Branlette Terre

Je sais pas ce que je fous là. C’est bleu, des nuages se dispersent un peu comme de la barbe à papa mais eux, et ça m’angoisse un peu, ne se mangent pas. J’aime pas tellement ça d’ailleurs. Je les regarde et  je pense pas à grand-chose, je me laisse naïvement porter par ce que je vois. Rien de fou, c’est même plutôt banal. Mes yeux voient ce que tout le monde côtoie mais d’un angle que peu ont la chance de prendre.
Voilà. C’est bleu, c’est cotonneux et moi, indécis quant à la marche à suivre, je pense à ma femme et ma fille. Je suppose que c’est normal. Après tout, j’en sais rien de ce qu’elles font. Peut-être bien qu’elles sont sous ce tas de nuages à s’amuser, parler de leur père ou mari, à faire des petits plats, des devoirs ou même, se poser devant un programme proposé par les télévisions, un de ces trucs qui vous filent des nausées.
De mon côté, je sais à peu près où je suis et, pour une fois, j’ai pas envie de m’échapper pour jouer aux retrouvailles. Pour dire vrai, là, maintenant, comme le reste du monde, elles deviennent une sorte de priorité forcée, de celles saupoudrées d’obligations mais dont on voudrait se séparer pour prendre une bonne grosse inspiration.
Ça peut paraître cruel, irresponsable et je comprendrais qu’on veuille me fixer une étiquette noircie de mes coordonnées sur le gros orteil, mais l’envie de revenir sur cette terre, les autres, leur voix, leur sourire, leurs mimiques, tout ça me devient étranger. Ça fait me sentir bien, alors je souhaite que ce moment reste, qu’il se prolonge et que le passé fasse un petit tour dans le mixeur, qu’on n’en entende plus parler, qu’il se taise à jamais. Je crois que cet instant, j’ai  besoin de l’épouser, mais j’ai peur. Peur qu’il tourne la tête et me refuse sa joue. Peur d’être menotté aux décennies qui l’ont précédé. Ce genre de pensée devrait me déchirer, me faire sentir comme une merde mais non, je suis bien. J’en viens à me questionner sur le pourquoi j’ai fourré ma queue dans cette femme il y a quelques dix années de cela. Notre gosse est parfaite, je lui reproche rien. Et puis, je l’aime bien cette gamine. Elle me fait rire, on se taquine, on se chamaille et, même, parfois, elle me fait chialer. Du coup, je crois que je suis fier d’elle mais je crois aussi que je peux rien lui apporter à cette enfant. Je crois que sa mère et moi, on a commencé à se plaire, on s’est baisés puis, au détour d’une absence, on a cru qu’on était faits pour vivre ensemble. Pire, on a cru qu’on grandirait en faisant quelque chose de mes deux couilles et de son petit ventre, que se bâtir un projet était forcément la priorité, que baiser ça suffisait pas alors,  et comme on est des humains plutôt naïfs, on a dû se résoudre à envoyer des faire-part de naissance neuf mois plus tard. Bracelets électroniques aux poignets, on a décrété qu’on s’aimait et que tout cet écran de fumée faisait partie du décor. La scène était posée, peu importe si les acteurs proposaient un jeu médiocre. On avait un petit budget alors chaque scène se tournait en une seule prise. Le rendu ? J’en sais rien, je préfère pas trop zieuter quand j’ai la sensation d’avoir foiré la bobine.

