Parole d’enfant

 

Arvad était haut de six ans, Arvad était presque un grand. Sa mère venait de le déposer au coin du café où son père l’attendait. Depuis un moment, ses parents n’étaient plus ensemble. Il n’avait jamais eu la chance de voir son père et sa mère vivre sous le même toit, se faire dire bonne nuit par les deux un même soir, chacun leur tour, mais cela ne lui manquait pas étant donné qu’il n’avait jamais connu cette situation-là.
Arvad donnait un coup de pied dans le pissenlit qui trônait devant lui et qui avait poussé entre deux pavés. Le garçon aimait les belles plantes, les fleurs, pas les mauvaises herbes. Après avoir désherbé son chemin, Arvad se mit à courir pour rejoindre son père à l’intérieur du café.
Il entrait, saluait quelques têtes qu’il connaissait puis se précipitait à l’arrière de la pièce principale. Là, se trouvait son père, assis, quelques journaux sur la table, un cendrier avec des cigarettes écrasées, une tasse de café et un biscuit encore emballé. Arvad demanda à son père s’il pouvait le manger. En réponse, sans prononcer un mot, ce dernier le lui tendait. Arvad aimait ce genre de moments, ils se répétaient tous les mercredis. C’était le jour où lui et son père se retrouvaient au fond du café.
Le père d’Arvad allumait une cigarette puis sortait son regard du vide pour l’offrir à son fils. Il était fier d’avoir fait ce môme, il le trouvait déjà très intelligent et était persuadé que le jour où il deviendrait grand, sa fierté continuerait de décupler. Ce père ne disait pas grand-chose, les mots donnés à son fils rimaient avec rareté. Pour autant, l’échange était présent.

Souvent, Arvad regardait son père griffonner sur des bouts de papier. Cela l’avait toujours captivé. Arvad avait appris à lire dans l’année mais l’écriture de son père était impossible pour lui à déchiffrer, alors il questionnait, sans jamais se contenter des longs silences de son père.
Tous les mercredis après-midi, Luther, c’était le prénom que portait le père du petit, Luther avait l’impression d’affronter un journaliste aux questions infinies.
Rachel, la tenancière du café, venait servir sa grenadine à Arvad. En habitué, ce dernier la payait avec les quelques pièces que son père venait discrètement de lui refiler sous la table. Le manège amusait tout le monde. La serveuse remerciait Arvad et souriait à Luther. Arvad était amoureux de cette femme, il la trouvait grande, élégante, ses courbes le faisaient déjà chavirer, son petit cœur battait à toute vitesse quand il s’agissait de régler l’addition. Arvad ne cachait pas son attirance naissante pour la jeune femme, mais son père l’avait prévenu, s’il fallait qu’il tombe amoureux d’une femme, ce ne serait pas avant longtemps. Selon lui, la chance de l’enfance était l’ignorance, autant la préserver le plus longtemps. Arvad n’avait pas tout compris mais avait hoché la tête, comme pour approuver, parce qu’un père a toujours raison. Plus tard, il remettrait l’une de ces théories en question, peut-être même les deux, mais, pour le moment, le temps jouait pour ce père aux précieux conseils.

