Paire servie

Réflexion bancale.
En marchant, je pensais. Ce n’est pas ce qui m’allait le mieux, je ne crois pas que c’est ce qui me faisait réellement mettre un pas devant l’autre mais j’aimais me sentir perdu au milieu de pensées confuses qui n’aboutiraient jamais. Moi, Arvad Raegusti, j’aimais croire que la vie était une fable.
J’en déduisais que l’amour, c’était comme une paire de chaussettes, de leur durée de vie à leur vétusté programmée, il y en avait toujours une qui s’égarait. Alors, pour ne pas continuer à marcher le pied nu, on en enfilait une autre, jamais pareillée mais idéale pour dépanner. On s’en contentait puis, un jour, elle venait à se trouer. Une dernière fois, on la palpait maladroitement avec nos doigts et, une fois de plus, on la remplaçait tout en sachant que quelque chose ne collerait pas, qu’à son tour elle disparaîtrait. À nouveau l’on se dispersait.
Je m’égarais trop souvent. Trop souvent, j’en arrivais à me poser sur un banc, à baisser la tête puis à regarder mes chaussettes non assorties. Je grillais une clope, me laissais cueillir puis enivrer par la douce odeur du goudron et de la nicotine. Le tabac était fidèle, il ne m’avait jamais fait de promesse mais était resté à mes côtés dans les moments les plus compliqués. Certains faisaient d’un chien leur projet longue durée, de mon côté le tabac suffisait.

Sur mon banc, je constatais. La vie était une machine à laver géante, un tambour qui faisait du mille tours minute pour effacer les tâches dont elle nous avait souillé. Etre propre à tout prix, il ne faudrait surtout pas que l’on se balade une tâche sur la cravate au milieu des buildings. Le règne du tout aseptisé dans son entier mais, à l’intérieur, on n’hésite pas à se dégueulasser. Porno à outrance, publicités sexualisées, putains acclamées, télé réalité à son apogée, société pervertie et approuvée. Le monde dans lequel je vivais me donnait l’envie de le fuir, de lui dire au-revoir et d’en oublier même l’existence à l’horizon du soir venant.
Courageux, je le regardais dans les yeux puis finissais par m’enfuir. J’ouvrais les yeux, sortais de mes pensées et rejoignais la réalité. Je rentrais, mangeais et me reposais.
– « J’ai mal aux pieds. Porte moi s’il-te-plaît. »
– «  Je veux bien mais t’as un peu trop insisté sur la crème glacée ces derniers jours. Pas sûr que je puisse supporter le surplus ma chérie. »
– « Conn… Enfoiré ! »

J’aimais bien la titiller, la taquiner pour la faire râler mais, le soir venu, quand les lumières s’estompaient et qu’elle me demandait de la porter pour l’emmener jusqu’au lit, je m’exécutais. Les bras bien cramponnés, le dos contracté, à mon insu, je la faisais se cogner une ou deux fois aux murs du couloir qui séparait le salon de la chambre. Elle se plaignait, je lui offrais un sourire amusé. Enfin, comme pour faire oublier l’aspect chaotique du trajet je la déposais délicatement sur le lit encore fait puis l’embrassais. Le voile noir du soir tombait puis nous recouvrait.
Les nuits se succédaient,   je m’en contentais.
Virée nocturne.
Le temps passait sans se soucier de toute chose qui l’entourait.
Un début de soirée empreint de banalité, une valse d’assiettes cassées s’organisait. Sans trop comprendre d’où la dispute prenait sa source, je subissais. Au front, une fille aux mains tremblantes et aux sanglots illimités. En face d’elle, moi, penaud, pas bien décidé à me faire dédicacer les joues de marques rouges. J’esquivais les coups puis, peu à peu, lui demandais de m’expliquer.
Un mot trouvé dans un carnet, un mot doublé d’un numéro. Un nom de fille, une autre. Les larmes se multipliaient tandis que je tentais maladroitement de m’expliquer. Non sans avoir tenté de me justifier, je me retrouvais nez-à-nez avec le mauvais côté de la porte, le côté fermé. Sans réaction, je restais planté devant la poignée sans oser la toucher. Deux minutes s’écoulaient et la porte s’ouvrait. Mes affaires venaient m’accompagner. La porte claquait à nouveau.
Le cul posé sur ma valise, j’aurais pu prendre le temps de lui expliquer en glissant un mot sous la porte que le numéro de cette fille était celui de la bijoutière, celle avec qui je m’entretenais pour bien choisir la bague que je voulais passer à l’annulaire de celle avec qui je voulais passer le reste de ma vie, celle qui venait de me claquer la porte au nez.. Mais, dans l’impossibilité de me justifier, j’attendais sans trop savoir ce que l’avenir me réservait. À priori, je devais me trouver un logis et de quoi me sustenter mais, bizarrement, rien de cela ne me tentait. Je me relevais, plaçais mon poing à quelques millimètres de la porte d’entrée, prêt à toquer puis, lâchement, abandonnais l’idée.
À mains nues, fabuliste, on creuse un trou en quête d’un trésor puis, le temps passant, on s’aperçoit que l’on vient de creuser une tombe.
Lentement, je descendais les marches de l’escalier dont le bois grinçait puis me retrouvais à la rue. Les centres villes m’avaient toujours captivé, j’aurais pu y passer des heures pour y profiter de la chaleur et des odeurs mais là où je me trouvais, le centre-ville n’arrivait pas à m’exalter. Je prenais ma valise par la poignée et m’en allais. Je ne savais pas vers où me diriger, peu importait, je fuyais.

