BILLET [7] J’AI FOIRÉ MA SAINT VALENTIN

              Ce matin, accoudé au comptoir, la main droite posée sur ma tasse de café  – ça réchauffe la paume – les gens parlent Saint Valentin. « Faut être con pour aller au resto ce soir ! Tu payes le double du prix pour une soirée qui s’annonce pour sûr merdique.» « Faut pas penser argent » que lui répond son acolyte. « T’façon, je l’emmène vingt fois par mois au resto ma gonzesse ! Alors ce soir, niet. » La discussion prend de l’élan.
— Du coup tu fêtes pas ?
— Non. Enfin si. Je suis allé lui acheter un petit truc là. J’en reviens. Pas grand-chose mais assez pour qu’elle ait le sourire quoi.
— T’as acheté quoi ?
— Une broutille. Et toi ? Il délaisse son compère et s’adresse à moi.  On ne se connaît pas. Ta copine, tu lui offres quelques chose, tu l’emmènes au resto, tu fêtes ?
— Quelle copine ?
— Ah. Désolé mec.
— De ?
— Non, rien.
— Enlève ta main de mon épaule, y’a pas drame, on n’est pas au théâtre. Dis-voir, ton meilleur souvenir de 14 février, c’est quoi ?
— Oh ! là. Bah, une fois, j’ai emmené ma gonzesse à Venise. Le cliché tu me diras. Bah t’as tout à fait raison. La place St Marc bondée, les gondoles qui se touchent, les amoureux comme à l’abattoir, les déchets en plastique qui flottent, l’odeur… J’aurais su, je l’aurais emmenée faire du pédalo sur un bras de la Moselle.
— Mais du coup, c’est pas plutôt ton pire souvenir ?
— Non.
— Explique.
— Bah je l’aimais pas trop. Mais j’aurais pu l’aimer. Tu vois, Je crois que le mieux c’est de ne rien faire. Au moins, tu contrôles les émotions. Tu déçois forcément ta copine, mais pas assez pour qu’elle te quitte.
— T’es encore avec ?
— Non. Comme je t’ai dit, j’étais pas tout amoureux de la fille. Venise, les bijoux, les fleurs, etc. Ça peut que décevoir. Et puis faut mettre une chemise. Et toi alors ? Un souvenir ?
— Non.
Pour dire vrai, si. Mais mon café commence à refroidir, alors je mets notre conversation en standby.
Je crois que je n’ai jamais fêté la Saint Valentin. Faut dire que j’en ai jamais vraiment eu l’envie ou l’occasion. Le hasard a toujours bien fait les choses. Une fois, j’ai failli, mais j’ai lourdé la fille au matin. Promis, j’ai pas fait exprès. Je savais qu’on était en février, vers la moitié, entre le 13 et le 15. Pas le 14 tout juste quoi. Jadis, avec un ami, on passait notre 14 février midi au Flunch. Sorte de tradition totalement assumée. T’as pas de nana mais t’as des frites à volonté. Le drame, c’est que depuis, le Flunch a mis la clé sous la porte. Aujourd’hui, il y a un Carrefour à la place. Du coup, priorité abandonnée, on a poussé la tradition sur la bande d’arrêt d’urgence. Mais sans urgence.
Que font les gens qui ne fêtent pas la St Valentin ? Un match de foot, un déguisement de chandelle pour tenir compagnie aux copains (c’était mardi gras hier), un canapé, une  tisane et une télé, un ciné ?
L’année dernière, France 2 avait diffusé Planète Animale et avait attiré un peu plus de 4 millions de téléspectateurs. Un million de plus que TF1 et Harry Potter. Une soirée sous le joug du sauvage et de la baguette. Sympa. Plus anonymement, NT1 – aujourd’hui TFX – faisait voyager 280.000 courageux et courageuses devant le programme On a échangé nos mamans. On dirait un titre de porno.
Tiens, ça me fait penser à quelque chose. L’année dernière, Pornhub (ça s’écrit comme ça ?) publiait un article – si, on vous jure, un article –  où il était possible de collecter diverses informations quant à la fréquentation et/ou les habitudes de ses usagers.
Ainsi, on apprenait que des mots clés étaient un peu plus tapotés qu’à l’accoutumée sur les claviers le soir où l’amour est porté en triomphe. « love » (+269%), « passionate » (+164%) ou encore « romance » (+161%) pour le trio de tête. Très loin, la pourtant très appréciée « babysitter » n’enregistre qu’une légère hausse de 24% tandis que « quickie » – traduisez « coup rapide » – subit une hausse de 133% dans les recherches entreprises par les personnes de sexe féminin (seulement 13 % chez les hommes). Cette dernière statistique, en gros, c’est « file les carats, tire rapide, je voudrais pas rater le Soir 3 ». Ça colle plutôt bien aux chiffres qui indiquent une nette baisse de la fréquentation à partir de 18h et ce jusqu’aux environs de 22h, avec un pic à moins 17% sur les coups de 21h.  Quels que soient le sexe, l’âge et la catégorie socioprofessionnelle, le gros du trafic reprend vers minuit. Cendrillon, épine de rose enfoncée dans la voute plantaire et bijou bon marché déjà en train de rouiller ou soirée distinguée avec voiturier qui vous attend à la sortie du Ritz, tout le monde y va de sa petite consultation. À la fin de cette soirée, paradoxalement et c’est unanime autour du comptoir, tout le monde en a à peu près plein les couilles.

