Il faut que je te dise

Il faut que je te dise.
Tu n’es pas encore partie. Alors, timidement, j’en profite. Du bout des doigts, je fais s’abaisser le bout de mon crayon pour faire s’élever les souvenirs qu’à jamais nous partagerons.
Je ne connais de toi que ce que tu as bien voulu me dévoiler. Un passé est plus facile à cacher qu’à partager. Sûrement as-tu décidé de le dissimuler pour mieux partager ce que le présent nous offrait à chaque jour passé à tes côtés.

Tu es d’une décennie éloignée, je viens d’une autre au temps plus rapproché mais qui mérite beaucoup moins de respect. De tes prières, tu as su nous sauvegarder, nous la famille que tu as su éduquer. J’aurais aimé que l’on puisse en parler, en discuter pour connaître ton secret, celui de savoir comment il se peut de toujours avoir su m’impressionner. Une posture, pudique nature, au service de ceux qui t’entouraient malheureusement à ce jour un peu éloignés. Ceux-là te regardent, fiers d’avoir été accompagnés jusqu’au bout par tant de bonté et de charité. Toi qui n’as jamais rechigné à te plier en quatre, ces plis qui ont appelé ceux qui se sont dessinés petit à petit aux coins de nos sourires. De rictus en éclats, nos rires naissaient autour de toi parce que tu savais nous faire oublier les idées tracassières qu’à l’époque nous aurions dû avoir honte de faire naître car outrancières. Toi, le mérite en héritage, j’espère qu’un jour je partagerai ne serait-ce que la moitié de ta sagesse qui n’a d’égale que ton grand âge.
Toi la passagère silencieuse, toi la passion de l’autre presque pernicieuse. Toi que longtemps j’ai observée, toi que j’ai encore un peu plus admirée. Toi, l’image d’une femme tranquille, toi le portrait d’une femme dévouée à l’évangile. Toi qui avait l’élégance à chacun de tes mouvements, toi qui a su me faire comprendre que la géométrie se faisait beaucoup plus jolie quand elle se traduisait par des rides.
Je n’oublie pas le cache-nez que tu m’obligeais à porter lorsque je t’accompagnais à reculons rendre visite au curé, curé que j’avais froissé en faisant un signe de croix inversé. Déjà, je ne respectais pas les croyances que toi et ton aînée, main dans la main, partagiez. Mais, déjà, le soir venu, je priais pour que cet au-delà auquel vous aviez espéré puisse exister, rien que parce que vous l’aviez mérité.
En rentrant de cette église aux tons gris et salis, en compagnie d’une sœur et d’une seconde, nous nous empressions de te retirer tes bottes qui, de mon alors bas-âge, paraissaient munies de talons d’une taille infinie. Je tirais sur leur bout, tu faisais gigoter celui de ton pied, puis, la botte faite d’un cuir teinté et joli, se retirait de ta jambe au collant jamais filé. D’un coup, par la force de mon entreprise, je me voyais projeter en arrière. Alors, je tombais sur les fesses et riais. Enfin, cela signifiait l’heure de manger. Enfin, tu nous faisais aller chercher le pain dans la pièce d’à côté. Pièce en temps normal réservée à notre papy, son lieu de travail et de trouvailles où résonnait le son parasité de sa radio toujours allumée. Pièce décorée d’un parquet où glisser nous amusait, pièce où mes souvenirs sont ancrés, pièce de laquelle je revenais parfois en ayant volé un petit pain pourtant bien caché pour le petit déjeuner du lendemain qui s’annonçait. Un petit déjeuner où l’on se régalait de la confiture que toi et mamie aviez confectionnée. Faute maintenant avouée, je laisse un sourire m’envahir, mais, à l’époque, je pensais que tout cela était risqué alors qu’avec le recul je ne me rappelle pas qu’une seule fois tu m’aies disputé. L’éducation par le respect, celui que pour toi j’aurai à jamais.

Après m’être en douce goinfré, je revenais, posais le pain dans son entier sur la table que tu venais à peine de dresser, je m’asseyais et, seulement, papy allumait la télévision pour qu’ensemble nous nous informions sur ce que le JT voulait bien nous diffuser. La première chaîne faisait l’affaire. Peu importe, je ne faisais qu’écouter. Mes yeux, eux, étaient occupés à observer l’élégance bornée d’une paire de dames aussi différentes que resplendissantes. Mamie servait la salade, papy s’acharnait sur la télécommande qu’il avait peine à maîtriser puis, toi, naturellement, tu remplissais nos verres, t’assurais que nous ayons tous nos serviettes, te préoccupais que tout était au mieux pour que nous puissions partager ce repas sans avoir à nous disperser. Un tracé du bout d’un couteau bien aiguisé sur le dos de la baguette que j’avais préalablement rapportée et, enfin, le repas commençait.
Sans encombre, nous finissions de manger, débarrassions, donnions les miettes aux pigeons, puis filions à la cuisine pour t’aider toi et mamie à laver toute cette vaisselle alors empilée. Il faut l’avouer, et même si tu avais dû l’observer, la plupart du temps je m’occupais à mimer de ressuyer. Mes sœurs grondaient, mamie rouspétait. Tout cela se légitimait mais, toi, tu avais ces petites phrases pour tout désamorcer, ces petits mots qui faisaient de moi le petit rusé qui s’épargnait des tâches qu’il aurait pourtant fallu me contraindre à effectuer. La ruse est restée et, malheureusement, la fainéantise l’a accompagnée. Ah, si un jour je pouvais accomplir toutes les tâches pénibles que tu as dû effectuer le long de ta vie. Toi, la travailleuse. Toi, la grande tante que j’espère avoir rendu heureuse.

