TUNNEL SOUS DOPAMINE

-« La ferme Lars ! La ferme ! Sors de là, allez, bouge-toi bordel ! »

Lars partait en vrille, il n’était pas parvenu à me suivre et était resté coincé dans ce foutu conduit d’aération. Pour dire vrai, je ne voyais pas comment le sortir de ce merdier. Je trouvais ça injuste. On venait de se battre pour quelques dollars empilés et mélangés dans des sacs qu’on ne pourrait jamais partager ou en faire profiter ceux que l’on aimait, ceux pour qui on le faisait. Brièvement, je faisais le point puis finissais par chercher un milieu à toutes mes idées qui s’entremêlaient sans parvenir à le trouver. La lucidité revenait.

Il n’y a pas de juste milieu, il y a un milieu et tout se résume à ça. Une cible sur laquelle on pointe notre arc, que l‘on vise comme on peut puis où l’on décoche une flèche pour qu’elle atteigne le mille. Combien d’années que la mascarade dure ? Combien d’archers seulement munis d’une pensée à la mauvaise visée ? On enchaîne les échecs, on plante une flèche dans ce qu’il y a autour de la cible parce qu’on est maladroit, parce qu’au final on n’aime pas viser droit. Ce qui nous flatte, c’est de faire mal, de rater pour recommencer. On met en cloque sa femme, puis on élève ce gosse sans savoir si ça vaudra le coup pour lui de vivre tout ça avec nous, alors on réitère la faute, sans demander l’avis de l’intéressé et on engrosse une fois de plus sa femme pour marquer son territoire. Faudrait pas qu’elle se barre ; après tout, c’est tout ce qu’on a…
Le processus se répète, les catastrophes et les déceptions s’enchaînent. Malgré ça, on ne se résigne pas à baiser du robot pour faire du dernier enfant un prototype à la pointe du cynisme, sans faille, sans une pointe de ce qui faisait de nous des humains. On aime les erreurs, on n’apprend très rarement d’elles mais gommer c’est tricher, alors depuis que la bipédie est patrie, on s’encombre les jambes de marmots qu’on ne respecte pas en leur imposant un avenir encore plus fade que le nôtre. Voir souffrir autrui, c’est ça qu’on aime. L’échec, c’est nous. Suffit de penser pour s’afficher cette vérité. Nos gosses sont allaités au pétrole, hémorragie interne ; poumons englués, cerveau à peine irrigué, des dollars pour panser les plaies. D’une station-service à une station balnéaire, pomper le patron pour une augmentation. On y croit, on ne se sent pas sale. On aime. Une étincelle et tout explose mais on ne joue pas avec le feu, c’est maman qui l’a dit. On écoute toujours sa mère même si c’est elle la génitrice de tous les problèmes. Les femmes devraient être stériles, ça règlerait le problème sur une génération. Quitte à être sacrifiée, autant le faire autour d’une idée qui ne ferait pas se répéter le passé. L’image est belle, l’avenir est sombre.

 

