Tamburello

Juillet. Une terrasse, des pavés, une table. Une tasse de café asséché, un sachet de biscuit entrouvert, deux verres remplis d’une bière fraîche. Arvad et elle, chacun sur une chaise, négocient une brise.
Le soleil s’en fout. Sans adversaire, dans le vide, il frappe. Seul dans le ciel, coin bleu que l’on regarde à contresens, égoïste, il ne laisse aucune place à ses amis cotonneux et frileux qui l’accompagnent la plupart des jours. Les nuages se cachent, derrière les volumes des montagnes, loin de là, enfants vexés d’être ainsi snobés, ils se chamaillent, se reposent et reviendront pour couvrir la chaleur d’une journée sans couleur, récif trompeur.

Évidence ou simple romance, reste la route floue, sans nom, factice mais plus clémente, Arvad se fout de tout ça. Les rayons et la lumière le caressent puis lui fouettent le visage. Ses yeux se plissent, son regard fuit. Toute cette merde l’aveugle. En face de lui, Céline, Marie, Frédérique, Marguerite ou Coquelicot. Il n’en sait rien. Aucune idée et il s’en fout. Elle est là, en face, le reste ne compte pas. Trente ou quarante centimètres les séparent. Un prénom, et pourquoi ? Il s’ennuie, et c’est là la seule donnée du problème qui se travestit en un elle. La table sur laquelle sont posés les verres est un pont. Vétuste ouvrage. Sans fondations, sans barrières, sans rambardes, sans charme, juste une rivière où personne ne s’aventure tant qu’il ne s’est pas assuré d’y avoir pied.
La fille lui parle. Il continue à la regarder mais le malaise s’est déjà enveloppé autour de lui. L’ennui a creusé un trou puis l’a jeté avec elle, au fond, sans rien pour remonter, la seule issue est de crier mais Arvad est des bien éduqués, il ne sait pas crier.
L’âme muette, il parle, répond, mais sur le circuit du vrai contourne les vérités. Visière baissée, Arvad se contente de dialoguer.

En face.
Toute seule, elle refait le monde, parle de libertés menottées, de voyages espérés et d’idées envolées. Toute seule, elle prend de la vitesse pour s’empaler contre un mur, celui où Arvad se lamente sans même concéder la moindre expression à son visage devenu solide au fil des minutes passées à ses côtés.
Il se saisit de son verre, le porte à ses lèvres, boit puis le repose doucement sur la table pour être sûr de ne pas faire trop de bruit. Il ne veut pas la déranger. Surtout pas. Sans savoir pourquoi, il attend que ça passe. C’est long mais tout début est suivi d’une fin, alors, ses yeux faussement perdus dans les siens, il fait mine de l’écouter. En vrai, il laisse les mots filer. Il aimerait être un mot, pour le plaisir de s’envoler, de s’échapper sans avoir à se justifier.
Les virages se succèdent mais, dans un bolide à pleine vitesse, les airbags ne sauvent pas. Ils explosent, la tête les accompagne, les imite, s’offre un dernier voyage sans atterrissage. Elle se prend pour Prost mais son avenir se calque lentement sur celui d’Ayrton. Arvad s’écarte, frôle les graviers puis, au dernier moment, la laisse passer. Virage de trop, freinage décalé, miss pilote ne peut plus freiner. Crash annoncé.

– Tu m’emmerdes.

C’est 1994, c’est Saint-Marin, c’est Tamburello. La courbe qui devait rapporter gros mais qui finit par l’amener tout en haut. Un peu trop haut. Six tours et puis s’en va. La colonne de direction cède, la monoplace s’encastre, fume puis s’arrête. Un défilé d’images anime sa tête, elle n’est pas certaine et lui demande de répéter. Arvad n’aime pas répéter, ni même prêter sa main à une personne en danger. Mais, pour s’assurer que la scène ne puisse être rembobinée, il répète, comme un dernier vœu exaucé.
– Tu m’emmerdes.
Puis d’en rajouter.
– Ce que tu me racontes, ça m’emmerde, ça m’ennuie, ça me fatigue, ça me donne même plus envie de te regarder.
Il cherche son prénom.
– …
En Vain.
– Tu me fais chier. T’as dû me raconter un tas de conneries, un paquet de choses inutiles et, involontairement si ça peut t’aider à te relever, je n’ai même pas retenu de ton prénom. Allons-y, c’est quoi ton prénom ?
Uppercutée, le visage rougi, gênée, elle répond. Des larmes accompagnent un « enfoiré » à peine murmuré. Arvad de se lever, de lâcher un billet pour régler puis de s’excuser. Arvad n’aime pas les larmes, surtout sur les joues d’une femme.
– T’es pas elle. T’es pas le bon virage.
Le soleil persévère. Arvad a chaud. Se reposer, s’évader. Tout zapper. Il se laisse bercer.

