BILLET [8] J’AI FOIRÉ LE DERNIER « SAUVEZ WILLY »

           Hier, en citoyen lambda – j’ai toujours une carte électorale millésime 2012 dans mon portefeuille –  je marchais la clope au bec en foulant les pavés d’une rue presque animée de Metz. Dans ma tête, une seule question se pose : vais-je continuer à fumer ? Huit euros pour vingt tubes bourrés de trucs nocifs pour ma santé, est-ce bien là un calcul judicieux mon grand ? Il faut toujours dire « mon grand » si l’on veut prendre quelqu’un de haut. Bon, je marche et je clope. Mon portefeuille, lui, frémit. Soudain, un râle vient me titiller les tympans. C’est un « OoooOOOH ! » auquel s’ajoute un  « Hic… »
—  Eh gamin !
Je me retourne, stoppe le pas puis scrute les environs à la recherche de l’émetteur.
— Gamin ! Dis-voir, t’aurais pas une petite pièce ? Ou une clope par hasard ?
Le type est vieux. Sa barbe, grise et un peu verdâtre sur les pointes, accueille quelques miettes et autres restes. Un walkman Sony tient dans la main droite du bonhomme. Ses oreilles sont cachées par un casque, lui-même relié au Jukebox de fortune. Ce truc doit coûter plus cher en piles que le repas quotidien de son propriétaire. Je tente une réponse.
— Bonjour. Je dois avoir ça.
Je lui file une pièce et une clope.
— Ah oui, bonjour. Parfois j’oublie. Merci gamin. Bonne journée !
— Bonne journée.
— Attends avant de partir ! Tu veux pas écouter ?
Il me tend son casque. J’accepte.
— Mais y’a que dalle dans ton casque…
— Bah non, y’a pas de pile.
— J’imagine que c’est mieux quand y’en a.
Je fouille mes poches, à la recherche d’une pile ou deux. Personne n’a de pile sur soi, moi encore moins. Mais je tente, je me dis qu’on ne sait jamais, qu’un pote m’a peut-être fait une blague et a planqué une pile dans l’une de mes poches. Rien. Mes amis ne sont pas drôles.
— T’embête pas gamin. T’aurais pas une seconde clope steuplaît ? J’aime bien la musique que ça fait quand je tire dessus.
— Je vois, oui. Moi aussi j’aime bien. Au prix que ça coûte, ce serait dommage que ça fasse un bruit pas terrible…
— Je t’aime bien gamin. Ah, t’aurais du feu steuplaît ?
— Tiens, garde-le.
Parfois, je suis grand seigneur. Pile-poil ce qu’il faut. En parlant de poil, ça me fait penser à jeudi dernier. J’étais au vernissage d’une expo. Du genre banale mais où l’on se fait servir de la piquette et des bretzels. Avant ça, il y eut les discours interminables. Le mieux dans ces cas-là, c’est de s’éloigner et de s’isoler discrètement dehors. Une clope alors greffée aux lèvres, on y grille quelques lattes tandis que nos semelles foulent le pavé froid de la cour. De là, on observe les gens « qui doivent être là » écouter des discours qui se ressemblent tous et qui mettent des plombes à trouver leur point final. Un peu comme nous, les mecs, qui mettons toute une vie à repérer celui du point G. Comptez deux voire trois clopes avant de rentrer de nouveau dans les lieux de l’expo (attention, ceci ne s’applique pas au sujet de la septième lettre de l’alphabet). Vous puez le tabac mais la fatigue que vous lisez dans les yeux de vos contemporains vous emplit d’ondes positives. Entre une performance surprenante et quelques mots échangés, j’aperçois une femme. Elle est vieille et porte une fourrure. J’ignore si c’est du vison, de la fouine ou du tout synthétique. Peu importe. Ce qui attire mon œil, ce sont ses scratchs. Fourrure et scratch, mondaine et sur la fin. « So 2018 ! »