Qu’est-ce que j’en ai à secouer d’en bas moi ? Très franchement, entre les « boom » des bombes et les klaxons des bouchons ou les remontrances des patrons, il y a pas de quoi se vanter de vivre en gravité.
Souvent, on entend dire que faut pas chier sur le passé. Moi, le passé, je l’emmerde et ça tombe plutôt bien parce que, par définition, je fais jamais ça par l’avant. Du coup, le passé, il est au premier rang pour jouer la chasse d’eau. Une fois, et c’est d’ailleurs la seule parce qu’après j’ai préféré lui fichre mon verre de pinard au visage pour éviter toute récidive, tata Claudia, aussi sombre d’âme que son collier de chez Dior rayonne, celle-là même m’avait dit que le passé était quelque chose dont il ne fallait surtout pas se séparer. J’ai toujours vu ma tante comme une bourgeoise à qui on aurait greffé une bouche à merde. Elle avait ensuite dégainé l’argument du « sans passé, tu n’es rien, c’est l’histoire qui fait que tu es présentement devant moi » puis de surenchérir d’un joli « je fais partie de ton histoire, passée et aujourd’hui commune ». Bordel, le seul passé qui me dégoutait pas autour de cette table, c’était le vin qui avait bien vieilli dans la cave du papy.  Manque de chance et de discernement, je l’avais jeté à la figure de cette pauvre dame à l’esprit bien trop rigide  pour qu’on prenne un peu de plaisir à le chiffonner. Plus jeune, la main bien cramponnée pour pas que je me fasse emporter par un tramway, elle m’emmenait visiter des musées. Je voyais ça comme des pièces où on entreposait des sortes de pierres tombales mais pas seulement faites de marbre. Pour dire vrai, c’était l’ennui. J’ai jamais trop saisi l’idée d’enfermer des œuvres dans des lieux clos et, pire, que des gens paient pour voir et s’exclamer en mondanités.  Pour moi, ces trucs devaient être dans la rue, partout. Et puis, ça m’aurait évité de voir tout ce tas de cons alignés les uns derrière les autres pour commander un café signé, un hamburger  couronné ou un téléphone à l’éthique paumée. Je sais pas, je me disais qu’avec des œuvres sur les murs, derrière des vitrines ou même encastrées dans une aubette, on aurait pu éviter les attroupements de tocards devant la sainte mère dollar. Bon, ça ne s’est pas fait. Alors, depuis, mes œuvres à moi, c’est les gens et leur sens des priorités. Ils me font sourire avec leurs principes, leur besoin de se comparer, de se marcher dessus, de construire pour se montrer et, paradoxalement, se foutre du gros ruban adhésif sur la bouche et siester dans une camisole cent pour cent gros con.  J’ai bien essayé de comprendre mais je crois que je parle pas la même langue. Et puis, je me suis pris au jeu en faisant cette môme. À cet instant, le tas de cons a pris le volume d’un corps en rabiot.

Petit à petit, je me suis mis à acheter une bagnole, à zapper de façon indéterminée devant un écran, à faire de ma carte bleue un passeport. Très vite, j’en suis venu à me prendre en photo devant des animaux coincés dans des enclos ou des vitres où il était mentionné qu’ils venaient pas d’ici et que, par conséquent, ils avaient rien à foutre là. Je m’en branlais et j’étais content de publier les photos sur un réseau où mes contacts applaudissaient ou approuvaient, je sais pas trop, avec des pouces en l’air et tout un tas de petites images jaunes censées représenter une humeur numérique, éphémère et factice.
Un jour, au cours d’une balade, ma fille est venue se coller à moi. Au début, j’ai pas trop fait attention mais plus on avançait, plus elle se rapprochait alors je lui ai demandé pourquoi elle faisait ça, si elle avait peur de quelque chose ou de quelqu’un. Elle m’a simplement répondu qu’elle se méfiait des animaux qu’il pouvait y avoir dans la forêt. Alors, j’ai dû lui expliquer que non, il n’y avait pas de bêtes sauvages de la sorte dans le pays où on vivait. Elle s’est arrêtée, s’est plantée devant moi  avec ses bottes en caoutchouc salies par la boue puis, l’assurance en compagnie, s’est mise à m’engueuler de l’avoir emmenée au zoo la semaine précédente, que j’étais qu’un menteur et que, du coup, elle se demandait si « c’est pas nous le zoo plutôt ? C’est pas bien. On est méchants». Bien joué gamine, t’as réfléchi. Tu voulais que je lui dise quoi moi à la gosse ? Que dalle, j’avais rien à lui servir. Bon, je lui ai quand même répondu qu’elle avait raison. J’étais pas foutu de trouver des circonstances atténuantes. Non, vraiment, rien. J’ai acquiescé et on a continué de marcher. Le soir, elle m’a fait promettre de ne plus l’emmener dans une foire d’humains qui se prennent en photo devant des animaux. Je le dis mieux qu’elle mais c’était l’idée, naïve mais révolutionnairement gentille, que la petite voulait exprimer. J’ai promis puis je lui ai filé sa peluche loup qu’on avait achetée dans la boutique du zoo. Elle arrive pas à fermer les yeux si elle l’a pas à ses côtés quand il s’agit de rejoindre Morphée. Brave gamine.

Là, maintenant, je sais pas du tout ce que fait cette gosse. Si elle est à l’école ou si elle fait les boutiques ou des cookies avec sa mère. J’ai pas envie de savoir. Si elle pouvait écouter sa mère quand elle se défoule sur moi et mon incapacité à assumer et gérer ma paire de couilles, ce serait fait pour m’arranger. Ça filerait une sorte d’argument à notre fille pour détester son père et donc les hommes, ça lui ferait l’économie d’un gosse et lui donnerait la capacité d’affronter ce monde toute seule, comme une vraie personne.

Une vraie personne, la chance. Je sais pas vraiment ce que ça veut dire « vrai » mais ça fait joli de l’écrire. Ce dont je suis certain, c’est que les hommes, les femmes et les gosses… Non, pas les gosses. C’est innocent un gosse, c’est juste un petit truc que nous, adultes, on laisse naïvement grandir. Bref, revenons-en au reste. Évitons de digresser, tout ce qui n’est pas enfant est salope.
Une fois, mon frère m’a jeté à la gueule que sa famille, dorénavant,  c’était « sa femme, ses marmots et la meilleure amie de sa femme » puis qu’il mettait tout sa troupe au-dessus de « ses parents, de ses frères et de ses sœurs ». Il aurait pu positionner tout ce petit monde sur la même ligne mais non, en toute simplicité, cet abruti a préféré hiérarchiser. Je crois que depuis ce moment précis où il a utilisé sa bouche comme une pompe à merde, je l’ai pris comme garant de l’espèce humaine. Un troupeau de putains qui oublient vite, qui méprisent et ne sont pas foutues de s’excuser parce qu’elles sont dans l’incapacité d’y penser. L’égo ou la peur de faire machine arrière n’y sont pour rien, ces gens-là oublient juste de penser. Parfois, l’homme devrait se branler sept fois avant de parler. Ça sauvegardait l’espèce d’une montagne d’inepties. Bander mou rend lucide, c’est bien pour ça qu’on considère nos vieux comme sages.
Si on n’écrivait pas le passé, il finirait par s’effacer. En vrai, si on l’écrit, c’est parce qu’on se chie dessus à l’idée d’oublier, parce qu’il faut trouver des excuses et des exemples au présent. Je t’en ferais un bon  brûlot de ce merdier.
Je déteste pas mon frère, je lui en veux pas non plus. Je le trouve simplement lâche de ne jamais s’être excusé d’avoir, durant un petit passage de sa vie, pensé comme un zombie et zappé qu’une famille est une famille et que ce mot est contraire à toute hiérarchie. Il viendra peut-être jamais glisser des excuses au creux de mon oreille ou même sur un bout de papier. S’il se rend pas compte, c’est pas grave. C’est mieux pour lui. Dans l’attente, je l’emmerde. D’ailleurs, je crois que j’emmerde tout le monde. Je crois que j’ai jamais vraiment trouvé ma place. Maintenant, même au cinéma, les places se réservent. J’ai dû oublier de réserver, y a aucun fauteuil à mon nom dans la salle qui diffuse le piètre spectacle de ma vie d’en bas.
J’aurais pu être prof, postier, primeur, marchand, commercial, footballeur, c’est bien footballeur, y a même des autocollants avec notre nom dessus. Mais je suis rien de tout ça. Je suis un simple journaliste qui, sans vraiment saisir l’épaisseur de la chose, a accepté de suivre une formation de dix-huit longs mois pour ensuite accompagner la crème des métiers, au-dessus des nuages, là où plus rien n’est grave.
Aujourd’hui, il y a une sortie orbitale de prévue. En temps normal, j’ai pas le droit de suivre les mecs quand ils se mettent à nager dans le noir mais, ce mardi, on m’a donné l’autorisation de sortir. C’est un peu comme à l’entraînement sauf que ma paire de couilles se rétracte. Il y a plus de peur que de sang en moi. Je crois que je flotte dans ma chiasse. Les professionnels, qu’ils aient un écusson aux couleurs nord-américaines, européennes ou japonaises, tous me disent que c’est la même chose pour eux. À chaque sortie sa boule au ventre. Ça devrait me rassurer mais je pense trop à ce qui m’entoure. Tout et rien. Tout ce bordel veut plus dire grand-chose quand ta vie est suspendue à un petit mousqueton à la con. Je souris. Pas que je sois content, non, c’est nerveux. Une sorte de réflexe qui peu à peu me fout à l’aise.

Ma fille, mes amis, mon chien, mon frère et même mamie s’échappent de mon esprit. Je tente pas de les retenir. Je pousse ce petit monde vers la sortie et m’en déleste. Bientôt, c’est-à-dire maintenant, je me  sens léger. Gregor, le cosmonaute à qui j’ai quasi jamais adressé la parole, me gerbe quelque chose entre le russe et l’anglais. Je comprends que dalle. Je m’en balance. Je le regarde quand même et, même si j’ai rien capté,  lui fais signe de la main que tout est ok. Il me rend le geste puis se tourne. L’astronaute américain passe à son tour devant moi. Il me demande ce que monsieur Incompréhensiblinov m’a dit. Je ne lui réponds pas et lui fais également signe de la main que tout va bien. Il doit me prendre pour un abruti mais n’en laisse paraître aucun signe. Lui aussi forme un « ok » avec sa main. Il ne le voit pas mais, sous mon casque, idiotement, je souris.
Je les laisse travailler. Ils s’éloignent un peu de la porte de la station pour bricoler un truc sur un autre truc. Une fois de plus, je saisis pas grand-chose à l’affaire. Peu importe. Je suis supposé filmer tout ce merdier mais, à la réflexion, je me dis qu’enregistrer la scène serait synonyme de gâchis. Alors, sans rien dire,  j’accroche ma caméra à la station. Trop absorbés par leur tâche, les deux autres ne font plus attention à moi,  Quand j’ai fini de la fixer, je tente un pas vers l’extérieur. C’est agréable, moelleux, on dirait un gâteau au chocolat avec rien dedans.
En-dessous de moi, du noir qui me sépare de ce qui est censé être chez moi.
Au fur et à mesure que je m’éloigne, je me sens oppressé mais c’est une oppression autre que celle que j’ai l’habitude de côtoyer quand je foule le bitume mêlé aux pavés des villes que j’ai du mal à supporter. Il y a ce vide partout autour de moi et cette boule difforme et bleue qui semble m’attirer vers elle. Elle m’hypnotise, m’obsède, comme si elle me disait de rentrer chez elle. Chez elle n’est pas chez moi. Chez moi n’existe nulle part. Là où je suis, je me sens petit, ridicule face à l’immensité de ce qui se diffuse devant mes deux tout petits yeux. Je flippe un peu mais j’apprécie. Dans l’oreillette, on me dit que l’équipage, c’est-à-dire les deux héros et moi, va bientôt devoir rentrer à l’intérieur de la station. Ça signifie également la fin de la mission et donc un retour sur Terre dans le mois à venir.  Famille, pelouse bien tondue, sourire, travail, patrie… L’envie n’y est pas.
Un regard à gauche, un autre à droite. Personne pour me surveiller. Je crois que c’est le moment de dire au revoir. J’ai jamais su comment m’y prendre, je suis pas super fort à ce jeu-là.

Je jette un œil en bas. Je crois que c’est le Chili. Du moins, ça y ressemble. Il y aura fallu qu’on me propulse dans l’espace pour que je voie ce pays. J’y connais rien au Chili moi. Ça me dit rien. Pour dire vrai, je crois que je m’en branle du Chili. Un peu comme le reste.
Peu à peu, le Chili devient une forme plus arrondie. Quelques secondes passent et les arrondis deviennent une forme floue. Je ne distingue bientôt plus que le continent qui l’abrite. Je m’éloigne.
Le mousqueton dans les mains, je regarde le fil qui me reliait jusque-là au bout du tas de ferraille dans lequel j’étais en orbite. Il semble flotter. L’air ahuri, le ruskoff  se prend de panique mais sait qu’il n’y a plus rien à tenter. Il tend sa main, comme si des cinquante mètres qui nous séparent, elle pouvait me sauver. Il comprend et se tient la tête entre les mains. Chaque seconde m’éloigne un peu plus. Je lui fais coucou de la main. C’est un au revoir simple, banal, efficace.
Dans l’oreillette, ça gueule de tous les côtés, on me dit de revenir tout de suite, que c’est un ordre etc… Un tas de conneries quoi. Plus de vingt mois à cogiter, vingt putain de longs mois sans un seul jour de repos, ni même un petit après-midi pour me poser devant un pc et me branler. Rien. Que dalle. Travail puissance travail. Y a pas à chier, je suis mieux ici.
De loin, la petite boule céruléenne a encore plus de gueule. Je m’envie les secondes qui défilent. Les yeux plissés, on ne voit plus trace d’humain. Je découvre que tout n’est pas Paris, que tout n’est pas fictif mais que tout s’effrite et que… Pardon, j’ai failli partir dans un truc philosophique. Merde bonhomme, tu peines à respirer là,  t’as plus le temps de te la jouer Slavov Zizek. Mais je crois que si ce tocard pouvait me parler, il me dirait que techniquement parlant, il est plus facile d’imaginer ma fin que celle du capitalisme.
Un tas de choses me trottent dans le crâne puis, bientôt, plus rien. Le noir m’enveloppe. Une minuscule veilleuse bleue en compagnie,  je prends congé.

illustration: cristiano suarez artist

illustration: cristiano suarez artist

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