Artificielle

Le pirate le plus redouté des mers cartographiées possédait son propre navire. Ce pirate était une femme, ce pirate s’appelait Jeanne. Quiconque la croisait savait qu’il valait mieux tout donner pour espérer ne pas sentir un bout d’épée s’enfoncer dans son foie et voir son corps jeté aux squales dans un océan agité.

Jeanne était une guerrière, une sorte de vieille louve des mers, l’ancre tatouée juste au-dessus du palpitant, le sang qui circulait dans ses veines fragiles était fait d’un mélange d’eau salée et ensanglantée provenant des océans qu’elle avait avalés depuis qu’elle était née.

Le navire que Jeanne le corsaire dirigeait était un brick et se nommait l’El mentiroso. De tout son long, il impressionnait et personne ne savait vers quel point cardinal il se dirigeait quand il le croisait. Au loin, le navire était un mirage. Un mirage dont on espérait qu’il ne soit jamais réalité si l’on n’avait pas la chance d’y séjourner. En quelques minutes, le temps de tourner la tête vers l’horizon, le navire se retrouvait derrière sa proie et n’en faisait qu’une bouchée.
L’El mentiroso n’avait pas d’amis, seulement des ennemis qui ne le restaient juste le temps de plonger et de périr au fond d’un océan.
Sans pitié, Jeanne et son équipage détroussaient les navires marchands et leur équipage peu enclin à combattre. Des proies faciles. Peu importe, Jeanne s’enrichissait. C’était là son seul intérêt. Prendre ce qui ne lui appartenait pas, vider de son sang couleur or chaque personne qu’elle côtoyait pour s’en nourrir. Jeanne était la menteuse religieuse des océans.
L’or et les richesses ne l’intéressaient pas, elle se servait des nombreux butins pour alimenter son équipage qui, lui, était attiré par l’or comme un enfant est obnubilé par l’acquisition d’une friandise. Ce qui nourrissait Jeanne, c’était de voir mourir devant elle tout un tas de gens plus méritants, moins voleurs et plus honnêtes. À terme, son équipage le savait, lui aussi finirait par périr. La mort viendrait des mains de leur propre capitaine, de celles qui les alimentaient.

Bien des fois, quelques membres de son équipage avaient tenté de faire naître une rébellion mais cette dernière, il faut bien le dire, était souvent sans fond. Pour des pirates de ce calibre-là, la question ne se posait même pas. Le souci venait du fait qu’être dirigé par une femme pouvait quelques fois déranger mais cette dernière ne faisait qu’enrichir un équipage qui ne demandait que ça. Une poignée d’hommes, moins que les doigts d’une main, avaient tenté de prendre sa place mais tous finirent sur une barque, sans rame ni victuaille au beau milieu d’un océan. Éloignés de toute côte, quelques jours suffisaient à ce que la mort à l’horizon se rapproche pour venir les cueillir et les faire regretter d’avoir ainsi voulu détrôner Jeanne. Jeanne était sans pitié, cruelle mais, à chaque fois, Jeanne gagnait.

Les derniers temps étaient compliqués, Jeanne et son équipage écumaient tous les secteurs à leur portée mais à terre, tout le monde parlait des bandits des mers et les navires marchands se faisaient maintenant rares.
Jeanne n’eut d’autre choix que de se résigner à explorer d’autres terres, de celles qu’elle connaissait moins mais elle le savait, là où elle irait, elle ne pourrait se nourrir de la mort d’autrui. Jeanne changeait de cap et d’horizon pour une chasse au trésor.
Un jour, l’El mentiroso débarquait sur une île déserte. De par son absence de vie, l’île résonnait d’ennui. Les écumeurs de mer avaient mis le pied à terre parce que Jeanne était tombée sur une carte mentionnant qu’un trésor se trouvait sur cet îlot encore trop méconnu mais où quelques anciens avaient semble-t-il décidé d’y mettre en sécurité un trésor plus grand que tous ceux que l’El mentiroso avait pu accueillir dans ses cales jusqu’à ce jour. Le bruit disait que ces mêmes anciens avaient disparu au même moment que leur trésor, personne n’avait plus jamais vu l’un de ces marins. Jeanne avait mis la main sur la carte de l’île lors d’une soirée bien arrosée, comme à l’accoutumée, dans un port où son navire s’était amarré le temps que son équipage puisse jouir de toute la richesse jusque-là accumulée.