La porte du bistrot s’ouvre, alors on regarde. Il fait grand soleil. Un homme, sûrement la cinquantaine, entre et commande un rallongé  (ou allongé selon que t’es lorrain ou non). Il se saisit d’une chaise haute, la pose entre nous puis s’assied. Je ne dégaine pas en premier, je laisse ça à ceux qui aiment parler. L’un des mecs présents commence.
—  M’sieur. Bonjour. Vous faites quoi vous ce soir ?
— Je l’emmène au resto. À sa réponse s’associe un sourire crispé.
— Pourquoi ?
— Disons que je veux baiser.
On sourit puis chacun plonge le nez dans sa tasse ou son verre. Reste que ça se tient. Le mec poursuit.
— Vous rigolez mais de nos jours, et surtout à mon âge, c’est utopique de croire que la baise n’a pas de prix. Autant qu’on sorte le portefeuille pour notre propre femme, non ?
— Si c’est une fois par an…
— Oui mais les jeunes, après ce soir-là, quoi que vous fassiez, elle continuera de vous emmerder. L’abattant des chiottes à rabattre, les chaussettes sales et tout le tralala qu’elles nous font en général… Pas moyen d’y manquer les gars.

Son téléphone sonne.
J’en profite pour vous filer l’info : aujourd’hui, 14 février 2018, le produit qui est le plus vendu sur Amazon dans la catégorie « Mode », c’est un lot de 5 paires de chaussettes grises homme. Ce sont des Dim et pour moins de 10 euros elles sont à vous. Des fois qu’on envisage d’en perdre une au resto. Énigmatique. Mais Amazon fait les choses bien et conseille ses futurs clients avec les « idées cadeaux pour elle » et la même annonce pour « lui ». Si vous êtes une femme – soyez fortes – il y a des chances pour que votre homme ait craqué pour une sélection de dvd. Veinarde. Au choix : Roméo + Juliette, Toi + Moi = Jamais (ce n’est pas bon signe) ou Le mariage de mon meilleur ami (coup dur). Si monsieur pense pratique, alors vous aurez peut-être la chance de déballer une cafetière à capsules d’une puissance de 1500 watts et de coloris noir et rouge (la passion ET des watts !), une brosse de nettoyage visage qui peut également remplir une fonction hydratante, un fer à lisser, une peluche avec « je t’aime » brodé dessus, un robot cuiseur multifonction 12 programmes automatiques vous permettant de composer plus d’un million de menus ou, et on tient là le cadeau ultime : trois moules en silicone dont un qui vous permettra de préparer de jolis petits cœurs en chocolat. Ou des glaçons, selon que vous êtes chaude du tablier ou amatrice de soda bien frais.
— « Je comprends pas. Elle m’a balancé la peluche et les moules en silicone à la gueule et elle est partie. »
— « Mon pauvre vieux. Elles sont jamais contentes… »

Si vous êtes une femme et que vous avez eu l’intelligence d’anticiper le cadeau merdique de votre compagnon (foutu historique de navigation), Amazon – toujours eux – vous a également préparé une petite sélection de cadeaux censés égayer la soirée de votre amoureux : un briquet électrique, un boxer « ne pas toucher, propriété de ma femme », un autre boxer avec une trompe d’éléphant, un porte-clés « mon homme pour la vie » ou « meilleur chéri » au cas où vous en auriez d’autres moins bien, un mug Lego car un couple « ça se construit » ou, et car surprendre est la clé d’un couple qui dure, un kit BDSM en cuir avec velours doux intérieur rouge et noir. Amazon le sait, il y en a un qui a fait des bêtises et qui mérite une petite correction. Qui c’est qui va être puni parce qu’il n’a pas rangé ses chaussettes sales ou qu’il n’a pas rabattu l’abattant des toilettes ? C’est qui le mauvais mari à môman ?

L’homme, le cinquantenaire rappelez-vous, n’a pas suivi nos aventures sur la toile.
— Oui chérie […] Oui j’ai réservé. Ton resto préféré…
Tout le monde écoute, jusqu’à ce qu’il raccroche. Un « je t’aime » clos leur conversation. Il se tourne vers moi.
— Je sais pas pourquoi mais j’adore entendre sa voix au téléphone. Alors qu’en vrai, j’ai vraiment de plus en plus de mal à la supporter…
— Est-ce que vous la baiseriez pas avec un kit main-libre ?
Sur le web, un kit main libre se marchande entre 20 et 300 €. Comptez à peu près 30 billets si vous optez pour un bonnet Bluetooth. « Chéri, t’as enlevé tes chaussettes et je souligne l’effort mais pourquoi le bonnet ? ». « Allô chérie ! Décroche bordel ! Décroche !».
— Pas con l’idée. En plus, j’ai forfait illimité. Je me trompe peut-être gamin, mais t’es pas fan du 14 février ?
— Disons que je suis ni pour ni contre. Au pire, y’en a qu’un dans l’année.

 

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