Radeau tiré

J’aurais dû te rappeler, te dire des phrases, des mots, une sorte de vérité à l’écho flouté. Tu veux savoir ? Savoir que, pas à l’aise, j’ai remis ma veste pour m’enfuir, me faufiler sous les draps souillés sans même me retourner une seconde fois. Parce qu’il y a eu une première fois. Celle où, de mon regard, je t’ai observée, les yeux fermés, endormie sur l’oreiller, à rêver que j’allais rester. Les songes en garant d’une bague qu’avec le temps j’aurais pu te glisser au doigt. Autel devant lequel on ment, chaste terrain vague. Savoir que fuir est en moi une patrie, une enclave faite de réponses qui rétorquent systématiquement à des oui par la négative, coulée meurtrie de lave en symétrie.
Savoir qu’uni est le mot proscrit, qu’il veut tout dire quand seul un amer parfum se diffuse pour te tenir compagnie.
J’aurais dû te laisser un mot, te griffonner un quelque chose, un bout de papier froissé, une prose osée, des rimes trompeuses mais maitrisées. Le brouillon aurait rimé, les syllabes des mots se seraient entrechoquées, j’aurais fini par te dire que « je » et « tu » auraient fait un pluriel que j’aurais vite barré car trop pressé de reposer le pied là où mes idées m’ont toujours porté. Pays des libertés, frontières écroulées, obsession de plaire à l’autre ruinée. Marie Antoinette sauvée. Adieu le fardeau, celui du bourreau qui se plaît à guillotiner une chose vaguement savourée.
J’aurais dû ne jamais te raccompagner, accepter de te voir pleurer, refuser ce verre qui nous a fait fusionner, te dire sans mentir que la fin de l’aube scellerait le commun d’un avenir au lendemain qui se laisse périr. Je me retiens, serre mes liens, m’emprisonne pour éviter qu’aussi désinvolte résonne la révolte.

Une table, une ligne, un miroir, reflet rasoir, ombre illusoire et impalpable qui ronge l’âme. En rappel des mensonges, pour peu mes narines se saupoudrent de blanc, alors nait une fable. Accusée lève-toi, approche-toi, ici c’est le ban. Direction où seul le coton des nuages supporte mon poids, endroit où la lourdeur du passé ne coule pas, s’ancre mon âme et laisse pleuvoir les soucis construits sur l’oubli. C’est vrai, je suis parti, loin de moi, à courir sur les toits, à l’abri, s’enfuir pour respirer le libre. Carte de crédit, les narines à nouveau talquées d’une teinte opaline, le temps d’un merci, je souris.
Voyageur d’une locomotive aux rouages douteux, d’un billet au prix ruineux. Là, clandestin à te dire que j’en avais envie, qu’en stratosphère, les rails aux effets ondulatoires donnaient un tournis prospère. Guides à la verticale, ne font jamais le même voyage, m’éloignent du je t’aime d’un soir pour m’emmener faire la visite de catacombes aux cœurs dessinés à l’encre de chine, celle qui ne s’efface et ne part que lorsqu’on y appose une flamme, celle qui brûle les doigts, fait fondre une bague.
Tu resteras l’inconnue, l’équation délaissée, celle qui fait fléchir les paupières quand on veut y trouver la lumière. Il reste les souvenirs, la muse, les traits qui accusent le surréalisme d’une idylle. Je te dessine, t’oublie pour mieux te reconstruire, te gomme pour me simuler homme.
Prends une bague, une dague, un parchemin, retrouve-moi, plante-moi pour faire de l’illusoire un espoir. Viens me chercher, me trouver, m’égorger. Jailliront les regrets, ruisselleront  de mes lèvres les effluves du sang, celui d’une plaie, celle d’un baiser.

Trajectoire oblique, prisme toxique.  Mon trait est une croix, une gravure sur le cuir d’une peau pleine de césures, un blâme dont on ne revient pas. Un blâme qui dit rendez-vous là-bas, pays où la main du diable t’invite au bal. Bal des faibles, des lâches qui se construisent sur le mal, le mensonge, la trahison, ceux qui font de l’autre une éponge, une prison.
Pieds foulant galets, pieds ancrés dans mer agitée, à l’oreille me suggère un aller en amertume, me repousse l’écume. Alors, au loin, je regarde et te vois, le visage recouvert d’une dernière vague, c‘est un au-revoir. Un viens me voir pour que j’arrache une dernière fois ton regard, que je puisse revoir ces yeux coupables, cette âme lâche, ce mensonge qui sombre sous les vagues pacifiques, houle tragique. .
Au large, le radeau dérive puis les mains liées de menottes, le bois s’épuise et s’érode.  La casquette du capitaine flotte.

Capture

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