BILLET [4] J’AI FOIRÉ LE MOMENT OÙ IL FALLAIT COMPOSTER

            Aujourd’hui, avant d’aller commander un café, je me baladais au milieu des rues messines et pavées. J’y ai vu un sdf et une factrice. Le premier a posé sa bière puis a demandé à la seconde si elle avait du courrier pour lui. J’ai souri. Dans le Siné Mensuel de janvier,  Micaël publie un croquis où une vieille bourgeoise, peut-être septuagénaire, adresse la parole à un clodo pour lui dire qu’il est assis sur le mètre carré le plus cher d’Europe.
On se pose la question de savoir si c’est bien utile d’être propriétaire de nos jours. Pour qui ? La France n’a jamais autant baisé et, pourtant, les femmes pondent de moins en moins de marmots. L’amour, c’est devenu l’usine. Alors, quand tu ne fais plus qu’un enfant virgule quatre-vingt-huit par femme,  tu te dis que les logements vacants vont doubler dans vingt ans. Estimera-t-on encore qu’un bout de trottoir à Neuilly vaut plus cher qu’un quinze mètres carrés dans un HLM ? On pourrait tenter de répondre mais, l’optimisme nous côtoie et nous suggère de ne pas creuser le sujet.
Du coup, après un rallongé (ou allongé ?), on a foulé le pavé. À défaut de les jeter. Il y a presque cinquante ans, c’était à la mode. Bref, on a foulé le pavé jusqu’en gare de Metz. La plus belle de France. C’est la SNCF qui le dit. Elle a organisé un concours via sa page Facebook et notre gare a récolté plus de 31.000 likes. C’est presque le double de voix récoltées par la liste de Dominique Gros, « Fiers d’être messins », lors des élections municipales de mars 2014. Tandis que les partis divisent, la gare rassemble. C‘est déjà ça.

On s’assoit et on observe. Des trains arrivent et d’autres partent. Jusque-là, c’est bien une gare. Puis l’on pose le regard sur autre chose que les tableaux d’affichage. Le photomaton brille de par sa fréquentation qui s’approche du zéro. Et soudain, elle débarque. Elle, c’est une vieille. Du genre pas loin de crever avec un collier qui pèse trop lourd pour son cou fragile et qui l’oblige à se courber pour avancer. Elle tire d’abord sur le rideau, se bat avec et finit par s’agacer. Je me demande combien coûte le mètre carré où la chose est posée (on parle toujours du photomaton). Deux ou trois minutes plus tard, madame sort de la cabine. Un peu mieux coiffée, un peu plus soignée, un peu moins courbée. C’est toujours comme ça que ça se passe derrière un rideau. L’instant magique où tu fais tourner un tabouret qui ne se cale jamais à la bonne hauteur, les petites étoiles dans les yeux quand on se laisse dicter des ordres par une voix féminine préenregistrée avec l’impression de se faire tirer le portrait par un GPS.  Une voix de femme mécanique et autoritaire. Viendraient-elles toutes d’un photomaton ?

Les photos tombent. Le souffle qu’elle laisse s’échapper de ses lèvres trop maquillées trahit le mécontentement de la dame. De toute façon, une femme qui se barbouille de trop de rouge à lèvres ne peut se satisfaire de rien.  Après quelques secondes, elle finit par accepter la situation et range son quintuple portrait dans son portefeuille, entre un ticket à gratter et quatre ou cinq billets. Il y a aussi son petit-fils, maximum dix piges. Lui, une machine qui imprime des trucs, ça le fascine. Elle et lui ont sûrement plein de choses à se dire, mais pas aujourd’hui.
En regagnant la sortie, elle passe devant un clochard toxicomane. Du genre celui qui vous demande la pièce parce qu’il lui manque « une pièce pour prendre le TER machin » et qu’il doit le prendre en « urgence » parce que sa femme est « en train d’accoucher ». Ça va faire dix piges  que sa gonzesse pond continuellement des marmots. La vieille femme n’en sait rien. Ce doit être la première fois qu’elle le croise ce type.  En conséquence, elle sort son portefeuille, saisit une pièce tout en essayant de maintenir son portrait par cinq tout neuf à l’intérieur. Elle ne supporte déjà plus cette image alors elle file la pièce au gars puis referme son porte-monnaie dans la seconde. Toujours sur le chemin qui mène à la sortie, elle s’arrête au bureau de tabac qui fait également dépôt de presse et papeterie. Elle en ressort avec le Figaro. Puis elle se dirige vers la sortie. Elle passe devant moi. Un parfum assez fort me dépoussière les narines. La vieillesse emprunterait n’importe quelle odeur pourvu que ce ne soit pas celle de la mort. Travestie entre un parfum trop sucré et la note salée d’un maquillage trop longuement appliqué. Elle pue. La porte s’ouvre automatiquement, comme pour la remercier d’évacuer. Au loin, je la regarde s’éloigner. Rideau tiré. Peut-être qu’elle reviendra, peut-être bien même qu’elle croisera de nouveau le décuple papa aux trous d’aiguilles dans le bras mais que, chance sénile, ne l’aura pas en souvenir. Peut-être aussi qu’elle se coloriera une quinzaine de fois les lèvres d’un pourpre qu’elle ne maîtrise plus. Je la laisse filer.