Doucement, je reviens à la réalité. Lars est toujours coincé. Il gémit comme un gosse qui a peur sur une balançoire. L’envie de lui offrir une paire de claques bouillonne en moi mais je tente de le rassurer, de lui dire que tout va aller, que l’on va s’en sortir et que la situation ne peut que s’arranger.
Par tous les moyens, je tente de le convaincre, qu’il se fasse mal pour sortir de là mais Lars est un douillet né. Je lui parle de son futur compte en banque, de sa famille, de sa femme puis il me coupe :
– «Laisse ma femme en dehors de ça. D’ailleurs, quelle femme ? J’ai plus de femme l’ami. Je suis seul. Bien, mais seul. Mais je l’aimais cette gonzesse, j’aurais pu lui… Enfin, tu vois, j’aurais pu tout lui donner, lui bâtir un empire, une grande roue pour lui faire tourner la tête et la parer de bijoux…Et toi, tu me parles jamais de tes nanas, t’en es où en ce mom…»
C’était à mon tour de le couper.
– « Tu sais Lars, une femme, ça braque un cœur comme ça braquerait une supérette. Comme si un homme baisait sa femme à la même manière qu’il se sert d’un mouchoir. L’amour, ça ne se fabrique pas, ça ne s’imbrique pas, ça se mélange et ça explose. La passion au fond du chaudron. L’adultère, les mensonges, les trahisons, c’est pour les lâches, les sans-âmes, ceux dont on ne souviendra pas, ceux dont la tombe aura l’éternité pour se faire molester. La passion, c’est se déchirer avec autrui parce que l’on se rend compte qu’on aime cette personne plus fort que l’on s’aime soi. Admettre que l’autre vaut plus que soi, le narcissisme ou l’égocentrisme aux oublis, on l’aime cette femme, point. S’il n’y a pas la passion, c’est une histoire sans horizon. Si l’on aime quelqu’un par défaut, c’est pour ne pas mourir seul.»
– «  Ah… Ouais, pas con »
– « J’ai connu ça qu’une fois Lars et ça n’arrivera plus. La passion, pour moi, ce n’est plus qu’un lointain horizon.»
– « Pourquoi tu dis ça ? Si cette gonzesse existe toujours, si elle trimballe son cul à la surface de cette terre, alors il n’y a aucune raison que ça n’existe plus. Tu vois, je suis coincé dans ce tuyau à la con et pourtant je crois que t’as l’esprit plus ligoté que le mien. Punaise, j’ai mal au ventre…. »
Lars avait le don de rarement finir ses phrases avec poésie.

Ce qu’il venait de me dire m’obligeait à réfléchir mais je faisais mine de ne pas avoir entendu. Je ne répondais pas.
Lars est toujours coincé dans ce merdier, c’est ma priorité.

– « Rentre ton gros ventre Lars, comme quand t’essayes de gagner une taille de chemise, s’t’plaît, fais-le, j’ai pas envie de repartir d’ici sans toi. Si tu restes, et tu le sais, ce sera pour une durée indéterminée. »

Lars commence à se bouger, il gémit, pousse de petits cris, ça se voit que le bonhomme manque d’air. La situation me fait sourire. Ça le fout en rogne. Je me dis que si je continue à lui offrir ce sourire, il finira par sortir de là. De rage, il me courra après et on se chamaillera dans la boue, comme lorsque nous n’étions que des gosses. Des gosses qui se contentaient de vieux cailloux et de vieux mégots pour s’amuser les longues journées d’été. J’aime Lars, c’est comme un mini coffre-fort, un ami à qui on pourrait tout donner, même les plus grands secrets, en sachant que ce tout ne pourrait jamais être mieux gardé.
Petit à petit, mon rictus s’estompe. Petit à petit, je prends conscience qu’il ne s’en sortira pas, que bientôt il fera la une des journaux et refusera de me balancer. Je le sais, je le comprends. Lars ne sortira jamais de là, ne verra plus que le ciel à travers des barreaux où ses mains se colleront et les serreront d’une force encore là juste parce que l’espoir est fait pour ça. Mon cœur se contracte, je perds un frère, je perds ma pierre angulaire. J’ai mal. Ce manque sera un cancer, un organe avec une tumeur à l’intérieur. Petit à petit, mes yeux pleurent. Il me regarde, il comprend.

-« Mec, barre-toi, reste pas là. Ils arrivent, je les entends. Tant pis pour moi, c’est le jeu. Pleure pas, t’es pas une lavette… Merde. »

Je continuais de laisser perler quelques larmes sur mes joues puis voyais ses yeux se remplir du même fluide. Le regard de Lars me broyait l’âme. Mes sacs sont pleins de pognon, l’avenir devrait me sourire et pourtant je suis prêt à rendre ce fric pour voir Lars s’en sortir.
Son regard devient insistant, il me presse de partir, m’oblige à baisser le mien puis à prendre et poursuivre mon chemin. La main preste, je saisis le flouze, colle une bise sur la joue de Lars, lui tapote le derrière de l’épaule en lui lâchant la promesse de ne jamais l’oublier. Il me sourit, je culpabilise.

