BILLET [5] J’AI FOIRÉ MA RELATION AVEC LE SMARTPHONE

— Bonjour.
— Bonjour.
— Vous avez la carte du magasin ?
— Non.
— Est-ce que vous souhaitez en créer une ?
— Non.
Sous le son des bips et la courtoisie étant de la partie, nous nous échangeons un sourire.
— Ça vous fera dix-sept euros et trente centimes s’il-vous-plaît.
Elle doit avoir quarante piges et me vouvoie. Je termine de ranger mes courses puis sors la carte bancaire du portefeuille.
— Vous avez le sans contact ?
— Non.
Elle me sourit. Derrière, ça soupire. Je n’ai pas le sans contact et de ma faute la file va perdre dix grosses secondes, le temps que je tape un code à quatre chiffres sur le TPE. Et si j’entends de nouveau un souffle sortir de l’une des bouches présentes, il est possible que je me plante volontairement de code et que dix secondes supplémentaires s’y ajoutent. Soupirez, je vous en prie.
Vous saviez qu’on pouvait dorénavant filer la quête comme on paye un truc rapidement à la caisse ? Le sans contact arrive dans les églises. Comment ça plus de contact dans l’église ? Catholique de France, garde ton calme. On parle de la quête, l’enfant de chœur reste l’élément majeur. Ou presque. Il s’agira d’un panier en osier dit « connecté ». En gros, il sera possible de donner 2, 3, 5 voire 10 euros si tu aimes vraiment l’église. Le montant que le fidèle aura enregistré sur le petit panier fait de résine sera alors transféré dans les vingt-quatre heures. Mais pourquoi dématérialiser la chose ? C’est le directeur du développement des ressources financières du diocèse de Paris (il y en a un) qui répond.  Son nom, c’est Christophe Rousselot. Selon lui, ce serait pour lutter face à la baisse des dons en espèce(s) mais aussi l’occasion de coller aux nouvelles pratiques. En gros, on pourra bientôt payer un cierge avec notre carte bancaire (ou faire taire les rumeurs). Une église moderne, c’est ça qu’il veut le Rousselot. Un truc facile d’utilisation pour le plus « grand nombre ». On voit déjà les affiches publicitaires « Sans contact, l’Eglise se modernise » placardées dans le tout Paris. En province, c’est trop tôt. Les fidèles ne sont pas encore prêts à dissocier contact et religion.  Un jour, l’église sera assez moderne pour dire pardon et baisser pavillon.
L’État l’a fait. Edouard Philippe (le premier ministre) est venu coller ses lèvres à un micro pour dire que le projet d’aéroport de Notre-Dame-des-Landes était abandonné. Cinquante piges pour prendre une décision. On ne le dira jamais assez, nos politiques travaillent… En vrai, cette histoire, c’est un coup de com’ de génie de la part du gouvernement. Macron et ses hommes disent « ça fait cinquante piges qu’aucune décision n’est prise, cinquante ans de division. Aujourd’hui, nous prenons une décision ! En plus, on s’ouvre ! ». Le truc, c’est que les études démontraient l’inutilité et le coût astronomique du projet. En somme, le gouvernement  fait passer un renoncement en une décision. De la com’ pure.

D’un côté, on a les élus (comme la maire PS de Nantes) qui déclarent que cette décision est un « déni de démocratie ». Effectivement, c’était une promesse de campagne de Macron. Dans le même camp,  le chef de file des sénateurs LR, Bruno Retailleau, déclare que « la violence, aujourd’hui en France, paie ». Rien que ça. Du coup, de l’autre côté de la départementale D281 on croit fort aux vertus et aux bienfaits de la désobéissance. Pire, on doit faire avec l’opportunisme des politiques. « Sur NDDL, Macron m’a écouté avec une grande attention », la perle est signée Philippe De Villiers. C’est quand même super la politique. Vous me direz, il y a bien des gens qui « croivent ».

L’autre opportuniste de la semaine, c’est Motorola.
La société américaine, spécialisée dans les télécommunications et dont le principal actionnaire est Lenovo – Google leur a revendu le truc pour près de 3 milliards de dollars en 2014 – invite les utilisateurs à « contrôler leur consommation de smartphone ». Un peu comme si Coca Cola vous conviait à une réunion de sensibilisation pour le diabète. Le site https://phonelifebalance.motorola.fr nous accueille avec une phrase d’intro bien sentie « contrôlez-vous votre smartphone ou ce dernier vous contrôle-t-il ? ». On vous redirige ensuite vers un quizz. La première question interroge « de quoi pourriez-vous vous passer pendant un mois ? », au choix « de sexe » ou « votre téléphone ».  Cinq questions plus tard, on nous demande si on a déjà utilisé notre smartphone sous la douche, aux toilettes ou durant un enterrement. Je prends le temps de répondre à chacune des questions posées. Une petite dizaine. Pour conclure, on m’affiche cela : « nous n’aimons pas ce genre de questions mais elles sont nécessaires pour agréger efficacement nos résultats ». En vrai, on me demande simplement mon sexe et mon âge. Et les résultats là-dedans ?
Cinq profils apparaissent. Du moins accro au plus addict : phonosapien, équilibré, vulnérable, phonophile ou nomophobe. Paraît que je suis  phonophile. C’est pas bien. Un texte d’une douzaine de lignes me le rappelle et me fait la morale. Vous y croyez ? Motorola me fait la morale…
Pour finir, le site met à disposition quelques données récoltées. On y apprend qu’une personne sur dix a déjà consulté son portable lors d’un enterrement.
— Je ne suis pas là pour le moment, veuillez laisser un message après le « bip ». Biiiip.
— Allô Gérard, qu’est-ce tu fous ?! T’es en retard, comme d’hab…
— Oh Robert, raccroche-moi ce téléphone. Et puis qui tu appelles d’ailleurs ?
— Bah Gérard. Mais il décroche pas l’con.
— Robert…
— Oui ma chérie ?
— Il est en face de toi le Gérard. Dans sa caisse en bois.
— La bonne excuse pour pas répondre…

Ça me rappelle un peu mon enfance lorsque je jouais avec mes sœurs au Téléphone Secret et qu’une voix préenregistrée me fissurait les tympans avec un « je sais qui c’est, mais je ne te le dirai pas ». Au fond je savais mais, comme Robert, je ne voulais pas que la partie se termine tout de suite.

En bon « phonophile », je me suis donc mis en tête de décrocher. En conséquence, et pour éviter à tout prix de prendre ma dose, j’ai parcouru le net (via l’ordinateur, hors de question de faire ça par smartphone) à la recherche d’études. Au milieu de l’une d’elles, une astuce tombe. Il suffirait de mettre notre écran en « noir et blanc », ce qui aurait comme effet de nous éloigner des réseaux sociaux. C’est Tristan Harris qui le dit, un spécialiste d’éthique des technologies. Bon, j’ai tenté. Même que j’ai essayé de jouer à Candy Crush sans les couleurs. Figurez-vous que si on s’énerve, ça peut fonctionner. Suffit d’être patient. Du moins je le suppose, parce que je n’ai toujours pas réussi à me détendre.
Une fois, quand j’étais petit et que mes parents nous avaient emmenés au ski, je me suis énervé contre une monitrice du centre-aéré et avais fini par la menacer à l’aide de mon couteau. Après une petite réunion que l’urgence de la situation nécessitait, les adultes en avaient conclu que le reste de mon séjour se ferait sans couteau.
Vous croyez qu’on peut passer un séjour au ski sans smartphone ?

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