L’île était bercée par le bruit du vent qui frottait sur les quelques arbustes en lutte à chaque seconde qui passait pour survivre aux rafales qui se répétaient sans jamais s’arrêter.
Le silence meublait le vide laissé par le vent qui se faisait muet le reste du temps. Cela faisait naître une sorte de folie chez les pillards peu habitués à côtoyer un silence devenu étranger au fil des beuveries et des voyages entrepris jusqu’à maintenant.
Pour autant, sans se relâcher, les hommes parcouraient chaque recoin de la terre qui se trouvait sous leurs pieds, cherchaient le trésor de l’aube au coucher d’un soleil qui frappait leurs visages usés et leur faisait tourner la tête mais, même avec toute leur bonne volonté, les recherches ne donnaient rien. Jeanne s’impatientait. Têtue, elle insistait et promettait la richesse pour l’éternité à son équipage si ce dernier mettait la main sur le trésor supposément caché sous cette terre inhospitalière.
Malgré les promesses, le temps se faisait trop long pour Jeanne. Pour y remédier, la femme de caractère prenait la décision de nourrir un peu moins ses hommes à chaque jour qui passerait sans aucune trouvaille de leur part. La santé des bandits se dégradait de jour en jour. Certains mouraient, d’autres abandonnaient et se faisaient exécuter. Seule une poignée survivait mais cela suffisait à continuer.
L’odeur des cadavres nourrissait Jeanne et l’espoir d’un trésor fait d’innombrables pièces d’or gardait son équipage restreint en vie.

Plus le temps passait, plus les conditions se faisaient compliquées mais rien ne ferait lâcher Jeanne. Persuadée de détenir là une aubaine rimant avec richesse éternelle, l’encore toute jeune femme persistait. Quitte à voir mourir un équipage qui s’amoindrissait au fil des journées, son désir de trouver l’empêchait d’arrêter ce qu’elle avait commencé.
Une nuit où Jeanne avait rejoint son lit à peine le soleil couché alors que ses troupes fouillaient encore inlassablement les bouts de terre non retournés, un homme vint toquer à sa porte. Nul n’avait jamais tenté pareille aventure mais ces quelques coups de doigts sur ce bout massif de bois en valaient le coup. Difficilement, Jeanne se réveillait. Il était tard, Jeanne avait enfilé sa plus belle robe de nuit. En privé, là où personne ne la côtoyait, Jeanne était une femme, coquette, charmante et tout ce dont elle avait rêvé d’être en secret depuis sa tendre enfance. Il lui arrivait parfois même de se regarder dans le miroir et de se plaire.
Surprise par le son de la voix de l’homme qui osait à peine venir la sortir de son sommeil, Jeanne se levait, les yeux à demi fermés puis se saisissait d’une cape pour se couvrir. L’homme, gêné de voir son capitaine comme tel, posait son regard là où il le pouvait. Peu à son aise, les yeux fixés sur le parquet, il entreprenait enfin d’informer Jeanne de la trouvaille. À moins d’un mille de là, lui et ses hommes avaient mis la main sur une caisse faite de bois et il fallait à tout prix qu’elle voit ça. D’un bond, Jeanne se sépara de son déguisement de nuit puis enfila son habit de pirate.
Ni une, ni deux, Jeanne se rendait sur place.

Enfin, elle y était. Lui aussi était là, devant elle, fidèle au rendez-vous, il n’avait pas bougé. Timidement, elle s’en approchait puis, après avoir craché à terre, elle s’agenouillait pour l’observer. La boule au ventre, elle ordonna aux hommes présents de s’écarter. Il ne lui fallait montrer aucune faille, alors ce serait elle qui prendrait le risque d’ouvrir cette caisse et de tomber nez à nez soit avec un butin qui rendrait aveugle quiconque n’aurait pas eu la chance de voir quelques pièces d’or par le passé, soit le vide, le néant, quelques breloques d’aucune valeur. À l’aide d’un bâton de ferraille, Jeanne fit sauter quelques encoches rouillées de la caisse puis se ravisait. Sans explication, le buste bien droit, elle donnait l’ordre à ses hommes de rapporter la caisse sur le bateau. Nul n’osait désobéir à Jeanne et la caisse fut rapportée dans les quartiers du capitaine.

Jeanne annonçait aux quelques forbans restants, usés et fatigués mais vivants qu’il fallait maintenant repartir, que dès le lendemain et l’aube naissante, il leur faudrait lever l’ancre et rejoindre les terres qui étaient les leurs. Ils ouvriraient le coffre lors de leur arrivée. Ainsi, ils feindraient d’être revenus bredouille de ce voyage et pourraient vivre à l’abri des mains voleuses et profiteuses. Le partage se ferait à parts égales au repère que les pirates avaient aménagé dans une cave située au cœur de la vieille ville qui les voyait se retrouver à chaque retour de piraterie. Chacun leur tour, les hommes devenus aussi nombreux que l’ensemble des doigts de sept mains acquiescèrent. Cela semblait juste, cela ressemblait à Jeanne.

