentionne également que des gamins ont répondu « testeur de matelas », « ninja » ou « dinosaure ». La perle du plus chiant revient à celui qui a répondu « gestionnaire de fonds spéculatif ». Grosse ambiance à la maison.


— Tu sais Mireille, notre gamin à Robert et moi, il est déjà super en avance.
— Ah ben le nôtre aussi, tiens. Il va sur le pot tout seul !
— Bravo. Le nôtre, Firmin, il fait les comptes de la société de son père, le Bernôrd…
— C’pas vrai ?
— Et attends, je t’ai pas dit, il veut devenir « gestionnaire de fonds spéculatif » ! Je peux te dire qu’il est fier le Nanard !
— Et comment !
— Et le tien alors ? Il veut faire quoi le tien ? Dis-y.
— Le mien ? Bah le journaliste a coché la case « ne sait pas ».

La lecture de l’article terminée, je me suis branché sur Game Of Throne, l’avant-dernier épisode la saga. J’ai alors cru avoir malencontreusement appuyé sur ma télécommande et m’être retrouvé, brutale et acerbe sentence, sur une chaîne de la TNT diffusant un programme de téléréalité. Un couple frère-tante s’embrasse tandis qu’un autre, composé d’un frère et une sœur, se parle d’amour (avec du sexe et tout).
Je m’imagine alors avec quelques années de moins au compteur et un journaliste américain qui sonne à ma porte pour me demander ce que je souhaite exercer comme métier lorsque je serai grand.
— Je veux jouer dans Les Ch’tis à Westeros

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