Petit à petit, les souvenirs s’estompent mais leur particularité est telle qu’ils sont faits pour être rédigés, ressassés et pour que chaque nouvelle génération puisse en profiter. Un jour, si l’avenir me le dit avec un grand oui, j’ai l’espoir de pouvoir raconter ô combien tu as permis à chaque membre de notre famille d’être grandi, et, auréolé d’une sagesse héritée de la personne que tu étais. Une sagesse synonyme de fierté. Je souhaite qu’à la simple pensée de t’avoir côtoyée, la génération qui viendra à me succéder puisse voir un sourire parcourir mes joues alors parsemées de larmes de fierté accompagnées de cette tristesse qui déjà me blesse.
Si ce n’est à mon enfant, alors je raconterai à mes nièces et peut-être neveux, que leur grande tante
me laissait parfois gagner au nain jaune pour éviter que je retourne le plateau d’un élan de mauvais esprit de perdant. Petit à petit, je leur raconterai qu’en grandissant, je me suis rendu compte que même si quelques défaites s’étaient faufilées au milieu de mes innombrables victoires volées, la plus grande de ces défaites aurait été de ne jamais te connaître.

À ces enfants, je raconterai nos après-midis dans le jardin de la maison de famille. Jardin parsemé d’arbres fruitiers, d’une grande allée, d’un tuyau d’arrosage que seul papy pouvait faire usage, de cachettes innombrables où mes sœurs et moi aimions nous aventurer, mais surtout un jardin où se trouvait un potager. Un potager où se battaient haricots, radis, tomates, prunes, cerises, courgettes, framboises, salades et autres fruits et légumes par-ci et par-là plantés dans une terre que j’adorais humer dès lors que papy l’avait arrosée. Je raconterai aussi les longues matinées agenouillé à vos côtés, les genoux enfoncés dans la terre, les mains couvertes de gants troués et de couteaux bien aiguisés pour retirer des différentes allées les mauvaises herbes qui s’y trouvaient. Le soleil tapait, mes doigts fatiguaient mais jamais je ne me serais stoppé avant que toi et mamie n’ayez terminé le même travail du haut de vos quatre-vingt années.
Je raconterai aussi que j’avais fait la promesse de continuer à venir vous voir mais, qu’avec le temps, l’adolescence et les péripéties qui n’excuseront jamais mes absences injustifiées, je n’ai pas tenu une parole que j’aurais pourtant dû faire priorité.
Arrive alors le temps des regrets,  celui sur lequel j’aurais dû insister. Ce temps perdu qui nous a vus nous éloigner. Les années manquées, puis celles qui ont succédé où je ne peux que m’en vouloir de n’avoir pas su réellement te remercier.  Années éhontées.
Je raconterai aussi, pour faire sourire, qu’il m’ait arrivé de voyager, de t’envoyer une carte pour te dire le soleil ou le temps mitigé de l’endroit où je me trouvais, je me rappellerai alors cette fois où je t’avais rapporté une bouteille des caves de Porto. Bouteille que tu t’étais siphonnée en compagnie de ta sœur aînée le temps d’une journée. Je me rappellerai qu’il n’y a que l’âge qui fait que l’on peut profiter, qu’il n’y a qu’en atteignant constamment les souvenirs qui sont en train de s’effacer que l’on a le droit de continuer à boire autant qu’à penser.

À ces petits, je raconterai que je suis comme eux, que je ne grandirai probablement jamais parce que trop bien dans le monde où ta main et la mienne se tenaient. Alors, je raconterai qu’à égalité avec mes deux autres grand-mères, tu étais de celles que je préférais. Je raconterai aussi qu’encore cette année, j’ai oublié de te souhaiter ton anniversaire, la fête des grands-mères mais, et surtout, que j’ai oublié de te raconter à toi toutes ces choses car, excuse pudique, j’ai l’idée que ces mots-là doivent être rédigés et contés sur papier pour être appréciés.
Il faut que je te dise, j’hésite entre pardon et merci.

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