Mauvaise trajectoire

J’ai cette migraine, cette petite chose incrustée dans la tête, ces mots emmêlés qui résonnent en rappel, ces échos qui font que je me souviens que tu es belle.
J’ai ce petit truc dans la tête, un bout de ferraille, de plastique ou je ne sais quoi. Pour dire vrai, je n’ai pas le courage de regarder mon reflet, celui que le rétroviseur peut à tout moment me donner. Je n’ai pas mal, je me contente de ne pas toucher, de plisser les yeux et d’attendre qu’on me sorte de là. Ma seule douleur est d’avoir peur. Peur de ne plus jamais tenir la main de la seule personne à qui je voulais bien la prêter, peur qu’on m’appelle un peu trop tôt pour voyager au pays où flotter est une loi sans gravité.
Du sang sort de l’entaille qui couvre mon cuir chevelu puis, lentement, me coule du front au menton mais, tu sais, même si je tangue, je me rappelle.

Déjà trop de minutes que je tends l’oreille, déjà trop de temps que je n’entends pas venir les sirènes. Peu à peu, mes souvenirs se font soupirs, la date de péremption expire.
Il fait à peine jour et encore trop nuit. De la rosée vient se poser puis s’évaporer du pare-brise. Pupilles fatiguées, je peine à suivre les gouttes ruisseler et s’engouffrer dans le verre fissuré. Le goût du sang se faufile à son tour dans ma bouche pour y irriguer mes nombreuses plaies.
Au loin, le soleil se lève. De près, mes yeux se ferment. Ton sourire, ma mémoire qui n’arrive plus à te voir, les souvenirs qui s’effacent avec ta voix qui reste ma meilleure compagne. Les pointes et les paroles mauvaises à dire s’évanouissent, je pense avec le sourire. Je t’oublie, de nouveau mes yeux se plissent, mes rides blessées se font Nil, le cœur se fatigue mais bat toujours le pas pour imiter nos danses compliquées; celles où je te marchais sur le bout des pieds, celles où je m’excusais, celles où j’inspirais sur ton épaule l’odeur de nicotine mélangée à celle du parfum que tu portais, celles où j’ai regretté de ne pas t’avoir plus proposé. Je ne me souviens pas, seule ta voix reste avec moi, seuls tes sons parviennent à tenir à peu près rangée mon armée d‘avenir décimée. Imposture en armure. Bouclier transpercé, épée cassée, espoirs fissurés.
L’espoir à peine voilé, corps échoué, radeau brisé, maquillage estompé, tes traits ont coulé. Je me suis accroché, les digues ont cédé. Ile déserte, je n’attends plus aucune aide, plus rien ne sert de sonner l’alerte.
Je me répète ton prénom, l’épelle de manière erronée, commence à divaguer. Je regarde la plaine comme si elle était une mer. Des vagues de souvenirs se travestissent en oublis. L’ancre est jetée, je me laisse sombrer.
Tu te souviens le lycée, les idées brouillées, les armées de cœurs dessinés pour libérer ton sourire alors assiégé par ta fascinante timidité. Ta voix en exutoire, je n’ai que des cris pour tenter de te dire au revoir.
Je tousse, crache, mélange tout puis finis par être lucide. Enfin, je lève le menton et regarde mon reflet, celui d’une approximation sur laquelle spéculent des illusions. Un tiercé gagnant non validé, un braquage raté, une vision qui peine à saisir l’horizon, une main qui en serre une autre sans conviction, un chiffon blanc au bout d’un fusil, une excuse griffonnée à la craie un jour de pluie sur le mur durant la récré.

Autour de moi, plus rien ne bouge. Le moteur laisse s’échapper encore quelques fumées, seul le vent qui souffle sur mes plaies parvient à m’apaiser. J’aurais préféré la paume de ta main, la politesse de tes caresses, la cordialité de ton doigté, l’indulgence de tes phalanges à outrance. À défaut d’espérer, je me contente d’imaginer. Mes souffles s’espacent, je ne panique plus, j’ai compris. Je peine à déplacer mon regard mais parviens à le poser sur mes mains encore accrochées au volant. Elles tremblent. Je n’ai plus froid, je n’ai plus peur, je pense déjà à ce marbre recouvert de fleurs.
Je pense à l’avant tout en sachant que l’après s’apprête à disparaître, je me dis que j’aurais pu éviter tout ça, qu’avec un peu de chance aucun arbre ne m’aurait coupé la trajectoire, que mes proches n’auraient pas eu à pleurer dès la nouvelle donnée, qu’aucun ami n’aurait eu à regarder ma tombe anachronique au milieu de ce cimetière statique, qu’aucun amour n’aurait pensé à m’accompagner parce que je l’aurais soudainement quittée. Je me demande pourquoi.
Sérieusement, un platane ? Juste à cet endroit, dans ce virage ? Je porte mon regard vers le haut et me demande comment le mec posté là-haut va bien pouvoir justifier de m’infliger une sortie de piste aussi médiocre. Tu t’ennuyais, c’est ça ? Je peux comprendre tu sais. Je n’ai plus aucune once de lucidité, c’est d’ailleurs ce qui me fait te parler…

Le temps passe, les réponses ne se font pas. Comme moi, elles s’évaporent, interrogent. Je me questionne, pense aux amis qui vieilliront avec cette plaie. Certains décoreront le cimetière, d’autres préféreront se taire ou écrire que des deux ils ne peuvent se défaire.
Le temps manque, je ne veux pas l’occuper à pleurer. Je refuse de m’apitoyer, alors, trivialement, je pense à papa et maman, à leur fils aîné, à leur fille, et, surtout, je pense à elle. Je l’imagine inquiète, perdue, en colère, le regard noir, les nerfs entrant en guerre, la faucheuse en adultère.
Je m’apprête à quitter tout ça. S’il faut dire la vérité, je ne suis pas vraiment prêt. Vingt-et-un grammes s’échappent, le céleste me happe. Vingt et quelques années, je fais déjà partie du passé.

Une dernière fois. Je m’excuse, inspire et profite. Une dernière fois. Mes mains se figent, mes doigts se crispent, mon regard se fixe. Une dernière fois. Sans savoir si ce sera tout noir ou si j’aurai la chance de vous revoir, je me laisse partir.

Déjà deux années sont passées. Les platanes continuent de grandir tandis que sur le marbre, les fleurs se fanent.

triv

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