BILLET [1] J’ai foiré ma nuit

Presque neuf heures, je n’ai toujours pas fermé l’œil. Pourtant, j’avais enfilé mon pyjama et foutu une playlist de podcasts censés me faire plonger, mais non. Les pensées ont commencé à se mélanger, c’était un bordel pas possible. J’ai tenté de mettre de l’ordre. En vain. Alors, vindicatif face à la nuit, j’ai écrit. C’était pas trop ça. Du coup, et comme il approchait pas loin de cinq heures, je me suis posé devant le pc pour faire lecture des titres de presse. Ça parlait de République en Marche qui ne recule devant rien, de marchés de Noël qui s’apparentent à des stands de pêche aux canards, qu’il y a de plus en plus d’intox sur les réseaux sociaux mais qu’il y avait aussi moins de décès chez les journalistes en 2017. J’ai cherché un lien, sans succès. Je vais donc revenir sur les canards.

Vous le saviez, vous, que pour la modique somme de deux euros et quelques centimes il était possible de faire l’acquisition d’une canne pas toute solide accompagnée de cinq magnifiques canards en plastique ? Le plus cher dans tout ça, c’est le contenant, la base du game. On s’en doute pas, on n’y pense pas, mais une bonne bassine, ça coûte un bras. Entre vingt et cent cinquante euros. Selon que t’es con ou très con. On parle bien d’une bassine. En plus, et c’est comme les fameuses LR06 qu’on n’a jamais dans le tiroir alors que le jouet du gosse ne demande qu’à en bouffer deux dizaines par jour, l’eau n’est pas fournie (et cette fois-ci, c’est pas marqué sur la notice).

