[BILLET 9] TOCARD !

 

Il est cinq heures et des brouettes. J’ai pas mal de choses à faire mais, comme un ado qui doit réviser et qui trouve toujours une tâche à remplir pour éviter d’avoir à traiter celle d’origine, j’esquive mes missions et me retrouve devant le clavier.
France Télévisions diffuse une épreuve de plongeon. Dans le cadre des championnats d’Europe. Ils ont lieu à Glasgow. C’est une ville magnifique. Là-bas, il y a quelques années en arrière, je suis tombé amoureux d’une fille. Un amour de vacances. Trois semaines plus tard, je l’avais recroisée à Metz. Retrouvailles ? Même pas. Pour dire vrai, elle ne m’a pas reconnu. Alors j’ai fait un tout droit, de ceux que l’on s’autorise à prendre lorsque l’on sait qu’on est incapable de gérer les chicanes. Elle s’appelait Marie. Je vous livre ce prénom parce qu’en réalité je suis malhabile avec la mémoire. Je ne m’en souviens pas. A quoi bon nous briser le cœur si c’est pour qu’on ne souvienne pas de votre prénom ? T’as tout perdu ma grande. Tout.
J’en parle à une collègue. Les collègues sont l’exutoire parfait. Ils font semblant de vous écouter, vous feintez de donner du crédit à leur avis et, comme tout le monde se fiche de ce qui se dit, tout le monde est content. Du moment que votre collègue vous offre le café, il faut le ou la considérer.
— Tu sais Ludivine, les amours de vacances, il n’y a rien de pire.
— Ah bon ?
— Je t’explique Lulu. Un amour de vacances, ça dure quoi ? Un ou deux mois. Tout se passe pour le mieux, tu baises partout et tu ne penses pas au reste. L’amour quoi. Puis vient le temps des chassés croisés, des bouchons, des klaxons et des courses de rentrée. Là, ton cœur se froisse. Il te fait mal et tout. Tu viens de perdre l’amour de ta vie. Alors qu’en vrai, si t’avais passé six mois de plus avec c’te gonzesse, tu l’aurais larguée. Comme les autres. Mais comme tu es humain et naïf, tu es persuadé que la personne que tu as laissée sur le quai était la femme de ta vie. Pendant des mois, tu vas lui écrire des lettres enflammées, lui promettre un retour et des baises mémorables. Rien ne se passera. Tu l’oublieras. Voilà Ludivine. L’amour de vacances, ça te bouffe, ça te ronge mais ce n’est qu’un mensonge.
— T’as déjà eu un amour de vacances ?
— Plein.
— Et Glasgow alors ? C’est bien ?
— Ah, tu m’écoutais vraiment ?

Je retourne à mon clavier. Il y a un bout de pain – chips – autre chose – qui trône entre la lettre Q et sa voisine plus intime, la W.  Ç’eut été la S (y’a un jeu de mots incroyable là) que j’aurais peut-être envisagé de l’en y déloger et d’en grignoter une extrémité. Mais non, j’ai une salade de riz toute fraîche qui m’attend dans le frigidaire.
Frigidaire, et malgré la vaine tentative d’une maintenant presque anonyme Véro Courjault de le réhabiliter, est un mot qui appartient au passé. Ça me fait penser que dernièrement, je suis tombé sur le classement des noms les plus communs sur le territoire français. Je vous préviens, ça sent pas le neuf.
— Facile, c’est Dupont !
— Avec un d ou t ?
— Un t !
— Bah non. De tête, tes Dupont, ils ne sont que 63.000 et donc vingt-deuxième sur la liste. Bien loin des trois premières places occupées par les Martin, Bernard et Thomas.
— Mais c’est des prénoms ça !
— T’as pas tout à fait tort mon gaillard.
D’ailleurs, il faut que je vous dise, il y a plus de 40.000 Gaillard en hexagone. Rien que ça.
— Mais du coup, tu t’adresses au quel là ?
— À toi guignol.
— Mais je m’appelle pas Gaillard moi…
— Si t’étais vraiment un guignol, tu ferais partie des sept Guignol présents sur le sol français.
— Ouais, mais comme je te dis, je suis ni un Gaillard, ni un Guignol moi…
— Attends, il y a quand même de fortes chances que t’appartiennes à ces familles-là. Me mens pas. Ça te colle trop bien au tarin que ce serait vraiment pas logique que t’en sois pas.
— Mais non que j’te dis ! Moi, je suis un Mirage.
— Ah, bah vous êtes qu’une dizaine. Ça fait pas grand-chose.
— Non, ce que je te dis, c’est que je n’existe pas, que tu m’as juste créé pour te donner la réplique. Tocard !
Les Tocard sont au nombre de huit et occupent le 336.785ème rang du nom le plus répandu en France. Pour sûr que vous m’auriez cru si j’avais inversé les deux données.

