L’oubli

Une date de début de janvier, un mois où le froid fait que l’on reste chez soi pour cultiver nos pensées. 1921 me paraît bien loin et pourtant je me souviens.
Au souvenir, je regarde un portrait qui n’a plus que l’ancienneté comme réalité. Je me dis qu’elle est belle et aboutie. En somme, une photographie réussie. Mais ce bout de papier glacé, aussi précieux que j’ai le palpitant rugueux, ne me la ramènera pas. La est un elle. Elle est celle  sans qui je n’aurais pu échanger quelques bouffées d’air avec ce mélange de tout et rien sur lequel je m’efforce à fouler le bitume. Un planisphère devenu faux frère, un monde au goût de sans elle.
Au souvenir, son amoureux la regardait comme un coffre-fort dont seul lui avait la clé, une clé jumelle d’autres qui en faisaient un trousseau. Précieux lot. J’enviais ce regard  et ce sourire qui lui répondait.
Un jour qu’il descendait la rue sur sa bicyclette, les cheveux au vent, les pensées entremêlées, il l’avait vue. Coup de frein improvisé, frayeur aérienne puis semelles à terre pour la regarder de plus près. L’idylle était née.
Il me parlait culture, potager, histoire, philosophie et français, elle me parlait cuisine, église et gymnastique. Au souvenir, de mon jeune âge, je retirais ses bottes pour la soulager des talons qu’elle faisait mine que jamais ils ne la torturaient. Fallait voir ce sourire, prix d’une classe sauvegardée. Enfin, signe de croix inversé et messe terminée, je m’asseyais, posais mes mains sur la table et attendais qu’elle revienne de la cuisine. Œil affamé versus repas soigné.  Quand elle s’abaissait pour me servir, j’apercevais sa poitrine décorée d’un grain de beauté. De mon maigre pécule d’années, je comprenais que ce grain de beauté serait un trouble, une légion, un esquisse élégante et indélébile.  Du moins, jusqu’à ce que la faucheuse vienne à ma rencontre me conter sa pénible chanson.
Au souvenir, enfant amoureux et un peu trop chéri, je regardais son amoureux me reprocher d’engloutir bien trop vite un repas si finement préparé. Alors, au fil des semaines qui se plaisaient à s’écouler, machinalement, mes papilles dansaient le tango en compagnie de cette cuisine étoilée.
Le temps faisait son chemin. Elle se mit à vieillir mais, toujours le raffinement en reflet, elle illuminait mes journées que l’ennui avait pris en otage.
Toujours au souvenir, patiemment, l’admiration en monopole, je l’écoutais et lui consacrais la plupart de mes regards. J’en étais à me demander comment cet amoureux avait fait pour la séduire, comment il avait fait pour la garder et comment il faisait pour à chaque repas la faire sourire. Si j’avais pu le jalouser, je l’aurais fait. Mais l’amoureux, partageur, me chuchotait de jolis mots que je n’avais plus qu’à glisser à l’oreille de sa femme.
Parfois, du haut de ses quatre-vingt années et celles qui suivaient, elle me laissait l’accompagner à la gymnastique. Sur un tapis, je gesticulais avec mon corps peu enclin à la discipline puis je m’arrêtais et encore une fois la regardais. Pour l’imiter, je tentais quelques figures improvisées et non-maîtrisées qu’elle s’empressait de qualifier de performances de piètres qualités. « Cesse de faire le nigaud » qu’elle me disait. Autorité qui faisait de moi un gosse charmé. Alors, je me contentais de l’observer, ça me plaisait de la voir se contorsionner mieux que la chose raide que je pouvais être.
Au souvenir, lors du retour, toujours les godasses frottant le goudron, je serrais ma main dans la sienne, fier de ce bout de femme. À notre arrivée, dès la porte franchie, je courais, montais les marches de l’escalier par trois et allais raconter à son amoureux ce que j’avais vu. Alors, nous partagions notre fierté de l’avoir en commun.
Au souvenir, le soir venu, elle m’expliquait que son amoureux aimait dormir dans des draps froids. Alors, pour ne pas le froisser, elle glissait une bouillotte de son seul côté du lit toujours bien fait. Enfin, elle ralentissait le pas pour venir me coucher en me suggérant de prier pour qui je le voulais, m’embrassant et me souhaitant de faire de jolis rêves au côté de Morphée. Les paupières closes, je l’entendais discuter avec son vieil amoureux dans la chambre voisine. Vieille bobine, de celles qui nous contaminent. Je me laissais bercer par leur rire puis le silence se faisait un. J’en profitais pour remercier le monsieur d’en haut, auquel je ne croyais pourtant pas, de m’avoir offert quelques moments avec cette femme débordant de choses que j’aimais plutôt bien.  Invitation au sommeil.

