Mirabeau

Les ponts. Ça veut tout dire les ponts. On les traverse, les franchit pour sauter une rivière, un ravin ou simplement passer une route sur laquelle marcher serait trop risqué. On en saute, parce que traverser, au final, ça commence à user.

Quinze mètres, sous moi la Seine. Les pensées coulent tandis que les idées peinent à regagner les berges. Berges où plus personne ne m’observe. Peu importe, idées et pensées ne vont pas à ces gens-là. Aujourd’hui, égoïstement, je pense à moi. Faut dire que si je m’y attarde, la quantité de travail risque d’être colossale. Les deux pieds ancrés sur le pont, je le domine. Une merveille. De ma hauteur, je guide le monde. De là où je suis, les décisions font illusion.

Les gens parlent d’idées noires. Moi, je parle d’idées blanches, d’idées qu’avec un peu d’envie, on peut colorer, effacer, retracer ou même rendre abstraites parce que devenues trop complexes.
Mais tout ça m’emmerde, tout ça, c’est de la prose mentale, le genre de chose qui te fait réfléchir alors que tu as déjà décidé. Déjà décidé mais avec le besoin d’être rassuré, besoin que quelqu’un vienne approuver.
Très franchement, j’ignore pourquoi je suis là. J’ai dû me planter de sentier, prendre la route où le sens interdit était patrie. Je sais pas. Ce que je fous là, j’en sais rien. Aller à contresens, histoire d’être sûr de doubler personne. Leçon de conduite. Et les deux grosses pierres de vingt et quelques kilos posés à mes côtés, destinées à lester chacune de mes chevilles, ça non plus je sais pas.
Ce matin, les idées brouillées, la pensée à peine levée, j’ai décidé de venir ici, sans même essayer de me contredire. Je suis têtu parfois.

Et puis il y a ces cons qui klaxonnent, comme si ça allait me faire descendre, comme si leur opinion pouvait me faire changer d’avis. Commencent à me faire chier les gens. Qu’ils prennent exemple merde. Regardez-moi bande de tocards, mes problèmes, moi, je les règle avec moi-même, je me mêle pas des vôtres pour régler les miens. Bordel, sont chiants. Prendre autrui en otage, ils ont que ça. Bande de cons.

J’ignore encore pourquoi je suis là. De fait, je me fais les poches. Doit bien y avoir quelque chose qui me dira qui je suis et m’en dira plus sur le comment j’en suis arrivé là. Rien dans mon jean, que dalle. Je les ai toutes faites, devant, derrière, mais rien, le vide. On passe à la veste. Je l’aime bien ma veste en cuir, elle est usée juste comme il faut, juste comme j’aime. Ça me donne un petit air méchant garçon. Alors que pas du tout, je me trouve plutôt sympa comme mec. Même que parfois, je file quelques pièces au sdf qui assiège le bureau de tabac rue Mirabeau. Je passe tous les jours devant, je m’y arrête de temps en temps pour y acheter un paquet de clopes que je suis sûr de griller avant la fin de la journée et, en sortant, s’il me reste un peu de monnaie, je la pose dans le gobelet du vieillard. Je suis un peu sa caisse de retraite au vieux. Ça me permet de me dédouaner de toute mauvaise conscience quand je repars et m’allume une clope, sans prendre la mesure que moi, en comparaison de lui, je décide de comment gâcher ma vie.
Pour sûr, il m’en veut d’être meilleur parisien que lui. Pour sûr, il m’en veut mais ne me dit rien, parce qu’on a ce pacte silencieux, celui où je lui donne la pièce pour qu’il empêche ma conscience de venir hanter mes rêves.
C’est pas pour ça que je dors beaucoup mieux, mais c’est un sujet en moins à traiter. Quelques centimes pour une nuit un peu plus paisible. J’aurais dû me lancer dans les affaires, j’y aurais certainement contenté un tas de fumiers avides de nuits calmes dopées au profit. Ces gens-là ont des enfants. Moi, non.
Bientôt quarante piges et toujours pas de marmot. Mes parents doivent croire que je suis, au choix puceau, voire pédé. Doivent être déçus de jamais n’avoir vu gonfler le bide d’une des quelques gonzesses que j’ai ramenées le dimanche. Le dimanche, c’est le jour où on se retrouve tous dans la maison de nos vieux. Enfants qu’on est, on se pose et on laisse faire maman. Elle nous sert l’apéro, nous fait de bonnes tartes et nous prépare un café toujours aussi dégueulasse. Nous, on met juste les pieds sous et sur la table, ça dépend de l’humeur de chacun. Parfois, ça passe. D’autres fois, ça agace puis part en vrille. Y a toujours un débat qui fait qu’on s’engueule, comme de savoir si tel môme a le droit de reprendre du gâteau alors qu’il fait déjà dix kilos de trop. Tout le monde s’en fout mais les avis de tout le monde se mélangent, s’entrechoquent et finissent par dériver sur de la politique, sujet que personne ne maîtrise, puis sur le racisme et tout un tas de conneries qui me fatiguent tellement elles sont jumelles d’inepties. Dans l’histoire, ça fait deux heures que le gamin attend un oui ou un non de ses parents concernant la part de gâteau qu’il voulait s’enfiler. Il est gentil le gamin, il a demandé. Mais les parents, le oui et le non, ils gèrent pas. Eux, ils gèrent le « on verra » ou le « va jouer avec tes cousins et cousines ». Mais ce qu’ils savent pas les incapables, c’est que leur gosse, il peut pas jouer avec ses cousins qui courent partout. Non, il est obèse votre gamin, il avance pas. Quand il court, il recule, tellement son gros cul le tire en arrière. Encore dix ou quinze piges aux côtés de tes despotes mon ami. Bientôt, t’auras tiré ta peine et tu pourras décider seul de te poser un anneau gastrique, de suivre un régime drastique à base de racines ou, si tu veux pas de tout ça, de sauter d’un pont. Bon, choisis pas le même que moi. Celui-ci, c’est le mien. Pas touche.
Bref, j’aurais quand même voulu leur présenter un môme à mes parents. Pas pour les rendre heureux. Non, ça je m’en cogne. Un gosse, ça m’aurait permis d’éviter leurs questions idiotes sur mon travail ou sur mes projets de vie. J’aurais pu leur dire que ce bébé, c’était ça mon projet. Trois ou quatre années auraient passé et les questions se seraient délocalisées vers mon gosse. Baiser sans se protéger pour faire de mon futur gosse un bouclier, celui qui m’aurait protégé de parents envahissants et chiants à mourir. Tuer le père et la mère en foutant en cloque une grande brune aux courbes flatteuses. J’ai jamais trop aimé les brunes mais on fait avec ce qu’on trouve. La récup’ quoi.

Je continue de fouiller les poches de ma veste. La première poche n’a rien donné mais, comme je suis pas organisé et que j’ai pas pensé à déposer mon paquet de clopes de la veille sur le meuble qui fait mon entrée, je le retrouve dans la seconde poche extérieure. De suite, je m’en allume une.
Bordel, c’est bon. Comment je peux penser à regarder quinze mètres dessous moi alors que j’ai ça. Comment je peux penser à me priver de ce truc. Je sais pas. Comme à l’habitude, j’ignore ce qui me pousse à prendre des décisions à la con.
Le regard perdu dans les nuages, je tire sur ma nicotine comme pour expirer assez vite de petits nuages de fumée. Je trouve la scène un peu cotonneuse et ennuyeuse mais elle me plaît. Très vite, il ne reste qu’un mégot que je jette dans l’eau. Je m’en fous, bientôt j’irai le rejoindre. Ce sera à celui qui flottera le plus longtemps. Pour être franc, je le donne gagnant.
Je n’ai pas fouillé les poches intérieures. J’ai peur d’y trouver quelque chose qui pourrait me faire passer d’un avis à un autre. Mon souci, c’est que je suis curieux. Curieux, et malchanceux. De fait, j’arrive pas à me retenir. Une dernière fois, je cède.
Malchanceux que je vous dis. Mes doigts font les fonds de tiroirs. Bon, c’est une poche, pas un tiroir mais une expression, c’est toujours mieux quand ça meuble. La poche est assez étroite, je touche quelques papiers, ça doit être mon passeport et ma carte d’identité. Je les dépose sur la rambarde du pont. Ça y est, je ne suis plus personne. Pour dire vrai, ça change trop rien sauf une chose. Maintenant, je peux continuer les fouilles sans me soucier de ce que je vais y trouver. Je deviens un inconnu qui va se confronter à la vie de quelqu’un qu’il n’est plus. Cette poche est vraiment étroite, j’ai du mal à y plonger tous mes doigts, alors j’y vais avec l’index et le majeur. Ça me rappelle déjà des souvenirs. Je touche quelque chose, c’est pas très grand, ça a l’air métallique mais je ne parviens pas à l’attraper. Les secondes passent et se transforment en minutes. Je trouve le temps long. Et, surtout, je commence à me trouver ridicule. Du coup, je force et déchire cette poche à la con.
Faut jamais forcer. Ça gâche toujours tout. Faut y aller doucement et prendre le temps de progresser. Mais moi, comme je m’en fous de tout, j’ai forcé. Et là, maintenant, si vous pouviez me voir, vous verriez un bonhomme de quarante piges en train de courir derrière un anneau sur le pont Mirabeau. Je dois avoir l’air d’un fou. Et puis cet anneau qui ne s’arrête pas de rouler. Bordel, je savais que j’aurais pas dû forcer. Je le savais.
Et puis je peux pas m’arrêter de courir après, il doit bien signifier quelque chose cet anneau. On n’a pas tous un anneau dans la poche. Faut que je sache. Alors je cours.
L’anneau finit par stopper sa course un peu folle au pied de la rambarde. Sans réfléchir une seconde, l’instinct qu’on dira, je me jette à terre pour l’y rejoindre. C’est mon anneau, pas question qu’un autre se l’approprie. Je pense que je me fais une petite fixette. Autour de moi, tout le monde s’en fout. Les personnes foulent le pont, le traversent et ne regarderaient pour rien au monde ailleurs que l’écran de leur téléphone.
Me voilà au sol, à genoux les mains bien accrochées à ce petit objet. Je le regarde, le fais tourner pour mieux l’observer et en faire jaillir de ma mémoire ses secrets. Ça y est, je me rappelle.

Elle est blonde. Pas brune, c’est déjà ça. Antipathique et fascinante à la fois. Pas humaine et si faible ou fragile parfois. Ses yeux, j’aime bien ses yeux. Je suis incapable d’en donner la couleur mais je les aime. Quand ils me regardent, quand ils osent ou ont le courage de se fixer dans les miens, je me sens vulnérable mais je ne les lâche pas. Je dirais même qu’il y a un peu de sens en eux. Pour sûr, j’ai trouvé là quelque chose de rare. Ce regard, je le trouve honnête et faux à la fois. Humain.
Elle a rien d’exceptionnel. Banale mais avec assez de prestance pour que tu t’arrêtes de réfléchir. Banale, mais avec plein de choses qu’on n’arriverait pas écrire même si l’on couchait un nombre élevé de lignes. Je l’aime bien, c’est tout. Sa petite fossette, son air de je te vois pas mais en cachette je te regarde, ses vêtements beaucoup trop amples qui dissimulent son corps frêle. Cette fille, c’est pas du tout ce que j’aime, et pourtant, je la trouve belle. Et puis elle a des seins. C’est dingue. Je suis pas trop gros nibards mais, les siens, je les avais pas en ennemis. Va savoir pourquoi. Faut croire que l’appréciais. Faut croire aussi que l’histoire était trop compliquée pour qu’elle se laisse aller à être partagée. Mais sans ennemi, on ne gagne pas de guerre. Sans guerre, on ne marche sur aucune frontière. Le drapeau blanc moi, je l’ai gardé pour la fin. Les pensées annexées par l’idée de s’être éloigné, j’ai fini par le brandir et le secouer. Personne ne m’a regardé, alors j’ai sauté.

Oui, finalement, j’ai sauté. Ça s’est passé il y a une ou deux minutes. Grosso modo, je sais plus trop. Faut dire qu’on perd vite en lucidité là-dessous. Je commence à fatiguer mais je vais finir de raconter. Quelques secondes avant le grand saut, j’ai vu cette grand-mère qui marchait vers moi. Elle m’a d’abord salué, croyant que je faisais juste regarder la Seine passer sous mes pieds, puis elle s’est attardée, m’a observé un peu plus attentivement et a fini par saisir. Elle s’est alors avancée, a calé son caddie, m’a tenu la main puis m’a suggéré de reculer de quelques pas, de ne pas faire ça, que j’étais encore jeune, que mes enfants n’y étaient pour rien et qu’il était de mon devoir de les élever.
Je lui ai alors répondu que les enfants, j’en avais pas. Elle prit un air gêné, ne sachant plus trop quoi faire pour me convaincre de rester à quai puis, tout en me tenant encore un peu plus fort la main, elle me dit qu’elle aussi, elle n’avait pas d’enfant et que, pourtant, elle était là, devant moi, avec ses quatre-vingt et neuf années. Alors, moi, petit con sans même la moitié de son âge, j’allais pas sauter parce que je lui devais le respect.
Ma réponse fut que, du respect, je m’en cognais. Que si elle avait eu une vie de merde, c’était parce qu’à mon âge, elle n’avait pas eu le courage de sauter. Alors oui, le courage pour aller acheter le pain le matin, le courage pour faire des yeux de putain au boucher pour qu’il lui ajoute quelques grammes de plus à la viande qu’elle mangera seule le soir venu, le courage d’envoyer des cartes postales aussi laides qu’inutiles aux enfants de ses frères et sœurs, le courage de rien pour dire vrai. Alors je lui ai dit. Je lui ai dit que son respect, personne ne lui devait. Que le seul respect qui convenait, c’était celui qu’on veut bien se donner. Elle s’était contentée de sa vie de merde. Moi non, j’avais laissé filer ma blonde et ça m’allait pas.
Elle m’a alors taxé de lâche, que je n’avais pas à imposer ça à d’autres gens que moi, que me donner en spectacle décrédibilisait tout ce qui aurait pu justifier à minima mon acte. Puis de me demander pourquoi je ne m’étais pas taillé les veines, seul, chez moi. Comme si j’y avais pas pensé mais, le sang, il coule pour ceux qui se battent. Moi, je voulais pas me battre.
Mais je voulais pas me barrer comme ça, alors, je lui ai demandé si elle avait eu un homme dans sa vie. Elle me répondit que oui mais qu’aucun n’avait daigné l’épouser. Pour sûr, ce devait être une chieuse, comme les autres, mais les années et les rides font qu’on prend les personnes âgées en pitié. J’ai donc posé un genou à terre, l’ai regardée dans les yeux, c’est beau le regard d’une vieille, puis lui ai demandée sa main.
J’ai d’abord cru qu’elle allait me claquer dans les mains mais, pleine de courage, elle a tenu. Juste ce qu’il faut pour me sourire. J’ai pris ça pour un oui, alors j’ai passé ma main entre sa nuque et l’arrière de son crâne, puis ai posé mes lèvres sur sa joue. Elle a rougi. C’est beau une vieille femme qui rougit.
Enfin, petit à petit, ma main s’est désolidarisée de la sienne. Le temps cédant le passage, j’enjambai la rambarde, respirai puis sautai et me laissais couler. Cheveux longs et blancs au vent, impuissante, ma veuve regarde le commandant et son radeau de sous vie sombrer.

L’eau est fraîche. Je ne sens déjà plus le bout de mes doigts, mes membres se crispent, mon cerveau ne sait même plus comment s’épèle blonde, plus rien ne l’irrigue. Là-dessous, il y a au moins autant de déchets qu’en surface; je me fous en l’air pour ne plus les voir et me retrouve avec les mêmes, des bulles en supplément.
J’expire une dernière fois, entends la foule s’amasser puis les secours et leur sirène arriver sur le pont, mais c’est trop tard. Après et avant d’autres, je vais avoir mon petit encart dans le journal. Peut-être qu’ils y citeront Apollinaire, la rupture et l’eau qui s’en va avec le temps qui passe, cent et quelques années plus tôt. Je n’ai pas choisi ce pont sans raison. Moi aussi, dreyfusard, j’accuse. Moi aussi, sans navire, je fuis.

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