« Tocard ! » (ne pas oublier le point d’exclamation) est mon insulte préférée. Elle est un héritage du milieu du XIXème siècle .  À l’origine, un tocard était une expression que l’on envoyait à quelqu’un de laid. Depuis le début du 20ème siècle, on parle plutôt d’une personne que l’on considère comme un « concurrent médiocre incapable d’une performance ». Toi, moi, les autres, nous avons tous été un tocard (faites pas semblant, ça arrive à tout le monde). Mon index te pointe. T’es fini mon grand (pas comme la fois à laquelle je viens de te faire souvenir, bande-mou !). D’ailleurs, et ça colle parfaitement, le terme fut utilisé par les prostituées à la fin des années vingt pour qualifier les clients coupables de piètres performances. Et performant ou pas, fallait passer à la caisse. Ne me remercie pas de te faire sentir moins seul. Mais si, souviens-toi. Tu es là, dans ta voiture familiale, une cinq portes. À l’arrière, il y a le siège auto de ton môme. Tu viens de sortir du bureau. Par chance, tu as trente minutes devant toi. Tu es large. Alors, et comme l’occasion ne se représentera pas tout de suite, tu mets ta ceinture, tournes la clé de contact et prends la route direction le croisement du rond-point Mondon et de l’avenue Foch. Là, tu ralentis et zones le long de l’avenue. Sur le trottoir, il y a Josiane. Elle est pas toute neuve la Jojo. Ça fait un paquet de semaines que tu ne l’as pas vue. Alors tu enclenches ton clignotant.

— Hey… [rot]… Comment il va mon loulou ? Ça fait un moment qu’on l’a pas aperçu dans le coin…
Au passage, il y a une soixantaine de Loulou en France.
—  Salut… J’ai dix minutes.
— Je te préviens, ça se passe pas comme la dernière fois où t’as insisté pour me négocier deux rapports en autant de minutes !
— Steuplaît… Fais pas ta p… Steuplaît quoi.
— Écoute tocard (je vous l’avais bien dit que les prostituées le disaient), c’est comme moi j’veux et c’est tout ! Allez, baisse ton falzar que j’y fasse des bricoles.
— Merci Jojo, t’es la meilleure. Oh oui… La meilleure des bricoleuses…
Ton cul colle au siège en skaï. Ta trique est aussi dure que le jugement de ta mère qui passe par hasard sur le trottoir. Elle toque à la vitre, tu es nu.

En parlant de nudité j’ai fait une rencontre géniale. C’est une série et elle s’appelle Nu. Un truc français. Non, ça ne se passe pas sur Youtube et aucune mineure n’est de la partie. En gros, c’est l’histoire d’un flic qui trompe sa femme avec sa collègue et qui, l’égo est un truc qui fait vendre, se jette devant cette dernière pour encaisser une balle d’un gros méchant. Les méchants sont souvent armés dans les séries. L’Amérique est une série B.
Suite à ça, le type tombe dans le coma. Huit années passent, le mec se réveille. Entretemps, l’Europe entière a voté pour le « parti de la transparence ». Ah bah les gars, on avait demandé de la transparence, on en a. Du coup, tout le monde se retrouve à poil. Des queues et des seins qui pendent, partout. Sympa. Je n’en suis qu’au quatrième épisode. À ce stade-là, et je m’en fous de spoiler bande de tocards, le « créateur » du parti de la transparence se fait assassiner. Tout habillé.
— C’est horrible ce qu’ils lui ont fait !
Parce que faut que je vous dise : dans l’histoire, il y a des réfractaires. Des mecs qui veulent vivre avec un peu de tissu et qui sont prêts à tout pour pas qu’on les déshabille. Ces gens-là vivent principalement dans la forêt (là où les tout-nus sont moins susceptibles de les trouver) et sont considéré(e)s comme des terroristes par les bites-à-l’air qui, pour tout vous dire, chieraient dans leur froc si quelqu’un gueulait un « tissu-Akbar ».
La chose est déconseillée au moins de seize ans.

Screen série Nu (il dit pas « tocards » en vrai)

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