Cette histoire de canards, ça me fait penser qu’à Noël, on sera une grande majorité (ou petite, peu importe) à manger du foie. On fera tous miam miam et des bruits dégueulasses avec nos bouches puis l’oncle écolo viendra nous dire que c’est pas bien ce qu’on fait. Il aura raison. Ma foi, ça me semble compliqué de lui maintenir le contraire. Mais il y a plein de choses pas bien qui naissent avec les repas du vingt-cinq.
Par exemple, il y a l’entrée en fanfare de mamie. Tout le monde doit tout stopper et descendre lui dire bonjour. Mamie a plus de quatre-vingt piges, on ne compte plus pour lui faire plaisir, est sénile  et nous fout du rouge à lèvres partout sur le visage parce qu’elle n’a pas su prendre le virage des années deux mille et de la bise joue contre joue. Ensuite, et toujours dans un souci de nous emmerder, elle plonge son pouce fripé à l’intérieur de sa bouche remplie de trop de bave pour venir essuyer le rouge qui s’étale alors encore un peu plus sur nos joues ou nos barbes taillées pour l’occasion. On ne dit rien, on sourit, on espère qu’elle prendra le temps de bien tout mâcher durant le repas, qu’elle se souvienne juste assez de qui on est pour pas zapper de nous filer un bout de son chéquier quand les cadeaux devront être déballés.
Comme on a le visage rougi et que tout le monde nous fait discrètement la remarque, on se dirige vers les toilettes les plus proches. Quand on en pousse la porte, une forte odeur nous enivre. Déjà. Quelqu’un sait mais se tait. On ne saura jamais qui mais la personne a tout lâché. Ça pue, il y a de la trace qui côtoie la céramique et la chasse d’eau est restée coincée. C’est Noël quoi. Les narines en standby, on se regarde dans le miroir et, tout en se munissant d’un peu de papier qu’on a humidifié avec un peu d’eau, on efface le rouge qui a tout doucement commencé à durcir. Une poignée de minutes après la bataille, on se redirige vers le salon. Là, il y a les gosses qui gueulent, le cousin plus abruti que les autres qui dit aux petites qu’elles « pissent plus haut que leur cul »  et la tante qui maintient à son frère qu’il aurait mieux fallu opter pour des toasts de forme carrée plutôt que rectangulaire parce qu’on peut « se faire mal au palais si on ne mâche pas bien ». Elle le redit deux fois pour être sûre que mamie entende. Après ça, on a déjà envie d’aller aux toilettes. Le repas n’a pas encore pris son tremplin mais on a le champagne en patrie. Alors, pour la seconde fois de la journée, on prend la direction des chiottes. Et là, Noël ou pas, le dilemme de la dernière goutte dit bonjour. Faut-il s’essuyer le bout de la bite durant de longues minutes ou laisser cette putain de goutte finir sa vie dans le coton moelleux de notre caleçon ? Eh bien rien de tout ça. Ce matin, avant de faire ma revue de presse, je naviguais sur youtube. On se situe aux alentours de quatre heures. Rien ne va. Et pourtant, une vidéo va changer ma vie. Derrière l’écran, un vulgarisateur scientifique s’attarde sur le sujet. Entre deux vannes foireuses, il lâche l’info : « il faut passer l’index en-dessous des testicules puis remonter lentement car c’est là que l’urine stagne ». Mon index snobe mes couilles, passe par-dessous, puis pousse délicatement l’urine vers l’extérieur. Ce doit être jouissif pour ces petites gouttes de voir la lumière. Un peu comme un mec qui sort du coma. Franchement, y a-t-il meilleure nouvelle pour une goutte à Noël ?
En parlant de goutte, ou de tâche selon que vous pratiquez ou non la méthode de l’index, le vin fait progressivement son effet. À table, et alors que tout se passait à peu près à merveille, cousins et cousines se questionnent autour de l’idée qui est de savoir s’il est bien sage de donner une fourchette à mamie. Les oncles et les tantes, eux, se chamaillent quand le sujet du « comment qu’on va financer la future maison de retraite de la vieille ? » vient sur la table. Et il y a nous. Nous c’est moi, ou toi qui me lis. Nous on boit. Ça a d’abord le mérite de nous éviter de parler tout de suite, de prendre du recul et de calculer avec courage que c’est mieux de ne rien dire. Parce qu’après tout, on est le vingt-cinq de décembre.
Comme on a fermé notre gueule depuis trop longtemps et que c’est devenu suspect aux yeux de tous, un oncle, un aïeul ou une cousine prend le temps de nous adresser la parole. C’est l’heure du fameux « toujours célibataire ?». Bon, c’est la tradition. Les discussions alors entamées se stoppent, les visages se tournent vers nous et comme on sait qu’il va falloir répondre longuement aux interrogations, on prend une grande inspiration qu’on associe avec une grande gorgée de vin. Rouge le vin. C’est notre père qui y tient, parce que ça se marie bien avec la viande rouge. Ce même père se fout qu’on ne soit pas en couple, il laisse ça à celles et ceux qui ont besoin d’exorciser leur vie de merde, mais il a quand même un prétexte pour nous gueuler dessus. Dans la précipitation, on a bu un « grand cru » cul sec. Ça  fait scandale autour de la table. Alors on cherche le regard d‘un mioche, on lui fait un clin d’œil et on espère qu’il va décrocher un sourire pour nous faire plaisir. On n’a plus que ça, un sourire de gosse. Secrètement, on espère que le môme va nous proposer d’aller jouer avec lui. On n’aime pas follement ça jouer aux Playmobil ou Barbie mais on est prêt à se sacrifier un peu tant que ça nous permet de fuir les questions impérieuses visant notre « incroyable » célibat. Alors tu t’exiles avec ton neveu ou ta nièce et tu joues le jeu. Tu te retrouves à faire bouger les bras d’un truc en plastique puis à lui prêter ta voix. Soit aiguë, soit grave, les deux font sourire les enfants. Mais les rires ont une fin. Et quand cette fin nous parvient, l’enfant nous lâche et s’engouffre dans l’écran de sa console portable nouvelle génération à laquelle tu comprends que dalle. Aspiré, il te zappe et tu es bien obligé de retourner à table. Avec les autres.
C’est l’heure des cadeaux. Les enfants ont lâché leur console et le moment du stress prend son envol chez les parents. Les gosses, sans pitié pour les longues minutes passées par ceux qui ont confectionné les paquets, déchirent le papier qui entoure tout ça. Des pleurs de joie se font entendre, des déceptions se fondent dans le silence et il y a nous. Nous, on découvre les cadeaux qu’on a offerts en même temps que ceux qui les reçoivent. Plus tôt dans le mois, on a filé un billet à un frère ou une sœur pour éviter d’avoir à acheter seul un cadeau qui ne fera certainement plaisir que par la circonstance. Tout le monde s’embrasse, tout le monde prend des photos qui ne seront jamais développées et tout le monde retourne à sa place. C’est l’heure du café.
C’est maman qui le sert. Elle ne sait pas le faire mais elle le sert pas trop mal. Il est dégueulasse. Mais on s’en fout parce qu’on sait que la fin du repas n’a jamais été aussi proche. C’est la chance des mauvais cafés de n’être jamais placés en début de repas.

Il est 9h13, je crois que j’ai foiré ma nuit.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *