Plomb dans l’aile

Une salle, un public, un concert. Une visite, lâche et faucheuse. Notes trompeuses.
Un grand boum. Avant, et je n’ai que ça pour maintenant parler d’elle, j’ai brouillonné quelques trucs. Je me souviens, avant, aussi routinier que banal, mon fil rouge faisait que je marchais, mangeais, trinquais et même échangeais. Avant, il y avait mes amis, ma famille, les relations indécises, il y avait elle. Rien de trop fou, juste de quoi faire patienter avant la promesse d’une fin de vie. C’était pas grand-chose mais il y avait de quoi combler les trous ou l’ennui. Je savais pas moi qu’il fallait profiter, se sentir concerné, sourire et encore profiter. Je savais pas. Alors j’ai vécu, sans folie, sans passion, sans de quoi me mettre en péril, ni même respirer avec l’idée d’être un privilégié. Je savais pas. J’ai fait comme je pouvais, sans me presser, en me laissant porter par le temps sans y donner trop d’importance. La pensée facile et fainéante, je me disais qu’il arriverait ce qui devrait, je voulais rien forcer. J’aurais peut-être dû mais on a rarement le recul quand on sait pas. J’ignore encore si j’aurais aimé savoir. Ça m’aurait éventuellement permis de prendre quelques précautions, donné la possibilité de pondre quelques belles formules d’au-revoir ou de mea-culpa, de lâcher un simple je t’aime. J’en sais foutrement rien.

En plus, mon boum n’était pas des plus fous. Ç’aurait pu ressembler à un clic clic boum des années quatre-vingt-dix, de ceux qui nous posaient devant le tube cathodique et répéter les paroles calquées sur une pernicieuse rythmique, partager le son avec le doc et emmerder maman qui, pendant ce temps,  assiégeait la cuisine pour nous nourrir. Non, moi, j’ai eu droit à un boum banal, un boum qui te laisse pas le temps de mettre le bras devant le visage pour te protéger de quelque chose qui de toute façon te touchera. Un boum sans concession, qui fait honneur à son nom. Rien qui m’emmène vers le nirvana, et pourtant, je me rappelle, tout va plus vite que Senna.
Tant pis, j’aurai au moins pour moi le coton des nuages. De toute manière, j’y suis déjà, dans les nuages. Ou tout comme. Il y a cet épais brouillard fait de fins et mouvants filets de fumée qui s’entremêlent et estompent l’image de ce qui se passe à quelques centimètres de moi. Je ne vois rien, j’entends des cris, des ratatatas et d’autres cris. Je me crispe, je crois que je flippe mais je tiens sa main. Elle aussi est crispée. Elle serre la mienne pour ne plus me quitter puis je sens le poids de son corps s’écrouler. Je suis encore debout, je ne vois toujours rien, que dalle. Je panique mais ne fais rien. Une demi-seconde ou peut-être le double, je ne sais pas, et je m’effondre à mon tour. Nos mains sont toujours coincées l’une dans l’autre mais la sienne ne bouge plus. Je ne la lâche pas et attends que les bruits s’éloignent. Cela n’arrive pas. J’essaye de la voir, de croiser son regard mais le nuage de fumée m’en empêche. Je reste à terre, me colle à elle, pose ma tête sur sa poitrine avec l’espoir d’entendre quelque chose battre, un léger tic-tac. Je sens un truc qui tape fort, j’espère mais la lucidité me fait vite revenir en réalité. Je me rends à l’évidence, mon palpitant bourrine dans tous les sens mais pas le sien. Déjà, j’ai des larmes qui se bataillent pour éviter de finir en cascade. J’ai peur, j’ai la rage. Mais je reste là, cloué, planté face contre terre sur le sol froid qui, maculé de sang, naïvement nous accompagne. Quand je me relèverai, il y aura l’empreinte de mes phalanges ancrées dans la mare rougeâtre qui m’entoure. Les tirs continuent, mes oreilles sifflent, je ferme fort les paupières avec l’idée que tout ça est un cauchemar, ou à défaut, que les scènes vont s’enchaîner plus vite et qu’enfin l’acte trouve une fin. Mais rien,  tout reste à l’identique, même les cris qui, scènes macabres coupées par l’entracte, se font de moins en moins nombreux.
Bientôt, le silence m’encercle. Il est froid, ne respire pas et transporte l’odeur de la mort. La mort pue. C’est quelque chose d’immuable mais, dès qu’elle est là, on n’ose ni la regarder en face, ni respirer, ni même lui parler. La mort a quelque chose de plus que les femmes, elle te choisit mais ne parle pas. C’est tout. Rien de plus.

Là, devant moi, j’ai envie de lui dire de faire demi-tour, qu’ailleurs il y a moins heureux, moins généreux, moins amoureux,  moins plein de choses que j’ai du mal à tartiner sur des mots. Vulgairement, je l’emmerde cette pauvre femme. Assez malsaine pour endoctriner et donner raison à des messagers débilement surarmés. Prête à tout pour pas qu’on l’oublie, l’âme pauvre d’un tueur en série, prête à faire des kilomètres pour cueillir une vie, comme un alpiniste qui donnerait l’aval au froid de l’amputer, juste pour proclamer au monde entier qu’il a laissé l’empreinte d’une semelle sur un sommet. Et voilà que ça tombe sur moi, l’alpiniste des plaines, qui venais tout juste de trouver sa petite colline à gravir. Mince. Si j’avais su, je serais resté à quai, je l’aurais jamais regardée cette fille, ça m’aurait évité de mélanger des pleurs à ce sang abject qui continue de couler. Je lui en veux mais refuse de la regarder. La mort, c’est pas fait pour moi.
Plusieurs fois, elle m’a fait des avances. Ça fait un moment qu’elle me tourne autour mais, moi, le noir, la faucille et tout le bordel qu’il y a autour, c’est pas fait pour m’attirer. Allez, fais demi-tour, efface la bobine et on se revoit dans un paquet d’années. Déconne pas, laisse-moi sourire, lui offrir des belles phrases, au pire des fleurs. Je suis pas très fleurs mais, promis, je lui en ferai livrer à toute heure de la journée, de la nuit et des petits moments qui occupent l’espace-temps. Vraiment, pars, je suis pas fait pour toi. Allez, s’il-te-plaît, je te le demande poliment, file de là.
J’avais un rencard ce soir et toi, tu viens tout flinguer, tout foutre en l’air sous prétexte d’idées dépassées, sous l’excuse bidon qu’il faut te faire entendre, sous couvert de principes de faussaires destinés aux poubelles. Mais laisse-moi te dire la mort, tu viens de tout froisser, mon rencard, mon amourette, peut-être même que tu viens de faire une lessive de tout mon avenir. Je peux pas, j’arrive pas.  Je vais te haïr comme j’ai pu chérir cette fille. La balle que tu viens de me planter dans le foie, je vais l’avaler, la déguster, la faire mûrir et, un jour, le tir bonifié viendra se loger entre tes yeux aussi sombres qu’ils devraient être honteux. Quand je déciderai de crever, parce que, de suite, je t’en fais l’aveu en serrant les dents et me bouffant les gencives, c’est pas pour aujourd’hui, eh bien quand je déciderai d’enfin te rencontrer, j’aurai un rictus aux coins des lèvres et tu te sentiras moins à l’aise d’avoir arbitrairement décimé. Vie de ma mort, c’était pas le jour.
Demain, après et les surlendemains qui suivront, j’irai me percher sur un rocher, tendre l’oreille  et écouter le son des confrères. Là-haut, sur le sommet de la falaise, tes images reviendront et me pousseront à sauter mais je résisterai, je serai debout, les narines remplies d’un air vif, électrifié à l’idée de profiter. Tu m’auras pas. Pas comme ça.
Je vais laisser ma main dans celle de cette fille et je vais attendre, attendre que tu comprennes que t’as pas besoin de ma vie pour avoir tout gâché.

Les minutes passent, les balles se font rares et, ma main ancrée dans la sienne, je ne bouge plus. Je l’imite mais fais semblant. Une révolte naît en moi et je m’en sers pour rester dans le monde des vivants même si, pour le moment, je n’y vois que brouillard et sang.
Je pense au futur, aux récupérations, aux lois business, aux masques de ceux qui ne comprendront pas, aux larmes qui vont couler autant qu’aujourd’hui  les gouttes de sang ruissellent. Je me sens fort et faible, je me sens rien. Alors j’hésite. Peut-être que je devrais lâcher cette main et courir, tenter de m’enfuir, crier à ces balles morbides que rien ne peut plus m’atteindre, que si je meurs maintenant, tant pis, que c’est pas une centaine de morts qui feront se désagréger les piliers d’une société à peu près civilisée.  Et puis, je me souviens d’elle, je me rappelle que si je reste, je pourrai la raconter et faire en sorte qu’on l’oublie le plus tard possible.
Je suis un aigle, un plomb logé dans l’aile. Mais je vais me remettre, me relever et faire battre les plumes bien au-dessus de tes rafales qui toutes seules se perdent. Balles vaines.

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