L’anniversaire

C’était un jour de décembre, le premier jeudi d’un mois froid et glacial, à l’image des années accumulées, des jours sans goût et bancals.
Le temps me ressemblait, maussade, fatigué de tourner en rond, de se répéter et de surprendre pour se montrer. Quelques rares degrés, un vent dont les rafales me fouettaient, des nuages d’un gris blanchi, puis, sans prévenir, une poignée de flocons. Ils étaient là, à tomber sur et autour de moi, à se coller entre les pavés pour mieux les entourer et les mettre en valeur, comme s’il fallait que je les regarde encadrés pour mieux les apprécier. La vie n’est qu’une affaire de cadre. Peu importe l’œuvre, l’artiste, la main fragile qui la dessine. Peu importe. Seul compte le cadre, ce bout de bois recouvert de feuilles d’or ou d’un simple bois vieilli et usé mais qui, sans s’en vanter au milieu de la galerie, humble et sympathique, ne payant pas de mine, a vécu, fait le tour du globe pour mieux revenir et se faire chérir par sa patrie. Il est pâle, son vernis se casse et pourtant il se tient droit. Lui, c’est celui dont, fier et curieux de l’avenir et d’autrui, son petit-fils, son héritier, racontera l’histoire. Ce cadre-là, c’est le grand-père idéal, l’aïeul appréciable, celui qui griffonnait de façon maladroite mais qui racontait si bien les histoires. Ce cadre-là, il se transmet, protège et, fidèle, porte les espoirs. Ceux, qu’un jour, le guide des valeurs triomphera sur les paroles mensongères des œuvres belles au regard mais sans âme. Les femmes sont des tableaux aux traits dispendieux, les hommes sont des forêts de chênes. Ancêtres robustes qu’il faut abattre d’un coup de hache inhumain, délaissant et arrachant racines et terre maternelle, bout de bois sculpté le temps d’une vie. Une affaire de patience, de résonance, d’échos attrapés au vol, de mots soignés et répétés, de paupières fermées pour mieux se concentrer et écouter l’œuvre qu’on nous offre d’encadrer.
Parfois, les tableaux brûlent. Parfois, le beau n’est qu’un simple faisceau de lumière qui ne fait que transparaître. L’illusion par le mensonge. L’écran de fumée pour faire rêver, le temps d’une danse, d’un baiser mais jamais pour plus d’une vérité projetée à longue durée.

Les pavés que je continuais d’observer me faisaient penser à un autoportrait. Du gris entouré de blanc, du sombre sur lequel marcher fait mal à la plante du pied. Indignes d’être exposés, à peine frottés par mes semelles usées. La neige, c’est fait pour rêver, modeler, donner un peu de relief à des souvenirs d’une enfance qu’on aurait aimé ne jamais quitter mais qu’on ignore chaque jour qu’elle se rappelle à nous. On grandit vite, on oublie vite, on aime trop vite, on déteste trop vite. On écrit parfois trop vite mais jamais l’on efface. Le passé est particulier, le passé a la plume indélébile.

Le froid commença à me couvrir d’un voile que je n’aimais pas, alors, sans vraiment de poésie à offrir à l’avenir, je fis se chevaucher mes pas sans jamais que l’un d’eux n’empiète sur la ligne sinueuse de l’autre. J’y étais. Devant moi, un bâtiment comme on les aime, le teint vieilli, la pierre taillée d’une main précieuse et humaine, une grande porte, en bois, qui nous invite à entrer et, juste au-dessus d’elle, sculptées dans la pierre, quelques lettres indiquant qu’un musée y avait fait logis.

Je m’avançais. Je connaissais bien ce musée. Un multiple de fois, je lui avais emprunté son charisme pour faire de ses œuvres ma fierté en tenant la main d’une fille, d’une autre ou même d’une inconnue croisée la veille lors d’une soirée arrosée où mon esprit s’était échoué sur les récifs d’une vie agitée, sur le comptoir d’un bar où les vagues névrosées venaient s’écraser pour repartir dès le bord du gouffre touché.
Alors, sans plus traîner à rêvasser, je franchissais le pas du hall d’entrée après avoir enjambé les marches de l’escalier non sans frôler de peu une chute pourtant prévue. Un rendez-vous est une fausse promesse faite au concret. M’y voilà. Sans surprise, la galerie résonne le vide. J’aime entendre le bruit de mes pas, marcher sur mon ombre, fouler l’air et le transpercer d’un geste. Je fais un tour et regarde.
J’observe, apprends et savoure les odeurs du vrai et du faux qui se mélangent. Mon pas lent et hésitant me guide au pied d’une œuvre. Mes yeux restent fixés. Je la connais. Le tableau représente une fille, le cheveu légèrement ondulé, à peine bruni, le cou saupoudré d’un grain de beauté. Une beauté encadrée d’un bois joliment agrémenté d’une couleur qui brille, d’un or au reflet presque trop insolent pour résonner le vrai. Le regard de la fille dessinée me rappelle que j’y ai effleuré quelques coups de pinceau, naïfs mais engagés. Presque trop ou pas assez, selon le recul et l’objectivité que j’y mets. Être laxiste avec ses souvenirs, l’art de se prêter un avenir moins assombri.
Le visage que je regarde est fatigué, enivré par la bouteille de vin presque vidée et posée à ses côtés. Le portrait fait de la réalité un résumé. Je me rappelle. La toile est de moi.

De loin, derrière la foule amassée devant le portrait, j’observe une dernière fois ce public s’émerveiller de quelques traits tristement griffonnés et ratés dont seule la beauté de son cadre fait ma fierté. La foule ne voit que l’image, figée là pour être appréciée.
De loin, derrière l’ignorance massée, je me pose dans le regard de cette fille. Elle fait me souvenir du passé, appelle mon aide, malheureuse, peu à l’aise, sous une plume qui ne lui prête aucun avenir ou alors seulement celui, pauvre et sans saveur, d’être jolie. Un avenir qui ne trouve aucune rime. Pourtant, j’arrive à sentir son parfum mélangé à celui de la cigarette. Une poignée d de secondes suffit à ce que je me laisse enivrer puis, le sourcil froncé, je me ressaisis et relève mon menton venu s’engouffrer dans le col de ma chemise aussi claire que fragile.
La foule continue de se laisser berner par le cadre doré qui orne ce tableau que j’ai fini de peindre il y a déjà une année. Je ne méprise pas cette foule, je la laisse se tromper. Elle aussi, le temps aidant, apprendra et finira d’être leurrée par la bonne et trompeuse qualité d’un tableau précieusement entouré.
Mes épaules se tournent. Une dernière fois, je laisse un courant d’air porter mon regard vers elle puis m’éloigne de la mascarade. Ailleurs.

Ailleurs, pas si loin d’où le monde s’attarde, au fond d’une pièce moins éclairée, se trouve un simple miroir au cadre cassé, usé, au vernis craquelé, l’objet a servi. Je m’approche, m’arrête et m’y vois. Je reste là quelques secondes. Quelques instants qui suffisent à me donner un reflet. Une figuration que je peux sans honte regarder, serein, apaisé, sans la crainte d’être dupé.

 

cadre

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