– « Lars, je peux pas… «
– « La ferme, dégage maintenant. Ils sont là, dégage s’il te plaît. Te fais pas serrer et, surtout… Ouais, surtout, profite du pognon, fais de ta vie un paradis. La mienne se termine ici. Je pars pour perpét’, je ne suis officiellement plus des nôtres. Allez, file. Entre les barreaux, je regarderai les nuages, tendrai mes draps puis me laisserai glisser dans un monde où tu me retrouveras bien plus tard. J’aurai des marques rougeâtres autour du cou, tu auras changé, tu auras vieilli et c’est bien la seule chose dont j’ai maintenant envie. Tu vas essuyer tes larmes et profiter. Tu entends ? Profite et fais honneur au prix que l’on vient de donner à ma vie. »
Je baisse à nouveau les yeux, j’entends les chevaliers de l’État arriver sur Lars. Bientôt, son âme mourra.
– « Lars. Merci. »
Mon merci est petit, il ne veut rien dire mais Lars a compris.

Plus j’avançais, plus je rampais, plus le conduit colorait ma vie d’un sombre avenir. Enfin, je sortais. À quelques mètres de moi se trouve Lars. Déjà, sans faire dans le sentiment, il me manque. Justement, je vais faire dans le sentiment. Il n’est pas question que mon ami crève dans un neuf mètres carrés, entre des murs qui puent la pisse et le foutre. Non, Lars vaut bien mieux que ça.
Discrètement mais le pas rapide, je me dirige en direction de la gare et de son parking où dort notre veille bagnole. Je mets bien trente interminables secondes à mettre la main sur les clés du tacot puis enfin les retrouve. Le coffre de la Merco s’ouvre, j’y engouffre les sacs puis le fais claquer pour le refermer. Des gouttes de sueur parcourent mon dos, je transpire ma peur. Je m’assois sur le siège conducteur puis regarde le siège passager. Il est vide, Lars devrait être là, je ne supporte déjà plus de ne plus le voir. Comme un gosse, je suis en face d’un gouffre qui s’appelle colère. La crise est proche, je sens mes nerfs lâcher. Aujourd’hui, maintenant, je n’aimerais pas être un poulet.

La main tremblante, je retire la clef du contact, la bagnole restera là. Tant pis, celui qui la trouvera fera de son futur le paradis que je refuse d’offrir à ma vie.
Je sors de la voiture, claque la portière qui fait légèrement trembler la vitre fragile, un pied après l’autre, je commence ma croisade. Mon regard est rouge, il est sang, il est haine, il est souverain au pays des idées noires. Je passe devant une vitrine qui fait miroir, le reflet qui m’est donné me fait m’arrêter. Ce n’est pas moi ce mec, impossible. Puis, des chaleurs me montent jusqu’au crâne et enivrent ma cervelle. Je me sens porté par le ciel. Effectivement, c’est bien moi. Une poignée de secondes avait fini par me convaincre. Menotté ou pas, Lars allait me revoir.
Au bout de la rue, j’aperçois deux cars de flics. L’un d’eux fait face à un mur. La conscience professionnelle en berne, il urine sur les briques tandis que Lars doit déjà être encerclé à l’intérieur du bâtiment. Rapidement mais discrètement, je m’approche du petit pisseux qui s’est isolé du groupe et lui assène un bon coup de coude au milieu du visage. Du sang gicle de son nez, j’en profite pour répéter mon geste pas moins de quatre fois, ce qui le fait s’évanouir. Difficilement, je le traîne dans un coin plus sombre de la ruelle, le déshabille et me travestis en soldat de la patrie. L’équipement me rend fort, le casque couvre mon visage, je me précipite dans l’immeuble pour y rejoindre Lars et mes faux collègues.

Ils sont huit à l’intérieur. Huit pour un seul homme, un sacré tas de pédales. Prenant mon courage à une main, l’autre étant occupée à tenir l’arme du costume que je venais d’enfiler, je me faufile tête basse au milieu du groupe. À l’intérieur du cercle, Lars me regarde, il me reconnaît. Son regard me dit de partir. Le mien lui dit qu’il en est hors de question.
Je me dis qu’avec un peu de chance, ces huit-là seront huit naïfs, huit salariés en quête d’une journée au plus vite terminée. Alors, entreprenant, la fougue en collier, j’attaque et lâche un uppercut cerdantesque à mon faux collègue qui s’écroule dans les quelques seconds qui suivent. Dans la foulée, j’évite les coups que les autres flics tentent de m’asséner. À ce moment-là, il y a du Ali en moi mais l’état de grâce ne dure jamais trop longtemps. Je reçois de violents coups de matraque, j’ai mal mais je continue à distribuer des coups de poing qui terrassent un puis deux adversaires. Je suis le roi du ring, la foule absente m’acclame, le silence me porte en triomphe. Sans comprendre comment et pourquoi, je me retrouve plaqué au sol. Mon nez saigne, de ma bouche perle du sang, je vois rouge. Sans réfléchir à l’avenir, je me saisis de l’arme accrochée à ma ceinture et tire sur mes bourreaux. Lars me gueule d’arrêter, c’est le moment que choisit une second escouade de policiers pour me tirer une balle dans chaque genou. Je m’écroule et mon crâne frappe le sol.
Quand je reprends conscience, on me dit que ç’en est terminé pour moi, que la perpétuité me permettrait de réfléchir au passé, qu’un tueur de flics jouirait d’une telle popularité en prison qu’il ne servait à rien de m’inquiéter. Je fais semblant d’écouter mon avocat qui ne me défend que pour un procès de plus sur le curriculum vitae. Je le comprends à moitié. L’argent, la gloire, etc… Mais l’amitié, voilà pourquoi je me retrouvais à ce procès.
Trois années que l’on dessinait sur les murs gris et moisis de la poignée de mètres carrés de nos cellules cafardeuses. Lars n’a plus que dix longues années à purger. Au moins, Lars a de quoi patienter, il a un chiffre, un nombre sur lequel s’appuyer. De mon côté, je dois attendre de crever. Tuer du flic, c’est prendre une prime de sûreté, un voyage gratuit pour la taule en illimité.
Chaque jour, Lars me répète que je n’aurais pas dû, que j’aurais pu partir, que c’était le jeu. Quand il me le dit, il me serre dans ses bras, me remerciant de ne pas le laisser pourrir seul en zonzon. Il ne me serre pas fort mais il me fait mal, j’ai le cœur qui se tord et s’arrache, j’ai des larmes d’acide qui me rongent, me punissent de ne pas avoir réfléchi, d’avoir donné l’aval à des balles de suspendre la vie d’autrui, d’une famille, d’un gosse sans père, d’une mère mariée à une photo coincée au centre d’un cadre qui prend la poussière avec le temps.
Chaque jour, je regrette.

Nous sommes en période de noël, l’hiver n’arrive même plus à refroidir mon esprit devenu fils de morgue.
Les fenêtres sont juste pourvues de barreaux. Ici, les vitres n’existent pas. Ici, nos mains sont libres de caresser l’air du vide, l’air du large en pleine ville, l’air urbain comme coussin.
Seuls mes yeux s’échappent du bout de tissu rêche qui couvre le reste de mon corps. J’ai froid, mes mains ont une teinte bleutée. Je tremble.
Depuis quelques temps, Lars, logé dans la cellule d’à côté, ne me parle plus, ne me répond plus. Avant, nous nous parlions, ça occupait le temps mais très vite nous tournions en rond. Lars ne me disait même plus bonjour, ne me demandais même plus ce qu’était ma lecture. Rien, silence radio. Pour dire vrai, je ne comprenais pas. S’était-il lassé de moi, notre amitié avait-elle fini par s’épuiser à force d’être emprisonnée ? Je n’en savais rien.
Un gardien passe, c’est chose rare alors je l’agrippe de mes bras fébriles puis le questionne à propos de Lars. D’un ton laconique, presque trop indifférent pour rendre la conversation moins méprisante, il me répond que mon ami est au mitard, qu’il a tenté d’étrangler un collègue gardien quand ce dernier l’avait molesté pour se faire mousser devant l’assemblée. Mon poing se serre, je vais m’en faire un…
Puis, la raison vient me cueillir. Les années de prison assagissent. Mes doigts se relâchent, ma tête refroidit un peu plus, je remercie le gardien. Il s’en va, je le regarde et jalouse cette liberté que je n’aurai plus jamais.

 

 

Trois mois sont passés, l’hiver vient de se terminer. Je laisse mes mains pendre à travers les barreaux de ma fenêtre, elles prennent le soleil, un goût de liberté dont je suis maintenant privé. Soudain, j’entends un bruit métallique, un bruit strident, un son que je n’aime pas mais que je reconnais. Je me précipite sur le mur, m’y accole et écoute. Le gardien balance des mots crus et crache à la gueule du détenu toutes sortes d’immondices tout en lâchant un « j’espère que ça t’aura servi de leçon… »
D’une voix épuisée, une brève réponse sortait de la bouche usée du détenu :
– « Oui m’sieur. Oui…. »

C’est Lars ! Je reconnais sa voix. Je me colle un peu plus au mur, attends que le gardien s’en aille puis prends la parole.

– « Lars, c’est bien toi ? »
– « Oui. Désolé l’ami, je suis parti sans prévenir. Punaise, j’ai mal aux yeux, c’est beaucoup trop éclairé ici. Faudrait poser des rideaux ou autre… »
– « Tu m’as manqué Lars. T’aurais pu te l’épargner le mitard hein, t’aurais pu éviter de serrer le cou à connard, non ? Tu penses pas ? »
– «  Hmm… »
– « Bah quoi ? »
– « La ferme. »
– « Ah, je te retrouve ! T’as rien perdu mon grand. C’est bon de t’entendre à nouveau. »
– « Mon ami, écoute-moi et surtout ne pose pas de question. Fais ce que je te dis. »

Je ne saisis pas trop ce que Lars veut me dire mais je l’écoute.

– « Tu vas faire comme moi. Le grand con à qui j’ai serré le cou, bah tu vas en faire de même. Tu le sèches pas hein, tu le rends juste un peu pâlot, histoire qu’il voit la grande faucheuse lui faire coucou de loin. Pas de sang, rien de ce genre. Ensuite, ils t’emmèneront au mitard.
– « Mais qu’est-ce que tu veux que j’aille foutre dans ce trou noir ?! Lars, pour être sincère, j’te suis pas là… »
– « On avait dit pas de question. Pour une fois, je t’interdis de réfléchir. Tu ranges tes idées sous ton matelas, tu te fais craquer les doigts et dès que l’occasion se présente, tu me fais chier cette enflure de gardien dans son froc de désert intellectuel… »
– « Euh… »

Merde. Pourquoi il me dit de faire ça ? Lars a parfois des idées géniales, mais d’autres fois, elles ne le sont pas, vraiment pas. Peu importe. Je ne me pose pas de question. Ce mec a fait cent jours dans le noir. La raison n’est peut-être plus à ses côtés mais je me dois de l’écouter. Je lui dois au moins ça.

– « D’accord Lars, mais… Tu ne peux vraiment pas me dire pourquoi ? »
– « Non, j’peux pas prendre le risque. Tu sais, cent jours, c’est long, très long. Mes yeux s’en remettront, le bout de mes doigts, je ne sais pas. Fais ce que je te dis et tu comprendras. »