Dans la vie, les scratchs sont peut-être le premier marqueur social. Quand tu es petit et que tu sais faire tes lacets, tu deviens grand, autonome. T’es le roi du monde. Tu regardes de haut toute la classe segpa qui, elle, stagne au stade du velcro. Je n’ai rien contre ces gens-là. Je vais même vous dire, la première fois que je me suis battu, c’était avec un segpa. Ce devait être une affaire de ballon, le genre de sujet qui crispe toutes les attentions dans le monde terrible des CM1. Rambo était rouge de colère et avait débuté le combat en jetant ses lunettes au sol. Elles s’étaient alors mises à glisser sur quelques mètres. Ça m’avait pas mal effrayé. À l’époque, on parlait déjà beaucoup de Francis Heaulme à la récré alors je m’imaginais que j’avais un truc un peu similaire devant moi. Même que son menton était un peu en avant, comme Francis. Bon, je ne m’étais pas démonté et, les femmes ont le nez pour ces choses-là, l’institutrice était arrivée assez rapidement pour nous séparer. Sympa. J’ai toujours bien aimé ma maîtresse. Ses autodictées, un peu moins. Mais revenons à la bande auto-agrippante, ça se dit aussi comme ça. Le scratch, tu le portes quand t’es gosse. Ensuite, soit t’es astronaute et t’as le droit de t’exhiber avec, soit tu es un mec lambda et là, mon grand,  le scratch n’a vocation à revenir vers toi qu’à partir du moment où ton corps lâche, qu’il vieillit, que ta vie te dit « au revoir » et que tu es contraint de regarder derrière toi pour voir son coucou de la main. Un peu comme un au revoir qu’on fait à son amoureuse en colonie de vacances. C’est (le troisième âge), je crois, l’espace-temps parfait où tu as le droit de t’en battre les steaks. En rentrant chez elle, le soir venu, une tisane ou un verre de whisky dans la main, cette femme dont je vous parle ne s’égosille plus à gueuler sur son mari pour qu’il descende lui retirer ses bottes faites d’un cuir qui lui fait mal. Mamie le sait, il y a une chance sur deux pour que papy simule une panne du Stannah. Mais mamie s’en fout,  c’est la reine du velcro. Alors quand elle rentre, elle se plante dans le canapé et elle pense à mourir. Et tant pis si c’est avec ses chaussures à scratch aux pieds. Pour faire bien dans le cercueil, elle le sait, ses enfants lui enfileront des talons avec des chaussettes en dentelle sur ses petits orteils froids. Mais d’ici là, mamie est bien dans ses pompes. D’ailleurs, et  c’est une quasi-certitude, ce soir mamie s’endormira en écoutant de l’ASMR !

La dernière fois, et c’est évidemment l’heureux hasard du récit, on parlait de ça avec les copains. L’ASMR ou Autonomous Sensory Meridian Response – traduisez « réponse autonome du méridien sensoriel » – est une pratique qui a vocation à créer chez vous je cite « une sensation distincte, agréable et non sexuelle de picotements ou frissons au niveau du crâne, du cuir chevelu ou des zones périphériques du corps, en réponse à un stimulus visuel, auditif, olfactif ou cognitif ». C’est Wikipédia qui le dit. En gros, quelqu’un use de chuchotements, de tapotements ou de mouvements et, toi, pénard dans ton peignoir, ça te relaxe. Sur Youtube, il y a un paquet de communautés qui gravitent autour et se dopent à cette pratique. Avec les amis, on se l’avoue très vite, on est quelques-uns à avoir « essayé ». Sans succès. L’un d’eux fait remarquer qu’il y a même du Role-Play. « Du docteur à l’ophtalmo en passant par le coiffeur. » Les bruits de ciseaux font un ravage (si la fille s’est tartinée de rouge à lèvres et montre un peu de ses nibards, les vues explosent). On se demande alors, point Godwin oblige quand les pourcentages s’enfilent, s’il existe ou non de l’ASMR « Hitler ». Portable, moteur de recherche, tapotage de clavier, suspense. Une vidéo se propose à nous. Reste à la visionner. Sur l’écran, un youtubeur se faisant appeler « Clem Famdango »  diffuse une vidéo intitulée « The ultimate HITLER ASMR experience » où il manipule une tête en polystyrène qu’il a préalablement coloriée à l’effigie des fanas des chemises brunes : raie sur le côté et moustache sous le nez. Durant vingt-trois minutes et huit secondes, il badigeonne le visage avec de la mousse à raser avant d’y frotter un rasoir Bic. Si on pense à fermer les yeux, le bruit est sympa. On s’abandonne. Le rasage terminé, Clem enchaîne avec un coup de couteau de cuisine dans le cou en polystyrène puis chuchote un « bouh » qu’il accompagne d’un mouvement avec ses doigts. Il en a dix, comme nous. S’en suit un balayage de visage à l’aide d’une brosse. La vidéo se poursuit avec un massage de la nuque puis du crâne. Les bonnes sensations se succèdent. À la dix-huitième minute du chef d’œuvre, le youtubeur semble s’énerver et multiplie les gifles ou les coups de poing avec frénésie. Deux minutes d’un passage à tabac dont Adolf ne se relèvera pas. Enfin, « l’artiste » termine par un petit monologue en anglais. Je suis nul en anglais alors tu iras jeter un œil tout seul (par ici : https://www.youtube.com/watch?v=MPP9R9vg0TQ).
Cette histoire d’anglais et de moustache, ça me fait penser que la semaine dernière je suis allé au ciné pour voir un film en v.o avec un ami et Sophie* qui, cette fois, ne s’était pas couverte de rouge à lèvres. Le film ? La forme de l’eau. En gros, c’est Sauvez Willy 5 saupoudré de quelques billets. Il en existe quatre autres opus, je ne savais pas.

* le prénom a été modifié

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