Le voyage du retour s’éternisait. Certains flibustiers sombraient tandis que les autres les laissaient crever sur le pont. Moins ils seraient à l’arrivée, moins le butin se verrait partager. L’esprit de camaraderie avait disparu depuis bien longtemps. Les vivres diminuaient à vue d’œil, les rations se faisaient moins conséquentes et le moral se dispersait au large.
Quelques semaines suffirent à transformer le navire en un cimetière mais guère ne voulait abandonner. Les hommes n’étaient plus qu’une vingtaine, ou tout juste un peu plus. La route arrivait bientôt à son terme.
Enfin, au début d’une nuit, alors que Jeanne n’était pas sortie de son trou depuis quelques jours et que l’équipage s’en inquiétait malgré que cela fût une habitude de leur capitaine, une voix rauque se fit entendre. Du haut de la hune et à l’aide d’une longue vue, la vigie annonça qu’au loin se trouvait la terre ferme.
Les hommes se jetèrent dans les bras des uns et des autres puis décidèrent de passer cette dernière nuit sur le navire.
La soirée rimait avec beuverie, l’alcool coulait à flot. Jeanne ne participait jamais à ce genre de festoiements et ce n’était pas cette nuit-là qu’elle le ferait. Effectivement, Jeanne s’était fait la belle une nuit plus tôt. Sans que personne ne s’en aperçoive et non sans difficulté mais avec toute la discrétion que cela imposait, la jeune femme s’était échappée à bord d’une barque avec le coffre trouvé quelques semaines auparavant mais toujours vierge de tout coup d’œil jeté à l’intérieur.

Le navire et ses occupants ne se rendirent à aucun moment compte de l’absence de leur capitaine. La soirée continuait son affaire, les yeux rougissaient, se remplissaient de larmes de joie tandis que de nombreux sourires édentés venaient les accompagner.

La barque et le faible courant n’avaient pas emmené bien loin Jeanne et son butin. Assez pour lui donner un sentiment de liberté mais tout autant pour que son maintenant ex-équipage la retrouve. Du moment que la fête continuait de batte son plein, Jeanne ne risquait rien. Plus elle durerait, plus Jeanne s’éloignerait.
Cette dernière ne le savait que trop bien. Après une gorgée d’un vieux bourbon suivie d’une autre pour se gargariser, la fugitive allumait une torche, se munissait d’une pince rouillée et entreprit enfin d’ouvrir le coffre fait de bois.
À quelques milles de là, provenant de son navire, les chants repris en chœur arrivaient aux oreilles de Jeanne par les quelques rafales de vent qui faisaient les allers et retours sans jamais s’épuiser.

Le coffre crocheté, le regard de Jeanne resta fixé sur ce que la caisse de bois dévoilait. Un drap couvrait le butin. Sans se presser, les poils des bras dressés, Jeanne soulevait délicatement le bout de tissu pour apercevoir ce qu’il pouvait bien dissimuler. Sous l’effet de surprise, les yeux de Jeanne ne bougeaient plus, comme absorbés et accrochés au magot. Les poils des bras de la voleuse se remirent à l’horizontale, pour laisser place à l’étonnement et la déception.
Jeanne n’en revenait pas. Sous son regard toujours ébahi se trouvaient des kilogrammes d’explosifs. Dans la continuité du courant d’air généré par le soulèvement du drap, de la poudre parvint aux narines de la jeune femme qui venait à peine de le reposer. Sans pouvoir se retenir, cette dernière lâcha quelques éternuements qui, la malchance aidant, firent bouger la flamme de la torche encore posée juste à côté de la caisse de bois.
Les jolis yeux de Jeanne eurent tout juste le temps de se fermer.

Au loin, sur le pont d’un navire qui venait de se faire tromper, se fit soudainement entendre le son d’une explosion qui faisait naître un envol d’oiseaux. Les éméchés, les éclopés et autres boucaniers cessèrent toute activité. L’alcool stagnait dans les pichets, les souffles se bloquaient, la musique imitait le silence puis les yeux se fixaient sur le feu d’artifice qui leur était proposé.

Un peu plus au large, quelques morceaux de bois non partis en fumée accompagnaient Jeanne au fond d’une eau froide qui les ferait disparaître à jamais. Lentement, une dernière vague emportait le corps de Jeanne.
Sur le navire, sans rien savoir de ce qui venait de se dérouler, l’équipage applaudissait les bruits et les couleurs des artifices tandis que l’ancre de Jeanne s’enfonçait dans les abîmes d’une mer qui avalait en même temps qu’une femme avide de pouvoirs, ses mensonges et sa trahison.

 

 

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