Un panneau indique que la note de satisfaction des usagers s’élève à 8,03/10 en gare de Metz. À côté, les toilettes sont accessibles à partir de 80 centimes. Le café, lui, se vend à 2.50 €. Il est dégueulasse. À ma gauche, une fille a commandé un thé. J’ignore combien elle l’a payé. Peu importe, elle est blonde, assez jolie et soupire quand une passante gueule dans les allées à qui veut bien enlever ses écouteurs que « personne ne lui prendra son fils ». Elle est au téléphone et s’énerve. Je continue de regarder le photomaton. Personne n’a appuyé sur ses boutons depuis une bonne quinzaine de minutes. Peut-être cinq de plus. À côté de lui est posé un distributeur de friandises qui jouit d’un plus grand succès. Certains produits indiquent un montant plus élevé que mon café. Un gosse supplie sa mère. Biberon dans la main gauche et celle du gamin dans l’autre, elle lui répond par un « Non non non non non ! Tu mangeras à la maison !». Le gosse  continue de chialer. Tout le monde le hait. Les larmes commencent à sécher quand elle accepte de lui commander un chocolat chaud. Le chocolat chaud est un remède universel. Elle ne le sait pas encore mais dans vingt minutes, quand son gosse lui dira qu’il a envie de pisser, son chocolat chaud vaudra quatre-vingt centimes de plus.
Le photomaton n’attire toujours pas plus les foules mais un écran publicitaire greffé à sa paroi fait la promotion de films à la con. La blonde en a profité pour partir. Je l’imite. Sans la suivre je précise.

Dehors,  deux mecs se chamaillent pour savoir à qui revient la clope que je viens de leur refiler. Plus loin, douze personnes attendent devant La Poste. Le train pour Strasbourg part dans dix minutes. J’ai plein d’hypothétiques choses à faire là-bas, mais je n’irai pas. Et puis il y a cette gamine de deux ou trois piges qui pleure parce que son ballon de baudruche vient de s’envoler à la faveur d’un vent qui souffle par intermittence. Le son d’un accordéon rend la scène jolie. Sa grand-mère tente de la consoler en promettant de lui en racheter un. Elle ne sait ni où ni quand mais gagne ainsi du temps. Jouer la montre est une tactique qui se tient. Un jour, ce sera son premier amour qui prendra son envol. Sa peine sera similaire. Si sa grand-mère est encore là, elle ira noyer ses larmes dans ses bras puis s’en remettra. Histoire de mois. Ça y est, je gerbe comme Alexandre Jardin. Les gares sont des petites salopes qui vous transforment. Si vous ne prenez pas le train, ne faites jamais confiance à une gare. Aussi « belle » soit-elle.
Un peu plus loin, et alors que le feu vient de passer au rouge pour les piétons, j’observe les voitures passer. À l’intérieur de l’une d’elles, un ami. Je le vois au dernier moment. La fenêtre entrouverte, il me crie un « alleeez ! ». Pourquoi pas. Ça me rappelle que ce soir, on se rend au stade avec un autre ami pour y souffler des « Allez Metz ». On reçoit Saint-Étienne. L’année dernière, les deux équipes étaient ressorties du terrain sur un match nul. Mais le vrai truc nul, c’était l’arrêté préfectoral qui interdisait aux supporters des verts de se rendre au stade vêtus d’un maillot, d’une écharpe ou de tout signe distinctif aux couleurs de leur club. Devant le stade, les forces de l’ordre avaient donc ordonné à un vieux supporter (pas loin des 70 piges) d’enlever sa tenue ou de la retourner. Le mec était venu en compagnie de trois potes messins. L’un lui avait donc prêté sa veste tandis que l’autre lui avait filé sa veste. Sans ça, le mec se serait retrouvé à poil. Le préfet a-t-il déjà assisté à un match du FC Metz  en tribune nord ? A-t-il déjà ressenti cette sensation de vide, les bouts des doigts qui gèlent et le visage giflé par le vent froid d’un mois d’octobre ou de janvier ? Le seul truc qui te réchauffe, c’est le mec d’à côté. Tu ne regardes pas de quelle couleur son vêtement est fait. Tu colles ta jambe à la sienne et si ton équipe marque, tu te lèves et lui sautes dans les bras. S’il supporte l’équipe adverse, il ne se lèvera peut-être pas mais pour sûr qu’il t’accueillera dans ses bras, parce que le froid ça rassemble. Le foot aussi d’ailleurs. Bon, ce soir, le préfet a réitéré le truc de l’année dernière. Si le club est ta patrie, tu peux donc te retrouver en tribunes sans domicile. Combien coûte un mètre carré à St Symphorien ? Je n’en sais rien. Tout ce que je sais, c’est que Metz a mis trois pions aux Stéphanois et que le train en partance pour le maintien accuse beaucoup moins de retard qu’il y a encore quelques mois.

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *