La baignoire


— « Faut dire vrai Luc ? Sérieusement, dis-moi. Je dois dire vrai ? Parce que là, entre nous, vous êtes tous les deux le cul posé devant moi, tout confort sur la banquette, mais j’hésite vraiment à cracher la sauce. Je sais pas si tu vois où se situe exactement le problème. Et même si t’as aucun doute concernant ce dernier, je vais faire l’effort de bien expliquer, parce que tu le veux, parce qu’au fond, oui, tu veux que ta gonzesse sache à quel point t’es con.
Alors voilà mon amie, je te considère comme une très bonne amie oui, je vais te raconter en te regardant dans les yeux et, la mâchoire tombante, tu vas pas décrocher les tiens des miens. Tu vas m’écouter, comprendre, puis te mettre à chialer. Tout ça parce que ton abruti ton copain, qui reste néanmoins mon pote, n’a pas été foutu de te faire un topo au bon moment. Non, parce que Luc, il a toujours tout repoussé à plus tard pour éviter les emmerdes ou les trucs qui gênent. Ton Luc là, celui qui a des sourires qui s’affichent constamment sur sa petite gueule d’ange, eh bien c’est un beau salaud ton Luc.
Et Luc, me regarde pas comme ça. S’il y a bien une personne et une autre qui ont voulu qu’on en arrive à ce moment embarrassant, c’est toi et toi. J’aimerais bien te trouver des excuses, je t’assure, mais y’a que dalle que je puisse mettre en balance pour équilibrer un tout petit peu ta défense. Que dalle. T’es mon pote de toujours, mon émeraude dans la chaussure, tu brilles mais tu fais chier quand il faut avancer. Même tête baissée, à un moment, tu te prends le mur si t’as pas eu l’ingénieuse idée de la lever pour te repérer. T’es un gigolo de la pensée Luc, tu loues des belles phrases et te couches le soir sans jamais acter quelque chose de concret, comme si ça pouvait te sauver. Je résume, tu fais chier.
Et toi là, tu me regardes toujours avec ton air mi pute, mi ébahie, avec l’espoir que je vais pas cracher un truc trop gros à avaler, un truc que tu pourrais pas surmonter, que tu voudrais de suite zapper parce tu sais que tu vas pas en dormir. T’es en angoisse, tu paniques, c’est la folie mais de celles qui te rendent dingue, sans saveur, qui ont juste de quoi te maintenir en vie parce que, toi, t’as pris le parti de l’aimer la vie.  Sans vraiment la vivre.
Voilà, deux amis, couple faussement uni, et moi avec une sorte de vérité pas forcément bonne à dire. Face à moi, avec vos yeux grand ouverts et la mine des mauvais jours, vous me faites peine les amis. Oui, je suis triste. Parce que dans cinq minutes, tout au plus, vous allez me détester ou me quémander de l’amitié pour que je vous rassure, vous allez me contraindre à jouer le rôle qui fait chier, celui qui veut qu’on choisisse alors que les choix, nous, on s’en branle parce qu’au final, on n’en pense rien des choix. Si vous voulez vraiment savoir, les choix, moi, je m’en contrecarre. Ça  me passe au-dessus. Mais vous, comme vous êtes des idiots et que vous êtes incapables de faire de la vérité votre partenaire d’unicité, vous imposez ces putains de choix aux autres. Irresponsables. Vous êtes des emmerdeurs, des éjaculations fécondes dont on se demande comment elles ont, une fois dans leur foutue vie, touché au but.
Et puis merde Luc. Démerde-toi. J’en ai dit assez pour que tu prennes tes couilles à pleine main et décides enfin de t’expliquer. Perso, j’en ai ma plaque, je me barre. »

Pour dire vrai, maintenant que je suis sorti de ce bar où  nos habitudes sont presque coutumes, c’est Luc qui m’a demandé de pondre cette petite scène. Je sais ni pourquoi, ni comment la suite va se dérouler, mais Luc est un ami à qui je dois pas mal de choses, alors, quand il m’a gentiment suggéré de jouer le rôle de l’ami qui en a gros sur le palpitant, j’ai acquiescé, sans broncher, sans comprendre. Pour le coup, peu importe la suite, Luc m’a payé la conso.

Le cul posé sur la bouche d’incendie qui fait face au bistrot, je tire une blonde et les regarde à travers la baie vitrée qui nous sépare.
Elle ne bouge pas, il fait mine de se prendre la tête entre les mains et, enfin, prend de l’élan. Luc s’élance dans quelque chose qu’il ne maîtrise pas. À l’habitude, il n’est pas un bonhomme qui parle. Luc, c’est le genre à écrire sur des bouts de papier pour glisser une idée. Bordel, Luc se lance, avec des mots et tout. C’est quasi surréaliste. Pour frôler la vérité, je suis impatient de savoir, alors j’attends. J’endure et guette. Pourtant, la patience, c’est pas mon fort. Mais là, je pense que le monde ne se rend pas compte, Luc enchaîne des phrases et, à côté de lui, captivée, sa gonzesse l’écoute. Une femme qui débranche l’oral et donne tous les pouvoirs à l’ouïe, incroyable. Luc fait fort. Je me demande si ce con ne serait pas en train de devenir un homme. Merde, Luc. Pas toi.

Le voilà qui extrait une petite boîte de la poche intérieure de son veston, prend le temps de l’ouvrir tout en regardant cette fille dans les yeux, puis en sort une bague. Merde Luc. Luc, merde. Je sais pas dans quel ordre je dois foutre ces foutus mots, reste que le merde que ces phrases ont en commun n’est pas fait pour se loger en orbite.
Il a pété un plomb le Luc ?! Un mariage ? Sérieusement, ça déconne grave au milieu des synapses. Faut pas Luc ! Faut pas ! Qu’est-ce que je dirai à ses futurs mômes quand ils me demanderont comment j’ai pu laisser faire ça ? Zéro excuse. Nul. Nada. Luc, si tu pouvais m’entendre, sache que tu me fous dans une merde  qui pue bien plus qu’il le faut.
Et puis l’autre, là, en face, avec son large sourire et des larmes qui côtoient les pupilles. Elle pourrait pas faire mine de recevoir un appel d’une urgence extrême, simuler un malaise ou, mieux, se faire enlever par des extra-terrestres ? Allez, mettez-y du vôtre, faites crasher l’avion des illusions, le pioupiou qui survole n’importe quel nuage voisin d’horizon. Allez là, je veux un gros boom, une explosion, une Michael Bay avec le générique qui s’affiche direct pour nous épargner la suite.
Mais non, ces deux-là se regardent et même s’embrassent. Beau spectacle. J’ai envie d’applaudir, de rire parce que le tout est comique. Mais, en vrai, j’ai envie de gueuler « non », de descendre dans la rue, d’être rejoint par les syndicats des choses bien, puis, qu’ensemble, on fasse péter les fumigènes avec un grand F qui seraient le commencement de beaux slogans tels que « L’amour fou, un peu trop foufou quand même ! » ou « l’amour, tes illusions, tu sais où on se les fourre ». Ok, j’ai jamais été trop fort en slogan mais, pas grave, faut manifester là ! Mon beau Luc s’en remettra jamais. L’amour, c’est comme une  corde. C’est plein de nœuds et, plus tu serres, plus le tout s’emmêle. Ce truc-là, c’est une corde au mauvais cou. L’amour, c’est l’affaire Dreyfus sauf qu’on trempe sa queue au lieu de se faire baiser.

Non Luc, non. Et puis comment je vais faire moi ? Sans toi ? Je suis pas fait pour qu’on m’abandonne à la première gonzesse venue. Ok, ça fait un bail que tu partages les draps avec elle mais c’est qu’une nana, un bout de chair qui joue la tigresse, un échantillon de bon sens quand l’homme et ses idées se mettent à déraper, un savon qui bave des bulles quand on se sent sale et qu’on se frotte dessus, une roue de secours quand on tient plus tellement la route. Mais moi, je suis pas une roue de secours mon Luc. Non, moi, je suis la seule et unique roue du carrosse. Celle qui bien gonflée ne crève jamais mais qui se transforme en étron quand sa majesté Luc décide d’aller visiter d’autres stations. Tu m’emmerdes Luc. C’est pas bien ce que tu fais. C’est vraiment pas bien.
Ce soir, tu vas te coucher avec le sourire doublé d’une énorme trique. Demain et les quelques surlendemains qui suivront, tu auras l’impression que c’est encore le premier jour. Mais, bientôt, elle te fera moins bander, te fera rire pour se faire pardonner puis, très vite, elle t’ennuiera. Tu te lasseras mais, pris au piège des alliances et de la paperasse, fuir te coûtera. Je t’ai déjà lassé moi ? Luc ? Hein ? Je t’ai déjà lassé ? Non, jamais. J’ai été parfait mon gros. Presque. On va pas chipoter, ni parler de ce que j’ai pu faire par le passé. Non Luc, parce que le passé s’appartient à lui-même et que, nous, on n’est plus dans ce foutu passé. Non, nous, on est dans ce putain de présent dans lequel tu fais n’importe quoi. Ça me fait réellement mal au cœur ce que tu me fais là. Voilà, je l’ai mon boom. En plein dans le palpitant. J’espère que t’es à minima pris d’embarras mon ami.
Je dis « ami » mais j’ai maintenant l’impression que ça fait des années-néons que t’as mis ça derrière toi. Une femme se pointe, celle de ta vie que tu dis, et voilà que tu superposes le mot mari sur celui d’ami. Tu te rappelles plus. T’as zappé, oublié et même éclipsé cette promesse faite autour d’un feu de camp, d’une partie de console ou d’un bon snif sur une cuvette maculée d’urines aussi diverses que les feux d’artifices qui se chamaillaient au milieu de nos iris. Non. Luc veut être un homme et les beaux mots de ne jamais grandir s’évaporent comme mes couilles au sauna. T’as grandi Luc. Oui, t’as mûri et c’est  mal. Je suis sûr d’une chose, t’es maintenant trop grand pour te rappeler de quand tu as été enfant. Et tu sais pourquoi ? Parce qu’on devient adulte quand on ne sait plus à quand remonte la dernière fois où nos doigts ont pris le temps de se plisser parce que restés un trop long moment sous l’eau chaude puis tiède du bain. Et toi, les doigts fripés, ça t’est devenu étranger.

Je suis toujours devant cette devanture de bar à fumer et à tirer intensément sur ma clope tout en remuant ces reproches enfouis et muets à la con. Je les regarde avec un sourire débile. Un parterre de dents sorties qui veut dire « j’ai compris ». À leur tour, ils sortent du bar. L’un après l’autre, ils me serrent dans leurs bras et c’est Luc qui se jette à l’eau.
Luc est un piètre nageur.
— Arvad, mon pote, je vais me marier !
J’avais deviné Judas mais je vais continuer à sourire et vais même t’encourager dans ton suicide de vie.
— Bravo l’ami. Si on m’avait dit, un jour, que ce grand con de Luc se marierait… Putain, je t’avoue que j’aurais pas signé. Tu me surprendras toujours Lucky. Punaise, le Luc qui se fout la bague au doigt ! Je t’aime fort mon gros. Rends-la heureuse et, si tu lui ponds un marmot, fais en sorte qu’il ressemble à la mère.
— Merci Arvad. T’as toujours le mot pour…
Il cherche ses mots. Je vais te le foutre dans le front le bon mot moi.
Il reprend.
— …Bref, on s’en balance des mots, t’as toujours été là pour moi et, j’aimerais te demander d’être mon témoin. Parce que, de tous mes cons d’amis, t’es celui qui en a été le guide.
Luc est ton ami. Luc est ton putain d’ami. Garde ton calme Arvad, et souris. Oui, souris va.
— Avec plaisir Luc.
Bordel, je simule bien le sourire. Je suis pas peu fier de moi là. Il me sourit aussi. Même qu’il y a des larmes dans ses yeux. Sourire rendrait heureux ?
— Merci Arvad. Merci. Je compte sur toi pour nous chier un bordel de discours !
— C’est comme s’il était déjà écrit mon ami…

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