[BILLET 10 ] LE REPAS

      L’horloge murale indique onze heures et des brouettes. On ne sait pas vraiment si elle est à l’heure. Elle tourne toujours mais plus personne ne la regarde depuis dix ou quinze ans.  Tout le monde passe devant sans lui prêter une petite attention. Ce même monde se prépare, se maquille, se fout tout ce qui lui passe sous la main dans les cheveux, se brosse les dents une troisième fois, teste son haleine sur le miroir, rentre le ventre et gagne, avec un peu de chance, un cran sur sa ceinture. Puis un bruit.  Celui de la sonnette. Les premiers invités arrivent. De la famille. C’est souvent ça en période de fêtes.  Elle se presse sur les petits fours. Les colorés sont fourrés à la viande. Les autres, pour les végans, sont de simples bouts de pain avec une feuille de salade industrielle posée dessus.
Il est midi moins une. Tout le monde est là. Les flûtes de champagne s’entrechoquent, certaines sont déjà vides tandis que d’autres n’ont vu que de discrets mouvements de lèvres venir se mêler aux bulles. La belle-mère en est à sa quatrième coupe. Elle dit que tout va et menace déjà les gosses d’être privés de dessert s’ils ingurgitent trop d’apéritifs. Tes yeux se posent sur elle mais tu n’as rien à lui dire. Alors, tu enfiles une grosse gorgée et glisses à l’oreille des petits de te rapporter quelques denrées. Le regard de la belle-mère t’offre un peu de mépris. Tu lui souris. Elle n’aime pas trop ça quand tu lui souris. Elle sait que quelque chose se trame, quelque chose qu’elle ne maîtrise pas. Et pour cause, elle ne le sait pas, mais cette année, c’est elle que tu as tirée au sort. Elle l’ignore mais commence doucement à deviner, sans réellement le saisir, que son futur cadeau est un spectacle de Chantal Ladesou qu’elle va devoir déballer en feintant un sourire. Peut-être même que, le démon en patrie, elle me prendra dans ses bras, me remerciera et m’invitera à venir voir le spectacle en sa compagnie. Sauf que la vieille ne le sait pas encore, toutes les précautions ont été prises : la seconde place n’existe pas, c’est un faux sur lequel nous avons traficoté cinq bonnes heures sur un logiciel d’infographie. La supercherie est fin prête. Je nous imagine déjà quelques mois dans le futur, à l’entrée du complexe, main dans la main, pressant le pas, puis le moment viendrait. Celui où le mec de l’entrée qui justement me la refuserait pour faux. Alors j’attendrais ma belle-mère dans la voiture en attendant qu’elle se coltine la scène puis me revienne intérieurement furax mais grand sourire à l’extérieur en me remerciant de nouveau. Elle ne le sait pas encore. Je le sais et cela me fait lui sourire bêtement lorsque nos regards se croisent. Tout son mépris là… J’ai hâte. Elle décroche enfin ses yeux des miens, rattrape un petiot par le bras, le dispute une nouvelle fois puis se ressert une petite coupe. Mamie gueule qu’il faut passer à table, que le plat va refroidir.
Mamie sait comment faire. Avec les années, elle commence à maîtriser son sujet. Ainsi, tout le monde effectue le transfert et passe du salon à la salle à manger. Elle est plutôt bien dressée. Mamie a même pris soin de poser des petits cartons avec nos noms couchés sur le recto, pour nous placer. Comme la chance nous sourit, les mômes sont passés par là et ont tout mélangé. Parfois, je les aime bien. Cette année, ils ont fait en sorte que je me retrouve avec eux. Je suis entouré de garçons et de filles qui ont un maximum de trente années cumulées. A peine plus que celles que j’ai au compteur. Romain et Camille se chamaillent déjà. Hervé, paradoxalement le plus jeune, se tartine le visage avec le foie gras et s’y colle des morceaux de pain qu’il déchire avec poigne. Je lui propose un peu du mien pour parfaire tout ça. Jordana, sa grande sœur, saute de sa chaise et se presse pour tout aller glisser à l’oreille de sa mère. Petite balance. Sa mère fait mine de l’écouter mais s’en branle royal. Aujourd’hui, elle a décidé de faire semblant alors elle sourit à sa fille, lui nettoie le coin des lèvres avec son index puis l’enjoint d’aller jouer avec ses cousins et cousines. A son retour, je souris à Jordana. C’est un sourire qui veut dire que je l’emmerde. Elle le sait. Alors elle se replonge dans son assiette et se tait. Cafardeuse devenue soudainement silencieuse.
Je suis le roi de la table. Je laisse mes sujets m’appeler par mon prénom mais détient les pleins pouvoirs. Ils en jouent, me testent mais savent que tonton est le patron. De l’autre côté de la table, à des kilomètres, il y a les adultes. On y parle politique. C’est papy qui a lancé le truc avec un traditionnel « c’était mieux avant… » auquel un oncle a rétorqué avec un simple « avant quoi ? ». Puis tout est parti en vrille. Une tante s’est levée, a entonné une internationale. Un cousin s’est mis au garde-à-vous pour chanter la marseillaise tandis que sa sœur a approuvé d’un bras dressé vers le haut. Des « collabos ! » ont commencé à pleuvoir et mamie, heureux hasard de la discussion, continuait de faire des allers et retours entre la salle à manger et les fourneaux.