Elle le regarde, ne comprend pas, insiste, le retient par la manche, l’oblige à s’expliquer. Arvad lui rend son regard, pose une main sur la table, sort une cigarette puis l’allume.
– T’as tout pour toi. T’es 1991, un grand chelem mais une France Gall loupée, un accident d’amour. Un tube de variété. J’aime pas ça la variété, c’est toujours dépassé. Ça plaît, ça se répète et ça finit toujours par aussi mal vieillir qu’un fruit frais dans une corbeille d’homologues plastifiés. Ça décore mais avec le temps, ça se détériore, ça se jette, ça s’oublie et très vite nous lasse. Tu me lasses déjà.
– Arvad…
Il la coupe.
– Je sais, je ne t’écoute pas, je suis un idiot, je ne veux pas entendre ce que t’as à dire parce que j’ai peur de comprendre. Comme si comprendre changeait quelque chose. Comprendre, c’est fuir, c’est l’indicible, l’innommable. Comprendre, c’est une perte de temps. Si tu comprends, tu t’emmerdes, tu foires ta vie. Comprendre, c’est n’avoir aucun projet. C’est mettre une étiquette « fragile » sur un tas de choses qu’on ne veut pas casser par peur de devoir jeter. Moi le fragile, je le casse, je le piétine, je le jette du quinzième étage, je veux que tout éclate mais, après, je répare. Avec des regrets, y a rien de mieux pour réparer.
Je sais pas pourquoi je t’explique tout ça, t’es pas celle à qui j’ai besoin de raconter tout ça. Je sais même pas ce que je fous là.

Sur la table, le cendrier laisse s’échapper les restes de fumée du mégot qu’Arvad vient d’écraser. Il ne la regarde pas, lui tourne le dos puis part. Toujours assise, elle le voit s’éloigner, ne lui court pas après pour le retenir. Elle croit comprendre.
– J’te dis pas au-revoir
– Tu pourrais Arvad…
– Ni bonjour, ni au-revoir. Le factice ne m’intéresse pas. Les débuts et les fins m’emmerdent. Je ne regarde jamais le début et la fin d’un film. Ce qui compte, c’est pas le cadre, c’est le dedans. C’est à l’intérieur que tout se passe. Le fascinant d’une montre, c’est son mécanisme, pas l’heure qu’elle affiche. L’heure, elle te met soit en retard, soit en avance, une histoire de temps. Idiot, tu regardes les aiguilles alors que juste derrière, c’est de la mécanique, du temps sous vide, de l’ennui qui humilie ses copines aiguilles. J’aime bien ça le bel ennui, celui qui berce, celui qui s’apparente aux silences. Tu vois, tu m’aurais peut-être jamais parlé que je t’aurais sûrement pu t’apprécier. Y a fallu que tu parles.
– Tu fuis Arvad. T’es qu’un con et tu fuis.
Cerné, les mains presque déjà derrière la tête, proche des aveux, il se détourne du sujet, l’ironise pour mieux l’éviter.
– Innocent, je plaide non-coupable. Regarde bien, tu peux tirer mon visage et mes traits dans tous les sens, le sosie de Dreyfus que je te dis. Le même…
Dubitative, le temps en réaction, elle se passe la main dans les cheveux. Une fois, deux fois, puis reprend la parole.
– Tout ce que tu voudras, j’ai du mal à tout saisir mais je t’en prie, arrête de mater mes nichons. Faute de mieux, offre-moi un au-revoir dans les yeux.

Arvad hésite. C’est pas son genre d’hésiter. Quelques longues secondes passent durant lesquelles il revient sur ses pas, le regard dans le vide, les idées mélangées, le temps de se rappeler qu’Ayrton n’a jamais freiné mais accéléré pour ne pas percuter l’obstacle de plein fouet.
Ses yeux s’extirpent du vide qu’ils avaient en point fixe. Lente reprise de conscience au milieu de la chaleur frappante et des nuages depuis trop longtemps absents. Le visage couvert de sueur, avant de s’en aller sans la regarder, ni la saluer, il répond.

– Circuit non-homologué. Je peux plus freiner. T’es bien trop droite, t’es un mirage, un faux crash. Tu n’as rien d’un virage.

 

senna

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