Sans profession

Mon âge devait osciller entre huit et neuf ans, voire dix. Il n’avait pas encore choisi. Compter, c’est s’ennuyer.
Je venais de finir une partie de football avec les copains. J’avais mal rebouché la bouteille et cette dernière s’était vidée sur les graviers du terrain rouge. Un mélange de poussière et de saleté s’évaporait du sol, comme un magicien qui aurait jeté un écran de fumée pour lui donner le temps de disparaître.
Tout le monde était fatigué, il fallait maintenant rentrer. Je n’en avais pas spécialement envie mais maman devait m’attendre assez impatiemment avec mon assiette froide posée depuis trop longtemps sur la table. J’allais me faire pourrir, c’était sûr. Mais je préférais cette option-là plutôt que de manger à l’heure et ne pas voir les copains.
Comme je m’y attendais, mon retour ne fut pas acclamé, je ne fus pas accueilli comme un héros ou comme Hinault à Pleynet-les-Sept-Laux. Ce fut plutôt un accueil du genre gruppetto, mange et file direct dans ta piaule. Comme un enfant se doit d’obéir, je m’exécutai, sans broncher. C’est en franchissant la ligne d’arrivée la tête basse que les spectateurs adoubent le courage. C’est donc plein de courage que je pris la direction de ma chambre. Maman m’ordonna d’aller me brosser les dents, je le fis puis j’allai me coucher. Sans user du moindre mot.

Le lendemain matin, quelques tartines et un bol de lait chaud m’attendaient sur la table de la salle à manger. Apparemment, maman avait décidé de continuer à me nourrir malgré les nombreuses péripéties que je lui faisais endurer. Au fond, je voyais bien qu’elle m’aimait mais je m’apercevais encore mieux que je la fatiguais. Je l’avais déjà surprise en train de parler avec la voisine, faussement amie, de me placer dans une sorte d’orphelinat, loin de tout ce qui faisait que je provoquais en elle un malaise qu’elle ne se sentait parfois plus de supporter. Sur le coup, la nouvelle m’avait calmé mais, enfant que j’étais, je l’avais vite occultée et avais recommencé mes bêtises.

C’est ce jour-là que papa avait décidé de nous laisser. J’ai jamais vraiment compris pourquoi. C’était vachement tôt quand même. Ça avait rendu maman malheureuse comme tout. Elle disait qu’à partir de ce moment, deux cœurs avaient lâché, celui de papa et le sien. Je trouvais ça mal dit, maladroit mais c’était maman, alors je hochais la tête et la laissais pleurer sur mon épaule. Ce que je comprenais pas moi, c’était qu’on puisse serrer la pince de la faucheuse de façon aussi précoce. Enfin merde, c’est pas difficile de lui dire non à ce grand truc drapé de noir. C’est peut-être la faute à maman si c’est arrivé. Au final, papa, il lui disait jamais non à maman, ça lui aura sûrement fait perdre l’habitude à mon vieux. Ce n’est pas pour autant que j’en voulais à maman. Une femme à qui on dit non, elle vous quitte ; une femme à qui on dit oui, elle vous quitte, mais elle le fait un peu plus tard. Pour un oui ou pour un non d’ailleurs, une femme est faite pour quitter. C’est pauvre, malsain, pas humain. En somme, féminin. Pour contenter une femme, faut être plus que parfait mais au présent. Le truc pas clair qui te ferait grincer n’importe quelle craie.
Trois jours plus tard, on se retrouvait tous autour d’une boîte faite de planches d’orme clouées entre elles. C’est du bon bois, c’est maman qui l’a dit. Ce jour-là, elle a aussi dit que papa serait plus serein là-dedans et que plus personne ne viendrait l’emmerder. Mon père, les emmerdes, ça le connaissait. Je pense qu’il avait autant d’emmerdes que de courage pour nous élever. Mais comme père, il assurait.
Maman le méritait pas mais il ne s’en rendait pas compte. Lui, ce qu’il voyait, c’était ses gosses et sa baraque. Le reste, il pouvait s’en passer. Ça faisait négligé mais ça sonnait vrai. Maman, elle, elle voulait toujours plus. Alors, papa, amoureux comme il était, il magouillait encore un peu plus pour offrir le maximum à sa dulcinée. À sa place, j’aurais peut-être fait pareil parce que, comme il me le disait toujours, « une femme, tu sais pas pourquoi tu l’aimes mais tu sais pourquoi tu veux la garder ». Je pense qu’il lui trouvait rien d’exceptionnel à maman, je crois même que parfois il la détestait un peu, mais que sa paire de nibards, son sourire et leurs discussions tard la nuit le faisaient à chaque fois succomber. Surtout les discussions. À eux seuls, ils auraient pu rebâtir le monde. À chaque fois, le vieux, utopiste qu’il était, il replongeait.

On était là, autour d’un cercueil, à parler pour justifier notre tristesse, parce que pleurer en continu, ça faisait pas assez bien. Fallait qu’on reste une famille présentable, unie, le genre de fratrie qui fait bien dans la vitrine, comme dans les films ou les séries b que personne n’a envie de regarder mais que tout le monde continue à zieuter parce qu’il a la flemme de chercher où se planque la télécommande pour zapper. La chaîne que je regardais, j’arrivais pas à la décrypter. Les acteurs jouaient comme des pieds, même le mort jouait mal. Ce film, c’était un fiasco. Le pire là-dedans, c’est que la suite était déjà écrite. Comme quoi, il y a pas de mauvaises scènes, il y a que des faux acteurs qui connaissent par cœur un scénario qui pue le déjà vu. Papa allait louper tout ça. Pour sûr, il aurait aimé profiter encore quelques années des scènes de ménage de sa gonzesse. Au lieu de ça, sa gonzesse, elle pleurait, me prenait dans ses bras, comme pour que je l’aide à cacher ses larmes. La peine, ça ne s’éponge pas. La peine, c’est un agrume, ça se presse pour que ça ruissèle. Et s’il y a des morceaux, c’est tant mieux. La bouffe, comme le cambouis, c’est fait pour tâcher, pour salir. Les larmes aussi.
Derrière le cercueil, sur le mur, il y avait un crucifix qui tenait péniblement grâce à un clou. Je trouvais que si quelqu’un n’avait pas sa place ici, c’était bien lui. Alors, je l’ai regardé puis m’en suis discrètement approché pour lui glisser quelques mots, ceux d’un enfant trahi, ceux d’un enfant devenu grand en un instant. Je lui ai alors dit que s’il s’était permis de prendre la vie de mon père, alors, moi, je ne croyais plus en lui. Je lui ai dit qu’agir comme il le faisait, c’était trop facile et que celui qui avait rendu ma mère triste, j’allais lui pourrir la vie.

Ce que je savais pas à l’époque, c’est que le mec tordu sur sa croix, il était vachement revanchard. Du genre ne me cherche pas ou tu vas me trouver. Je savais pas, alors, durant quelques années, j’ai continué de le maudire, de lui balancer un tas de saloperies. Je lui disais que prendre la vie d’un père, c’est dire à son fils de grandir et que ça, il avait pas le droit, que moi, je voulais pas être grand tout de suite et que si un jour ça arrivait, alors il entendrait parler de moi, que je me gênerais pas pour lui en coller une entre les deux yeux ou pisser dans son eau bénite. Je savais pas mais, très vite, j’ai su.
Trois années ont passé et maman a rejoint papa. On a jamais trop su comment elle avait eu le courage de sauter de si haut. Apparemment, maman n’avait pas eu le cran d’élever ses gosses mais en avait trouvé assez pour monter au dernier étage d’un immeuble pour s’y jeter sans même laisser un petit mot. Les adieux, dans la famille, on n’a jamais su faire.

Comme pour mon père, je suis entré dans l’église, j’ai écouté la moitié de ce que le curé racontait puis j’ai hoché la tête quand les gens sont venus me faire part de leur tristesse. Comme si j’avais pas assez de ma peine. Les gens sont égoïstes, ils vous plaignent, veulent vous rassurer, comme s’ils avaient le pouvoir de soigner et de guérir des plaies. Ce qu’ils ont les gens, c’est tout juste le pouvoir de les infecter les plaies. Je crois que j’aime pas les gens. Ils simulent des sentiments, ils mentent, ils puent le factice. Moi, ce que je voulais, c’était qu’on me laisse tranquille. Mais ils ont continué, ils ont persévéré dans leur connerie, à vouloir m’entourer, me protéger, me persuader que tout allait s’arranger, que j’allais m’en remettre et qu’ils avaient plein de pansements pour m’apaiser. Moi, j’avais envie que ça pique, j’avais juste envie de pleurer devant mon miroir, de regarder le lavabo se remplir de mes larmes et de plonger dedans pour y battre le record du monde d’apnée. Mais non, y avait toujours une tante abrutie ou un oncle à l’instinct faussement paternel pour me tirer par les cheveux et me sortir la tête de l’eau. Pouvaient pas me laisser souffrir à ma sauce ces cons, fallait que je sois triste avec eux, que je mime de sourire à table quand tata avait mis trois putains d’heures à préparer un repas bon mais qui ne méritait pas non plus la légion. Je crois que c’est à ce moment-là que j’ai décramponné, que j’ai décidé de ne plus faire de rappel.
Le lendemain, après avoir tout rangé dans la piaule que ces hypocrites m’avaient gentiment libéré, j’ai enfilé mes pompes en cuir, mon blue jeans préféré ainsi qu’une chemise. J’ai alors ramené mon sac jusqu’à mes épaules, suis passé par la cuisine pour y prendre quelques denrées et suis parti. Je me sentais tellement libre. Pourtant, j’étais pas bien loin, mais l’autre bout du quartier me paraissait déjà beaucoup moins nocif. Ça puait moins, j’avais l’impression de sortir tout droit d’une lessive. Alors j’ai continué à marcher, sans me retourner. Quand fallait pisser, je baissais mon froc et ça me soulageait. C’était mes seules pauses, sinon je marchais, encore et encore. Je savais pas vraiment où j’allais mais je m’en foutais. L’important, c’était de fuir.

Un jour, après que quelques années aient défilé et que mon errance s’était faite normalité, je suis tombé sur une église. Bizarrement, je l’ai trouvée belle. Elle avait des courbes qui collaient parfaitement à ses vitraux pour la plupart cassés par des jets de pierres ou de ballons de football mal contrôlés. Elle était un peu comme moi cette église. Perdue au milieu de nulle part, pas bien présentable, amochée, usée, mais toujours debout.
La porte était ouverte alors, après avoir craché un gros mollard sur les marches, j’ai reboutonné ma chemise et suis entré. Sans rien dire. La tête baissée, comme pour me rappeler, me souvenir de ce que le mec sur la croix m’avait fait. Je connaissais son nom mais m’étais interdit de le prononcer. Les salauds, ils méritent pas qu’on leur donne un nom.
Longtemps, assis sur un vieux banc fait d’un bois robuste et déverni, je l’ai regardé. Durant tout ce temps, j’ai rien dit, pas prononcé un mot, pas même un soupir. Rien, que dalle. Je me suis juste contenté de le regarder. J’avais rien à lui dire moi, si j’étais là, c’était pour l’écouter. Maintenant qu’il m’avait obligé à grandir, j’attendais qu’il m’explique pourquoi.
C’est alors engagé un combat de silences. Le sien répondait au mien, duels intenses, pas le moindre répit. La nuit commençait à tomber, je m’en foutais mais mon ventre se mettait à grogner, alors, humain que je suis, j’ai craqué et suis allé me servir en hosties. Et là, j’ai compris. On ne se confronte pas à un mensonge, on l’accompagne. J’allais faire gonfler l’addition pour ne jamais la régler. J’allais moi-même tourner la scène.

Aujourd’hui, mauvais acteur, je suis là, devant cette église. La messe commence dans dix minutes. Les paroissiens me saluent, je leur offre des sourires. Bientôt quarante ans que je fais ça. Dans dix minutes, devant l’autel, comme au théâtre, je mangerai une hostie, boirai de la vinasse dégueulasse et leur ferai croire que tout ça existe. Le public a l’acteur qu’il mérite.

 

hostie

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