Un matin, l’esprit sur le porte-bagage mais les jambes fatiguées, l’amoureux se faisait la malle. Dernière marche trop haute pour le patriarche, celui qui fit d’une encre noire mon arme principale et mon seul véritable héritage, celui qui fut pour moi le seul sage, cet homme-là dessinait son dernier voyage sans même emporter le moindre bagage. Dignement, l’humide des larmes ruisselant sur les épaules des uns des autres et, le futur manquant d’imagination, simplement, nous le pleurions. Impuissants, nous le regardions une dernière fois puis le laissions s’évaporer au pays des regrets.
Sablier retourné, temps figé, plus rien de légitime pour la retenir. Naufragée d’un passé dont elle ne voulait pas se séparer, elle aussi s’enfuyait. Un voyage dont elle ne reviendrait pas, une escale au pays des souvenirs oubliés, là où la lucidité est un truc rare, une chose illusoire.
Sa mémoire, île prisée parce qu’apatride, était déjà faite de failles mais, ce jour-là, elle implosait. Un peu comme pour l’aider. À son tour, elle pointait l’abandon en horizon. Peu à peu, un sosie la remplaçait et ses souvenirs s’effaçaient. Peu à peu, elle nous quittait, s’isolait puis, une journée, ne laissant pas le temps au soleil de se lever, finissait par rejoindre celui dont elle avait besoin pour poursuivre son chemin, celui dont elle ne voulait pas lâcher la main, celui qu’elle avait disputé parce qu’il ne l’avait pas attendue ce jour où il avait disparu.
Les semelles plantées dans les graviers, je les regarde à nouveau se côtoyer. Des larmes coulent et, apaisé, je lui parle en supposant que maintenant elle se souvient du petit garçon qui l’avait tant admirée. Seul avec elle, une dernière fois, je lui fais promesse qu’aucune femme n’aura de rimes égales. Enfin, je termine de lui raconter quelques sottises que j’ai en souvenirs, ceux que la maladie a fait s’effacer et qu’il m’était impossible de lui rappeler avant qu’elle ne parte rejoindre celui qui en avait fait sa dulcinée.

À chaque début d’année, un souvenir, celui qu’à cette date une dame était née. À chaque quatrième jour de janvier, je me rappelle que l’oubli est une maladie dont j’ai appris, appris qu’une dame se construit mais qu’un mal muet suffit à la détruire, suffit à la priver de souvenirs qui font sourire.
Elle est partie. Il reste les oublis. Je m’en prends à la maladie.
Au souvenir, toi, lâche et imprévisible, maîtresse en fourberie, je ne manquerai jamais de me rappeler que, d’une aube à une autre, tu as fait de moi l’unique naufragé d’un îlot trop grand pour ne pas être partagé. Toi qui fais qu’une parole devient frivole dès lors qu’une personne, victime de ton aléatoire caprice, n’enregistre plus parce que tu la lui voles. Toi à qui je n’ai que mépris à offrir. Toi, qui, peut-être après quelques années que tu auras laissé défiler, viendras me cueillir.

Mémoire d’une maladie qui m’aura appris que l’encre des souvenirs n’a rien d’indélébile.
Mamie est partie. Elle a oublié de nous prévenir.

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