SERGUEÏ

Je n’avais pas de lunettes teintées de noir dérisoire, je n’avais que des yeux pleins de larmes, des pupilles rougies, du déjà vu coincé dans les artères, de la peine diluée dans mes kilomètres de veines. Sergueï me manque. Sergueï n’aimait pas voyager. Plus jeune, plusieurs amis l’avaient abandonné, quitté. Un coin de route, un arbre, une chaussée qui ne savait que décimer. Trop d’amis étaient partis, la foi de Sergueï aussi.

Je suis dans une église, celle où parfois j’allais déjà tout petit en compagnie de mamie. Elle y entretenait son hymne catholique, je la suivais pour lui faire plaisir, faisais le signe de croix dans le sens inverse du conventionnel, le prêtre me regardait, les yeux froncés et me faisait grâce du blasphème.
Sans vraiment comprendre, je posais une pièce dans la corbeille. Deux petits francs au milieu de nombreux autres, la quête était plutôt bonne. Je venais de me faire pardonner mon péché. L’argent achète tout, même la foi inébranlable d’un curé de petite paroisse.
Petit à petit, en grandissant, je m’éloignais de cette église et apprenais à réfléchir sans que celui qu’on appelle dieu ne me dicte quelle conduite adopter. Pourtant, souvent, le soir venu, je lui parlais, lui demandais pourquoi mes deux mamies ainsi que papy étaient partis, mais, avec le temps, je prenais conscience que ce dieu-là ne répondrait pas. Il écoute, c’est tout. Je n’insistais pas. Se plaindre ne servait à rien, alors je gardais mes questions pour plus tard. S’il existait, j’aurais le temps de lui en parler d’ici quelques années. À lui d’en décider, son agenda devait être chargé. Il aurait bien un quart d’heure pour un petit bonhomme curieux de savoir. D’ici là, je décidais de jouer à cache-cache. Un jour, il me trouverait et, la défaite acceptée, je le suivrais.
L’église ne me rappelait pas que de bons souvenirs. Quelques mariages, du riz jeté par-dessus les mariés, des promesses mais aussi des pleurs, des larmes d’enfant sur la manche du costume d’un père tenant le chagrin de son enfant face à la mort d’une grand-mère. Ce jour-là, le bras de mon père était un perchoir pour un oisillon qui ne pouvait encore s’envoler en solitaire. Ce jour-là, le bras de ce père portait le chagrin de son enfant, un chagrin aux ailes encore trop fragiles pour prendre leur premier envol, fouler le même air que mamie partie au ciel.
Au milieu de l’église, massé dans la foule venue lui dire un dernier au-revoir, je pense à Sergueï. Je serre les dents, me pince les lèvres, me mords l’intérieur des joues. Je reste debout, comme au garde à vous, Sergueï est devant nous, couché, il se repose. Un air funèbre sort tout droit d’un orgue d’église, cette musique me plombe. Mes joues se creusent un peu plus, mes yeux se ferment, mes paupières tremblent, résistent puis le barrage cède. Des larmes coulent. Je suis depuis un moment dans le monde des adultes mais pleurer me rappelle que Sergueï a bercé mon enfance. Lui qui n’a jamais eu la chance d’être père était devenu au fil des années le second père de nombre d’enfants qu’il côtoyait. Ses blagues, ses genoux sur lesquels on se reposait, sa fausse barbe blanche pour nos premières et jeunes soirées de vingt-cinq décembre.

Parfois, je m‘autorise à lever les yeux que j’essuie maladroitement de mes mains fébriles puis je pose mon regard sur mon père et ses amis. La belle bande, celle où longtemps Sergueï a fait des siennes. Un tas d’anecdotes ont été racontées mais peu me parviennent. Les souvenirs, c’est comme pour séduire une femme, il faut souvent répéter pour se rappeler du cadeau que l’on nous a donné.
La belle bande a le sourire, elle se rappelle aux bons souvenirs de Sergueï comme la fois où la barmaid du bar qu’ils fréquentaient en fin de soirée avait gueulé parce qu’il y en avait encore un qui avait renversé sa bière sur la façade du comptoir alors, qu’en réalité, ce n’était ni plus ni moins que l’ami Sergueï qui, la paresse en compagnie, n’avait pas daigné se lever et avait ainsi snobé les toilettes pourtant pas trop éloignées. Les hommes ne pleurent pas les uns devant les autres. Ils sourient, trinquent à l’oubli, refusent de s’affaisser sous le poids des reliquats de mémoire. Tant pis si ça ne fait pas de moi un homme, je préfère laisser couler ces quelques larmes pour lui dire au-revoir.

Derrière le micro perché sur l’autel, les témoignages se succèdent. Des esquisses de sourires se manifestent, les souvenirs réveillent les images et retiennent les larmes qui ne demandent qu’à rejaillir, ruisseler puis s’éclater sur le sol de l’église. Je n’écoute pas vraiment, je sais déjà tout ce qui se raconte et prends de l’avance en me remémorant les souvenirs partagés plus vite qu’ils ne sont racontés. Le regard dans le vide, j’attends que cela se finisse. De toute manière, tout est fini depuis qu’il est parti, depuis qu’il n’est plus là pour nous faire l’accolade, depuis qu’il n’est plus là à boire son petit jaune ou sa vodka, depuis qu’il n’assiste plus aux matchs du samedi soir, sur les parquets où sa bande a joué et où l’avenir continue de s’y presser pour les imiter. Je suis fier que Sergueï ait été de la famille, fier qu’il ait tendu sa main à mon père pour l’inviter dans la sienne.

Sergueï m’aura appris que le père noël existe et que les souvenirs ne s’offrent pas. Ils s’emballent précieusement, se cachent dans un coin où personne ne les touchera. Ici ou là, petits ou gros, ils sont tous des cadeaux, blottis dans une couverture qui à chaque fois qu’une main la soulève laisse renaître le croquis d’un sourire, le dessein d’une soirée autour d’une cheminée et d’une bonne cuvée.
Sergueï manque à l’appel, il n’y aura plus de fête à la saveur si particulière. Juste celles dont on se rappelle.

Je passe devant le cercueil, lève le poing puis reprends mon chemin. La tête basse, mon regard se pose sur le sol de l’église avec qui cohabite la poussière. Les cloches sonnent, le cercueil prend son envol à bord du corbillard qui le mènera à ses semblables. Pour la dernière fois, sans le choix, Sergueï voyage.

poussiere

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