Les gosses me demandent ce qu’il se passe. Je leur réponds qu’ils auront le temps de savoir lorsqu’ils seront plus grands. Jordana en a profité pour se venger et vider le contenu du moulin à sel dans mon verre. Mais la manœuvre n’est pas passée inaperçue aux yeux de son petit frère qui, bienveillant, est venu précieusement à ma rencontre pour la dénoncer. L’information collectée, j’échange le verre de Jordana et le mien. Je la laisse m’observer boire dans mon verre sans la moindre expression de dégoût et attends le moment, depuis cinq bonnes minutes déjà, où elle portera le sien à la bouche. Mais elle ne touche toujours pas à son verre. Il me faut attaquer au risque de perdre mon avance.
— Jordana. Tu ne touches plus à ton jus d’orange ?
— Non. J’en veux plus.
— Tu es sûre de toi ?
— Oui ! Je vais te le dire combien de fois ?!
Petite effrontée mérite d’être corrigée. Mais tonton a l’âme pure et va procéder de façon détournée.
— D’accord, je peux le boire à ta place alors ?
— Ah non ! Ça, jamais !
Petite merdeuse approche son jus d’orange de ses lèvres. Une gorgée, une seconde puis une dernière. Son regard est merveilleux. Sa bouche s’ouvre grand. Un toussotement puis un autre. Le vomi devrait approximativement faire son arrivée dans dix, neuf…
La peur de me faire gauler par le paternel, on sera toujours le môme de quelqu’un, vient se mélanger à l’état d’esprit jouissif qui lui aussi me gagne peu à peu. Je saisis la petite, la porte par les bras, susurre brièvement à son petit frère de jeter le verre à la poubelle pour ne pas laisser de trace puis cours à toute vitesse direction les toilettes.
Trois… Deux… La môme n’attend pas le un et se vide l’estomac dans la cuvette. De gros morceaux peu mâchés d’apéritifs flottent en surface. Ils forment même un petit tourbillon.
— Tu vois. On t’avait bien dit de bien mâcher les petits gâteaux apéritifs…
— C’est pas ça !
— Ah bon ? C’est quoi ?
— C’est le sel ! T’as échangé nos… Ouais, c’est pas ça !
Petite moucharde a le nez dans sa moutarde et ne peut rien faire. Elle se rince la bouche, s’attarde sur le brossage et reprend sa marche en passant devant moi. Nous reprenons nos places. Je lui demande si elle souhaite un peu de jus d’orange, elle me répond qu’elle préfère se servir toute seule. Je la laisse faire. Elle en renverse un peu sur la nappe. Sa mère l’enguirlande, lui dit de faire attention, que c’est toujours la même chose. Son mari en profite pour suggérer qu’elle aussi vit toujours par les mêmes mécanismes merdiques et pourtant ne fait rien pour y remédier, alors s’en prendre à la gosse… Le ton monte. Les discussions se dispersent. Kylian, le fils d’un oncle alcoolique et d’une mère menant une vie de petit chef au supermarché du coin (elle est chef des caissières depuis maintenant quatre ans), se faufile entre les reproches et va se poudrer le nez sur la lunette des chiottes. Il nous revient tout pimpant en nous criant un « macron démission ! ». Kylian a trente-sept ans, une chambre à plein temps chez ses parents, un poster de Jean-Marie Le Pen scotchée à l’intérieur d’une porte de sa penderie ainsi qu’un stage de deux semaines en boulangerie datant des années 2000 sur le cv, mais Kylian vient de sauver tout le monde. Les verres se remplissent, les convives trinquent et, nouveau merveilleux hasard, mamie décrète que c’est l’heure pour déballer les cadeaux. Assiettes et couteaux se croisent sur les assiettes. En un éclair, la table des mômes se désertifie. J’en profite pour remettre un peu de sel dans le nouveau jus de Jordana puis rejoins tout le monde autour du sapin.
Les petits déchirent les emballages sans se soucier de savoir si les cadeaux sont les leurs ou ceux des autres. Débordés, nous laissons faire. Ma belle-mère trouve le sien. Je l’observe mimer un sourire forcé. Le moment est plutôt appréciable. Comme elle ignore qui lui a offert, c’est le jeu, elle s’empresse de faire la bise à tout le monde. Une bise qu’elle accompagne à chaque fois d’un merci. Vient mon tour. Elle s’approche de moi, me prend sans ses bras et colle sa bouche à mon oreille.
— Si c’est toi mon garçon, tu le regretteras et viendras le voir avec moi ce spectacle de merde.
— Avec plaisir ma chère belle-mère.
Les enfants courent dans tous les sens, les adultes se cramponnent à leur verre et retournent à table pour le fromage. Mamie se démène pour que tout se déroule bien et s’épargne donc les discussions qui ont de nouveau pris un accent politique.
— On veut un référendum citoyen !
— Oui… Comme ça on pourrait rétablir la peine de mort…
— Exactement môssieur !
— Pauvre type.
— Moi les islamogauchistes comme toi, je les exécuterais ! Sans pitié. Vieux mort que t’es.
— C’est pô un gilet jaune que t’aurais dû enfiler, c’est une chemise brune !
— Fiché S !
Les invectives se multiplient mais la discussion entre les deux blaireaux perd peu à peu en volume.
— Facho !
— Écolo de mes co*illes ! D’mande au papy si je suis un facho ! D’mande-lui va !
Tout le monde se tourne en direction du patriarche. Il ne bouge pas, tape un fixe sur son assiette à laquelle il n’a pas encore touchée et ne semble pas être pressé à l’idée de donner son avis.
— Bah vas-y, d’mande-lui !
— Je vais le faire. Je vais le faire… Papy ! Papy !
Pas de réponse.
— Papy ?
Le grand-père est mort depuis une petite trentaine de minutes. Tout le monde se regarde dans le blanc des yeux et n’ose prendre la parole. Robert chemise brune et Richard gauchiste se disputent maintenant à voix basse pour savoir qui des deux doit prendre la parole pour consoler mamie qui s’est enfin assise. Je décide de prendre les devants.
— Il est vraiment bon ton rôti mamie.

 

 

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