Sans arrêt.
Peu importait, je foulais les trottoirs, y usais les roues de ma valise puis soudain m’arrêtais, fatigué. Épuisé d’aller nulle part, je décidais de ne plus marcher et de me laisser guider par ce que le destin m’offrirait. Je levais les yeux et tombais sur la gare à quelques mètres de là. Je me forçais à y entrer, m’approchais du guichet puis achetais un billet. Le prix importait peu lui aussi, ce que je voulais, c’était partir, loin d’ici, loin de l’hystérie, du bruit et des rumeurs d’amour implosant. Fuir une rupture, par peur.
L’esprit ailleurs, j’attendais patiemment sur le quai qu’un train daigne s’arrêter pour m’emmener et me sortir des griffes du passé. L’horloge protégeait d’une fine plaque de verre les aiguilles qui y tournaient méthodiquement à l’intérieur, je les regardais, jamais essoufflées, toujours prêtes à recommencer les mêmes choses quelle que soit la journée. Voir le mécanisme se répéter me berçait puis finissait par m’ennuyer. Je me levais, jetais un œil à mes bagages puis à leur tour les abandonnais au bord des rails et m’échappais, encore une fois. Sans un mot. Les adieux et moi, on ne s’entendait pas.
La pluie ne s’arrêtait pas, elle me fouettait le visage et j’aimais ça. À défaut d’une gifle, mes joues se laissaient griffer par les gouttes d’eau qui n’en finissaient pas de tomber. Mes yeux se fixaient sur les pavés que je voyais défiler pendant que je marchais, au rythme de mes pas, au son de mes fins talons s’entrechoquant avec la pierre mouillée. Je regardais l’eau couler, suivre le chemin que le caniveau lui dictait puis, je la suivais. Une bouche d’égout se trouvait à quelques pas de moi, je m’en approchais, la soulevais pour enfin m’y engouffrer.
Liberté égouttée.
Des gouttes d’eau se détachaient du plafond sombre puis tombaient sur mon visage. Je ne l’essuyais pas. Comme envoûté par le bruit du courant et des cascades que le lieu abritait, je continuais d’avancer, un pas devant l’autre, sans me soucier de ce qui pouvait se passer dans le monde d’en haut.
L’humidité commençait à me couvrir d’un drap que je n’appréciais pas, je me secouais pour m’en débarrasser mais elle restait, accrochée comme une cape dépourvue de son amie l’épée. J’avais les inconvénients et pas les avantages. Une fois de plus, peu importait. J’étais mouillé et m’en foutais. Soudain, un bruit vint m’interpeller. Un de ces bruits peu rassurants quand on est seul face au vide laissé par le silence devenu absent. Le bruit reprit, je pensais percevoir le bruit du verre cassé. Sûrement une bouteille de lait qui venait de finir de voguer en percutant violemment une pierre ou un objet plus fort et solide qu’elle. Tout de même tendu, je continuais d’avancer en tentant de ne laisser s’échapper aucune fragilité. Un peu inquiet, sans lanterne pour me guider, je me retournais à la moindre sonorité qui ne m’avait rien de familier. Les égouts regorgeaient de bruits non-familiers, je faisais des tours sur moi-même par dizaine et enfin entrapercevais une lueur venue de l’extérieur. Je m’approchais. Je comprenais mieux pourquoi les égouts étaient un lieu délaissé, je décidais à leur tour de les quitter, de les fuir pour ne plus jamais y retourner.
Assez rapidement, je m’agrippais à l’échelle qui se trouvait devant moi, mes mains bien cramponnées dessus, je levais un pied, puis l’autre et enfin arrivais au niveau d’une plaque d’égout que je soulevais. Je passais la tête à l’extérieur, la foule déserteuse ne me remarquait pas. Je poussais sur mes bras puis enjambais le trou laissé par la plaque soulevée. Enfin, je posais mes mains sur le pavé froid et mouillé de la route et me relevais. Trempé, l’idée de fuir me passait et, petit à petit, je faisais le chemin inverse de ma journée. Nonchalamment, je me dirigeais vers la gare, y retrouvais mes bagages, les trainais sur les trottoirs tandis que le vent me glaçait un peu plus le sang. Je poursuivais ma croisade puis finissais par me retrouver en bas de chez elle.

Main couplée.
La nuit avait eu le temps de tomber. D’où je me trouvais, je levais la tête et apercevais de la lumière chez elle. Elle était encore là. Je forçais la porte du bas faite d’un vieux bois puis montais les marches une à une, l’escalier grinçait toujours, rien n’avait changé.
Je m’approchais de la porte de son appartement et, cette fois, moins lâche et malgré quelques hésitations, j’envisageais de toquer. Mais avant, je prenais soin de bien respirer, il fallait calmer le palpitant. En me calmant, je tendais l’oreille et l’entendais. Elle pleurait. J’avais rendu malheureuse une fille à qui je voulais passer la bague au doigt. Je me demandais par quel mécanisme j’avais pu en arriver à user de tant de lâcheté. La peur d’une réponse péremptoire, préférer la blesser plutôt que d’attendre. Sans laisser un peu plus le temps s’éparpiller, je toquais.
Quelques secondes suffisaient à ce que je vois la poignée se tourner puis, elle et son chagrin venaient me rejoindre sur le palier. Elle me voyait trempé, désordonné et une paire de chaussettes à la main. Surprise et entre deux sanglots, elle me demandait :

– « Tu fais quoi avec ça dans la main ? »
– « Le numéro dans le calepin, c’est la… »
– « Je sais, j’ai appelé… Je m’en veux… »
– « Je suis désolé, j’ai mer… »
Elle me coupait
– « Peu importe, mais… Vraiment… Tu fais quoi avec ça ? »
– « Elles sont assorties… »
– « Qu’est-ce que tu me racontes ? Je comprends rien. »
– « Rien, laisse-moi entrer, épouse-moi et je t’expliquerai plus tard.»

pp

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