Arvad n‘était pas dupe. En effet, le petit avait bien vu que la jolie blonde posait ses jolis yeux avec insistance sur son homme de père. Cet après-midi-là, le garçon inondait son père de questions, voulait savoir si il y avait une lampe derrière la lune, combien d’années il vivrait, si le président était aussi nul que tout le monde le prétendait dans le bar, si « tocard » était un gros mot ou encore savoir pourquoi papy Raymond allait tout le temps rendre visite aux fleurs de mamie au cimetière alors qu’il serait plus simple de les garder à la maison et que ça lui ferait moins mal aux jambes. Luther regardait son fils, souriait, puis lui répondait.
Arvad écoutait son père lui répondre et retenait.
La lune était une veilleuse, comme celle que lui, encore jeune Arvad, avait dans sa chambre car la nuit venue, même les grands ont peur. Le mot « Président » était un synonyme de « tocard », mais il ne fallait pas le répéter à l’école. Arvad vivrait plus longtemps que lui et, un jour, il viendrait lui aussi arroser les fleurs de mamie, papy et celles de son gentil père mais la seule fleur qui compterait serait celle qui ferait chavirer son cœur, une fleur au nom de femme.
Arvad regardait son père lui donner des réponses un peu farfelues puis laissait échapper des éclats de rires. Ceux d’un enfant fier de son père, fier de se faire conter la vie différemment, fier de ne pas avoir besoin d’une fusée pour côtoyer les étoiles.
Arvad finissait de grignoter un nouveau biscuit puis, tout en remerciant son père, lui posa une dernière question, ou plutôt deux :
– « Papa, tu la trouves comment Rachel ? Tu voudrais pas être son copain ?».
Les mots étaient maladroits mais percutaient.
Son père fronça les sourcils puis prit le temps de répondre après avoir bu une gorgée de plus du café qu’il venait à peine de recommander, ses lèvres le brûlaient :
– «Mon fils… Mon fils… T’es bien mon fils toi….
Rachel, c’est une jolie femme mais… Enfin, comment te dire ? Ce n’est pas une femme pour moi. Elle ne me plaît pas. Tu sais, mon gamin, j’ai cru tomber amoureux des centaines de fois, un regard dans la rue, des balades sous les arbres et des sourires en pagaille mais en réalité, tout ça n’était qu’un leurre. Je m’en suis rendu compte bien plus tard, ça m’a ouvert les yeux sur ce que j’avais vécu avec ta mère. Bien trop tard… ».
Luther se rendait bien compte qu’il parlait à son fils et non à un ami, que les mots étaient peut-être mal choisis, trop mûris pour une ouïe aussi juvénile, mais il poursuivait:
– «Je suis tombé amoureux une seule fois et ça n’arrivera plus, j’ai eu la chance d’avoir un enfant, toi, avec la femme dont j’étais fou amoureux. J’ai eu de la veine Arvad, tout le monde n’a pas cette chance, tu t’en rendras compte bien plus tard ou bien trop tôt. Peu importe, au prix de quelques gifles, tu sauras. T’es le fruit de l’amour mon enfant, et ces fruits-là ne pourrissent pas. Jamais, tu entends bien Arvad ? Si quelqu’un te veut, il ne te ramassera pas, il te cueillera.
– « Oui papa… Mais, Rachel, tu ne veux pas partager ton gouter avec Rachel ? »
Luther but encore une gorgée du café qui avait refroidi.
– « Non, malheureusement, non »
– « Mais pourquoi ? »
– « Rachel est banale. Comme toutes les autres femmes, Rachel n’est pas ta mère… »
Luther avait répondu d’un ton mélancolique. Cela avait rendu triste Arvad, son petit cœur se serrait, un long silence s’installait.
Arvad regardait à nouveau son père coucher des bribes de phrases sur les quelques bouts de papier pas encore griffonnés. Les yeux emplis de fierté, il espérait avoir un jour la chance de lire tout ce que son père racontait sur cette innombrable pile de papier.
– « Papa, quand je serai grand, je veux être comme toi.»
Surpris, Luther lâcha son crayon qui roula sur la table puis, l’homme s’empressa de commander un nouveau café.
– « Être comme moi ?! L’idée ne me plaît pas fiston. Tu es jeune, mignon, la tête bien pleine, tu pourrais aller côtoyer les étoiles, étudier, voyager, espérer de grandes choses ! Plus grand, tu seras toi. Ne finis pas comme moi au fond d’un café plein de charme au milieu d’une ville jolie mais répétitive, ne finis pas comme moi à noircir du papier pour dire qu’un jour tu as aimé. Mon fils, tu auras de l’ambition, c’est un ordre que je te donne mon enfant. »
– « Non papa… C’est pas ça. »
– « Qu’est-ce que tu veux dire Arvad ?»
De la buée dans le fond des yeux, le jeune garçon s’approcha de son père puis lui souffla quelques mots à l’oreille.
– « Papa, je veux être comme toi, amoureux. »

 

 

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