Nous sommes le lendemain. La nuit a été interrogatrice. Les réponses m’ont fui. J’ai mal dormi.
Le matin se lève, des oiseaux viennent se poser et chanter aux barreaux, ils me narguent mais mourront avant moi, c’est bien la seule chose qui me réconforte. J’entends les pas du gardien qui se rapproche de ma cellule. Je simule un mal de tête insoutenable, me roule au sol. Curieux mais prudent, il s’approche de moi en me tâtant du bout de sa matraque. Sans traîner, je la saisis, emporte ce salaud avec moi sur le sol sale, le désarme, lui assène une bonne châtaigne puis me ravise. Lars m’a dit de seulement lui serrer le cou. Alors, je m’exécute et lui serre le cou. Son visage devient rouge puis prend une teinte blanchâtre ou bleutée, je ne sais jamais trop pour les couleurs, j’ai toujours eu un petit problème de perception de ce côté-là. Cette salope semble suffoquer, c’est le signe qu’il faut que je relâche mes mains d’autour de son cou mais je pousse mon effort encore une dizaine de secondes supplémentaires. Je vois de la peur dans ses yeux, je vois sa femme, ses gosses, ses crédits, son job merdique et, enfin, je relâche. Une horde de gardiens arrive sur moi, je me fais tabasser dans les règles de l’art. Je ne sens plus les coups, je rigole, ils s’affolent, je m’évade sous leur rage. Trente minutes plus tard, je me retrouve au mitard.

Il y fait noir. Avant de partir, Lars avait fait passer une petite lampe de poche dans un trou du mur qui nous séparait. Pas plus grande que mon index, je décidais de m’en servir.
Le sombre s’estompait à mesure que la lampe s’allumait. Comme promis, la pièce se résumait à quatre murs et aucune issue. Soudain, la lumière se mit à clignoter puis à s’éteindre. Bordel, v’là que les emmerdes commencent.
Pour remédier au problème, j’ouvre la lampe pour en inverser les piles. Je me dis qu’en faisant cela, la lumière allait revenir au moins quelques secondes. En ouvrant le capot de la lampe, un petit papier s’en échappe. Je dois attendre de replacer les piles pour enfin espérer le lire.
La lumière revient, je sais que le temps va me manquer alors je m’empresse d’éclairer le bout de papier. Je reconnais l’écriture de Lars. On sent qu’il s’est appliqué mais il écrit toujours aussi mal. Comme je peux, je décrypte.

« Mon ami,
Si tu lis ce papier, tu viens de gagner ta liberté. Tu as dû faire le tour du propriétaire mais comme tu n’es pas un grand architecte, tu n’auras pas repéré un détail. Tu me diras, dans le noir, ce n’est pas ce qu’il y a de plus aisé.
Faisons court, la lumière va bientôt manquer à l’appel. Approche-toi du mur du fond, dans le coin droit. Essaye les deux, les repères doivent déjà te faire tourner la tête. Tape un grand coup dans l’un des coins, l’un d’eux s’effritera. En grattant encore un peu, tu le feras s’émietter et là, tu verras enfin la liberté.
J’aurais pu saisir l’occasion et me tirer mais non, je ne pouvais pas te laisser ici, te regarder crever au loin. Je ne pouvais pas, alors, quand j’ai découvert cette issue, j’ai décidé de la reboucher et de t’y emmener. Il me reste dix ans à tirer, ce n’est rien à côté de perpétuité.
La brèche mène aux égouts, tu sortiras de là un peu sale mais, avec un peu de courage, tu t’en sortiras.
On ne se reverra pas. C’est trop risqué, je me ferai sûrement pister dès ma sortie et tu risquerais de te faire coincer pour finir ici à cohabiter avec ta peine prolongée.
Va à la fourrière ou à la casse, retrouve la bagnole, récupère le sac et les billets dans le coffre de cette foutue Merco puis offre-toi une autre vie, une vie moins malsaine, une vie sans haine.
Je t’aime. Ton frère, Lars.
 »

Toute la journée, la patience en berne et les hésitations en alerte, j’attendais qu’un gardien vienne me porter à manger. Quand cela fut fait, je m’exécutais. Un mur s’écroulait tandis qu’une amitié se bétonnait.

Enfin, petit à petit, la liberté m’accueillait. Une liberté au goût d’amitié.

oeil prison

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